Dans « Kadosh sacré » sorti en 1999, Amos Gitaï, l’un des réalisateurs Israéliens contemporains les plus brillants, montre, avec fulgurance, comment une femme vivant dans une communauté orthodoxe de Jérusalem sera finalement répudiée par son propre mari, fortement influencé par son rabbin, à cause de son infertilité et l’incapacité à assurer la descendance de sa famille. Curieux de constater que, quelques années plus tard, on découvre sur nos écrans « Wadjda », premier film saoudien de l’histoire (pour cause l’Arabie Saoudite ne compte aucun cinéma) le septième art étant touché d’interdiction, réalisée par une femme ayant fait ses études entre Le Caire et Sydney. Ceci expliquant sans doute cela. Haifaa al Mansour montre à peu de chose près exactement la même situation : une femme rejetée dans l’ombre par son mari lui préférant une autre, parce qu’elle ne peut pas lui offrir un héritier alors qu’il a déjà une fille avec elle. On se rend compte ainsi que le judaïsme et l’islam pratiqués avec déraison et obscurantisme conduisent exactement aux mêmes intolérances et au rejet de la condition féminine.

« Wadjda » est un film remarquable non pas tant parce qu’il est réalisé par une femme au pays de l’homme Roi, mais par sa peinture d’une certaine société saoudienne contemporaine, particulièrement absente de nos médias. Hormis les reportages relatant les pèlerinages à La Mecque, nous n’avons accès à aucune image sur le quotidien des Saoudiens et des Saoudiennes. Par son incursion précise et renseignée dans le quotidien même d’une famille de la classe moyenne de la société Saoudienne, « Wadjda » nous apporte un point de vue unique. Le fait que le film soit réalisé par une femme lui apporte certes un crédit supplémentaire mais il n’en constitue pas l’élément principal. Plus étonnant encore, la nature officielle de sa production. En effet, le film a reçu toutes les autorisations de l’État Saoudien, même si la réalisatrice a dû user de subterfuges pour tourner en pleines rues : un accord qui laisse à penser que le pouvoir, malgré lui (?), laisse entrevoir une petite lueur d’espoir sur, pourquoi pas, une certaine remise en cause. Pour autant, « Wadjda » n’est pas un pamphlet contre l’État Saoudien, le film décrit simplement une réalité qui doit paraître dans la péninsule Arabique « normale » mais qui nous apparaît complètement ahurissante. Car le film décrit d’une manière claire et circonstanciée, le carcan qui emprisonne la femme Saoudienne dès l’enfance. Mais, et c’est toute l’intelligence de la réalisatrice, « Wadjda » ne désigne pas un responsable (les hommes) ce serait trop simpliste, elle nous permet de comprendre l’inexorabilité de tout un système conduisant à l’enfermement.

On songe forcément « A la vie des autres », superbe film allemand de Florian Henckel von Donnersmarck qui décryptait les rouages de la dictature est-allemande. Comme de l’ex-Allemagne de l’Est, c’est un pays tout entier qui est responsable de son régime. Et en l’occurrence, la mère de Wadjda, ses institutrices, sa directrice d’école, l’employeur de sa mère, son père, ses voisins… Le système ne peut tenir que grâce à la complicité indirecte de l’ensemble de sa population et bien sûr d’une police répressive et d’une justesse aux ordres. Mais on le voit bien, le système de reproduction de cette injustice se nourrit au quotidien des actes d’une bonne partie des femmes Saoudiennes. C’est toute une éducation, un système et une culture, à défaut d’une croyance, qui doivent être remis en cause. « Wadjda » fonctionne aussi parce qu’il repose également sur une démarche esthétique, narrative et formelle très maîtrisée. Haifaa al Mansour est une véritable réalisatrice et son cinéma emprunte à la tradition réaliste du cinéma Iranien.

Difficile dorénavant d’implorer l’ignorance quand il s’agit d’expliquer, aujourd’hui ou demain, pourquoi certaines guerres se déclenchent en Afghanistan, en Libye ou en Syrie pour le respect des droits de l’homme, des minorités ethniques et religieuses, sans aucune légitimité internationale, et que d’autres gouvernements peuvent tranquillement oppresser, violenter et mépriser les femmes (en Arabie Saoudite, la femme ne peut pas conduire de voiture…) en toute tranquillité et leurs dirigeants être accueillis chez nous en amis et en frères. Jusqu’à quand tolérerons-nous ce jeu de dupe ? Allez voir « Wadjda » plutôt que toutes les merdes qui encombrent nos écrans en ce moment.