Avec ce quatrième album, « Dusty rainbow from the dark », Wax Tailor confirme le succès de ses deux précédents albums, tous deux disques d’or, et impose sa « french touch » sur la scène internationale. Rencontre :

Vous venez de terminer une tournée aux États-Unis, vous enchaînez sur des dates en France : s’agit-il du même spectacle ?
C’est quasiment le même spectacle oui, à quelques petites nuances près. En termes d’installation, ici en France, la scénographie est plus élaborée. Nous avons plus travaillé sur le contenu. La setlist est la même mais le contenu sera plus riche.

Vos concerts reposent aussi sur tout un environnement graphique et visuel…
Sur la tournée américaine, nous avons travaillé à partir d’un écran géant « basique ». Ici, il s’agit d’une véritable installation graphique, beaucoup plus aboutie.

Joue-t-on de la même façon aux États-Unis qu’en France ?
Cela reste assez similaire : les salles, les horaires, les publics… En fait, les différences se font plus d’une ville à une autre, un peu comme ici en France. Cela se joue en fonction de ce qu’on ressent sur scène vis-à-vis du public.

Vous avez la réputation d’être assez pointilleux, techniquement et musicalement…
C’est vrai. Ce n’est pas toujours évident. En effet, on essaie d’arriver le plus tôt possible sur les salles pour pouvoir justement avoir le temps de peaufiner au maximum notre préparation, la balance, le plateau… On essaie de se donner le temps de trouver les meilleures solutions. On fait au mieux, en tout cas.

Vous avez un peu galéré avant de percer…
On peut dire ça comme ça, oui…

Cela vous a t’il permis d’appréhender le succès de manière plus « relax » ?
Il est évident que je peux savourer « ce succès » avec beaucoup plus de recul. J’ai bien conscience de tout ce que ce succès représente, c’est sûr. Et lorsque les choses se sont un peu emballées pour moi, j’ai eu la chance d’avoir l’expérience nécessaire pour gérer cette période, oui. Je sais qu’il ne faut ni s’emballer ni se laisser aller. Chaque album correspond à une remise en question. Le public ne fait jamais de chèque en blanc. La remise en cause est permanente. Et c’est plutôt bien comme ça.

Avant même d’enregistrer votre premier album, vous avez fait tout un tas de métiers… Comment ne pas perdre la foi ?
C’est marrant que vous me parliez de ça car hier soir (la rencontre s’est déroulée le samedi 27 octobre lors du passage – annulé à cause du mistral – de Wax Tailor aux Fiestas du Sud – N.D.L.R.), j’ai rencontré de jeunes musiciens à Nîmes. Tous me posent toujours la même question : « Comment parvient-on à vivre de sa musique ? ». Tous les jeunes musiciens n’aspirent qu’à ça, pouvoir enfin vivre de sa musique ! Je leur disais, sans vouloir donner de leçon, « commencez par faire vivre votre musique avant d’espérer en vivre. Ce n’est pas pour faire un beau poncif mais c’est bien une réalité. Je pense que le fait de pouvoir vivre de sa musique, aujourd’hui, à notre époque, cela reste « accidentel ». Un heureux accident. Qu’on peut provoquer, certes. Qu’on essaie de provoquer. Cet accident arrive, ou il n’arrive pas. Il faut vivre avec cette idée mais il ne faut jamais que cela devienne une obsession. La vie ne se résume jamais qu’à la musique. Le fait que ce succès, relatif j’entends, soit arrivé à ce moment précis de mon existence, ça m’a permis de le savourer pleinement, sans prendre ce succès comme une évidence. Cela n’aurait peut-être pas été le cas si j’avais eu ce succès à 20 ans. Rien n’est jamais évident dans ce métier. Je me souviens très bien des premières tournées où nous étions complets dans chaque ville. Chaque soir, je prenais la salle en photo avec des yeux d’enfant qui appréciait chaque moment avec délectation. On est mardi, en province, les gens paient plus de 20 euros pour venir t’écouter jouer, ils se sont levés à 7 heures pour aller bosser, ils paient leur billet, à la fin de la journée, ils viennent te voir sur scène, tout ça n’a rien de naturel !

Vous avez débuté également en tant que manager d’un groupe suédois, je crois…
D’ailleurs, je le suis toujours.

D’avoir été de l’autre côté de l’organisation, c’est un plus ?
Cela m’apporte énormément. Je suis toujours manager, producteur pour d’autres groupes. Cela me permet d’avoir une approche plus globale et une compréhension plus fine de notre milieu. Cela me permet surtout d’être libre. Je viens de sortir un nouvel album, « Dusty rainbow from the dark », c’est un album conceptuel.

Il s’agit d’un conte musical…
Tout à fait. Je suis persuadé que, si j’étais dans une major compagnie, je n’aurais jamais pu sortir un tel album. On ne m’aurait pas permis de sortir cet album comme cela, on m’aurait questionné sur tout, on m’aurait aiguillé… J’ai financé ce nouvel album, je l’ai enregistré, de A à Z, sans que personne ne vienne trouver à redire quoi que ce soit. J’ai un distributeur, je maîtrise tout de A à Z. C’est extrêmement usant, aussi, mais cela m’offre cette possibilité unique. Je ne dis pas d’ailleurs que je fonctionnerais comme ça ad vitam aeternam, mais je l’ai fait. Mes deux précédents albums avaient été « disque d’or », et j’ai eu envie de faire quelque chose de différent. Je l’ai fait. Je conçois cela comme un acte politique. En sortant deux albums disque d’or, j’ai reçu des propositions de toutes les grosses maisons de disque. J’ai tenu à garder mon indépendance, avec tout ce que cela entraîne, et ce n’est pas un choix anodin. Dans l’ère de notre temps, je voulais aussi lancer un message. La seule liberté artistique vient de cette indépendance, je voulais montrer que cette indépendance était encore possible aujourd’hui. Après, je vous confirme, ce n’est pas si simple !

En quoi votre musique est-elle française ?
Mes racines musicales sont anglo-saxonnes et américaines. D’un point de vue franco-français, ma musique peut paraître anglophone, avec peu ou pas de références françaises, c’est vrai. Mais lorsque je suis à l’étranger, sans cesse on me dit que mon approche de la musique est très « Française », notamment dans le lieu. Dans ma musique, on me dit qu’il y a beaucoup d’éléments baroques, donc très Européens. Honnêtement, ma matière première n’est pas française.

Vous écrivez les paroles ?
J’ai écrit beaucoup de textes, oui.

Sera-t-il possible un jour que vous composiez des chansons chantées en langue Française ?
Bien sûr, oui. Anglais/Français, la différence pour moi vient dans le niveau d’implication plus élevé pour moi lorsqu’il s’agit du français. J’ai un niveau d’exigence qui n’est pas le même : l’anglais justement, me permet plus de liberté, d’être moins exigent sur la qualité intrinsèque d’écriture. J’ose plus en écrivant en anglais, c’est sûr. En fait, lorsque j’écris en anglais, je considère le texte comme une matière musicale à part entière. Le texte devient un instrument de musique plus que de sens. Ce qui ne serait pas le cas avec le français.

Vous provenez du milieu Hip-Hop, alors que votre dernier album sonne « résolument » Trip Hop…
Disons que c’est un peu complexe. Qu’est-ce ça veut dire aujourd’hui le Hip-Hop ? C’est devenu un terme très générique, non ? Le Hip-Hop, il y a 20 ans, représentait une culture alternative, alors qu’il est devenu aujourd’hui généralisé. À force d’être partout, le Hip-Hop a fini par n’être nulle part.

Vous reconnaissez-vous dans l’École musicale de Brighton, façon Massive Attack ?
Forcément, ce sont des gens que je respecte beaucoup et que j’ai eu la chance de croiser. Ils ont été à l’origine de la création d’un mouvement musical.

On dit que ce son justement reste très « froid »…
C’est là que je crois apporter ma « petite touche personnelle », ma spécificité. J’entremêle toutes sortes de musique. Je parviens à mêler ce courant musical, cette musique anglaise avec toutes sortes d’influences Soul Américaine, une musique beaucoup plus chaleureuse. À cette première musique anglaise, souvent très sombre, j’ajoute une touche très ensoleillée qui puise dans la soul, le funk, le groove, tout ce côté Américain.

Façon US 3 ?
Un peu, oui.

Comment est née l’idée de ce conte musical ?
Tout est parti de ma volonté de faire un album avec un narrateur, Don Mc Corkindale, la fameuse voix de la BBC. J’ai cherché un thème…

Avant toute inspiration musicale ?
Oui, au départ j’ai recherché un thème, puis m’est venue l’idée de travailler autour de l’incroyable pouvoir d’évocation de la musique : la façon dont la musique, au quotidien, peut être le moteur de notre imaginaire. À partir du moment où j’ai eu cette idée en tête, je me suis dit qu’il me fallait commencer par la musique. Car si la musique avait cette force évocatrice, forcément elle allait m’inspirer une histoire. J’ai donc commencé par travailler sur la musique. Sur toute l’année 2011. Ce n’est qu’à la fin de l’année 2011 que j’ai eu cette idée allégorique sur le conte, cette référence à l’enfance. Ensuite, l’histoire de l’arc-en-ciel est un prétexte au conte.
Cette histoire est très littéraire…
Complètement.

Et c’est vous qui l’avez écrit ?
J’ai écrit la base de l’histoire, ensuite je me suis fait aider par Sarah Jane, une artiste New-Yorkaise avec qui j’avais déjà travaillé. Comme je voulais que cela soit très littéraire, il me fallait une caution linguistique pour m’assurer d’une exigence autour de la langue anglaise. Il me fallait cette précision pour entrer dans le code du conte justement. Il me fallait cette qualité d’écriture afin de ne pas m’exposer en Angleterre ou aux États-Unis aux critiques éventuelles à ce sujet.

Vous avez composé la musique de cet album exclusivement à partir des vinyles que vous possédiez ?
C’est assez complexe à comprendre, j’imagine. Je vais essayer de résumer simplement. Le vinyle et le sampler sont pour moi ma machine à fabriquer des instruments de musique. Si j’ai envie de prendre une ligne de basse, je vais rechercher dans mes vinyles les musiques comprenant ces notes de basse, je l’enregistre, je la mets sur un clavier puis je la décline sur une partition. Et ainsi de suite. Si j’ai envie d’une trompette, je fais la même chose. Ensuite, j’interpose les deux sons. Je découpe et je réunis. Cela me permet d’obtenir une texture sonore particulière.

Il s’agit d’un travail de fourmis ?
C’est sûr. J’ai mis un an pour composer l’album. Ça été très long, je peux rester trois semaines à bosser sur un seul arrangement.

Au départ, vous n’avez pas forcément de mélodie en tête, du coup ?
Non, c’est vrai. Je pars d’une matière musicale. Je travaille plus comme un plasticien que comme un musicien…

J’en reviens à Massive Attack et à leur architecture musicale…
Oui, complètement. C’est pour cela que j’évoquais le travail d’un plasticien, j’ai réellement besoin d’avoir une matière dans les mains pour composer. Il s‘agit réellement plus d’architecture musicale. Tel un plasticien ou un sculpteur avec sa matière première.

Sur scène, cependant, vous êtes accompagné de musiciens ?
Oui, sur scène, j’ai autour de moi 4 musiciens, un violon, un violoncelle, guitare et basse. J’ai également 3 MCs à mes côtés et, bien sûr, une chanteuse. Ajouté à tout l’environnement graphique et visuel. Ce qui fait que nous sommes 15 sur la route pour faire vivre cette tournée.

Dans l’album, on découvre deux chansons avec Aloé Blacc… C’était avant « I need a dollar »?
Je connais Aloé depuis 10 ans. Ça m’a facilité les contacts et les relations. Nous avons enregistré après « I need a dollar ». Cela faisait des années qu’on voulait faire quelque chose ensemble. J’ai besoin d’avoir quelque chose de concret pour ensuite solliciter les gens, ce fut le cas avec cet album. Avec le titre « Time to go », la voix d’Aloé s’est imposée comme une évidence. Après, ça s’est fait naturellement.

Vous n’avez jamais de manque ou d’envie vis-à-vis de la musique ou de l’instrument de musique ?
Non pas une envie mais, parfois, c’est vrai, une frustration, oui. Dans un rapport de temps, car cela me permettrait de travailler beaucoup plus rapidement, comme on le disait. Mais d’un autre côté, ne pas utiliser d’instrument me permet de ne pas en être prisonnier non plus. C’est une sorte de garde-fou des automatismes. Cela me permet de continuer de faire des choses en gardant cette approche très sauvage vis-à-vis de la musique. Je me permets des choses anti académiques comme quelqu’un qui ne sait pas et qui se permet tout.

Cela ouvre les champs du possible en effet… Bonne continuation.