Tibert, alias Alain Rocher, promène ses mélodies audacieuses et raffinées depuis une bonne vingtaine d’années, sans rien perdre de sa flamme et de sa simplicité. Son nouvel album, « Sortir », le 5e, sera présenté ce vendredi 25 avril au Chok Théâtre. Rencontre avec celui qui œuvre également dans l’ombre pour programmer chaque année le Festival des Oreilles en Pointe :
Alors Tibert, que s’est-il passé depuis « D’Autres Visages » (précédent album sorti en 2008) ?
J’ai beaucoup voyagé, soit par la musique avec de nombreux concerts au Canada, en France, en Suisse, soit par moi-même sur terre et sur mer. Je vis le plus possible sur l’eau. J’aime ça bouger et voyager. Cela me nourrit. Et le temps passe vite. L’écriture de mes chansons naît de ces mouvements et de ces rencontres. J’ai écrit presque la totalité du dernier album en voyage.
« Sortir » est donc ton cinquième album… Comment le situes-tu par rapport aux 4 albums précédents ? Une continuité logique ?
Je ne sais pas s’il y a une logique, mais plutôt un chemin qui se poursuit. Chaque chanson, chaque album est un petit bout de chemin vers soi que j’essaie de partager en espérant que cela résonne dans le cœur de celui ou de celle qui l’écoute. Finalement, c’est penser qu’un peu de soi est aussi un bout de l’autre. Dans cet album, j’ai mis l’accent sur la nécessité d’aller vers l’extérieur, de lâcher prise. De laisser sur le bord de la route les pierres lourdes qu’on s’oblige à porter. Côté musique, j’ai voulu continuer avec ma bande en gardant un côté Folk, en développant les arrangements de cordes et l’énergie des guitares, chaque titre devant porter un nouveau climat.
Six années se sont écoulées entre « D’autres visages » et « Sortir ». Six ans, c’est long, non ?
Oui six ans, c’est long à l’échelle du business culturel. Mais je m’en cogne. Je n’ai aucune maison de disques pour m’obliger à produire un disque par an et je fais tout en indépendant, à mon rythme et je n’attends rien. J’ai juste l’envie d’écrire et de composer ce que je peux faire de mieux. Et ça prend du temps, c’est comme ça.
Plus de 20 ans plus tard (après les débuts), est-il plus simple (financièrement, techniquement ou numériquement) aujourd’hui d’enregistrer, de produire et de sortir un album ?
J’ai débuté en 94 et ce n’était pas plus facile qu’aujourd’hui. Les difficultés se sont simplement déplacées. Il est beaucoup plus simple de produire son disque qu’auparavant grâce au numérique mais sortir du lot est toujours aussi difficile. Le disque ne se vend qu’à la fin des concerts pour la plupart des artistes indépendants ; Les circuits de distribution physique indépendants ont presque tous disparu, les radios et fanzines remplacés par des sites ou des blogs. Là où un artiste pouvait sortir grâce à un disque bien commercialisé, il doit aujourd’hui passer par le net grâce à un « buzz » bien orchestré. Reste le circuit de la musique vivante, celui où l’on va voir les artistes en vrai. Là, c’est la foire d’empoigne pour trouver de bons concerts. Par chance il y a des associations pour se battre et pour mettre en place des circuits alternatifs de distribution et des lieux et festivals qui tentent d’échapper à l’emprise des réseaux. L’enregistrement est donc plus facile, de meilleure qualité technique, la possibilité d’être vu et écouté est simplifiée grâce au web mais se faire réellement connaître est toujours aussi difficile.
Est-ce toujours aussi complexe (ou pas d’ailleurs) d’écrire des chansons, l’expérience aidant ?
L’expérience ne sert à rien, tout au plus à acquérir un peu de confiance en soi, et encore… Pour ma part, je me laisse guider par un ressenti. Je me dis : « tiens, ça c’est bon ou c’est beau » et je continue. Seul le plaisir physique que j’éprouve à écrire ou à vivre la musique me sert de guide.
Dans cet album, tu évoques l’amour, le sexe, l’envie de partir, la découverte, les doutes, les inquiétudes… Cet album est-il le reflet à un moment donné de tes émotions ou/et impressions ?
Oui. Je n’écris pas sur du vide mais sur des émotions vécues. Ces mêmes sentiments m’ouvrent d’autres portes inconnues que je pousse avec plaisir ou alors avec un grand coup de pied. « Sortir », le titre de l’album est évocateur de ce désir : partir de soi et aller ailleurs, peut-être pour mieux se retrouver.
Te considères-tu avant tout comme un musicien ou un parolier ? En d’autres termes, qu’est-ce qui t’apparaît plus facile : composer ou écrire, deux exercices différents ?
Je suis un auteur de chansons et un musicien. Écrire est plus difficile, souvent. Parce que les mots réfèrent à une réalité et sont porteurs de sens. La musique est plus malléable. Mais encore une fois, il n’y a pas de règle. Je veux penser aussi que la chanson francophone porte un peu de la poésie vivante d’aujourd’hui. Écrire dans sa langue, c’est primordial.
Il est très difficile de définir ta musique, tellement les influences se conjuguent… T’accordes-tu un style musical précis ?
Non. J’ai bâti ma petite maison, faite de mots et de sons. J’ai pris une pierre ici, une autre là et j’en ai fait quelque chose qui me ressemble. J’ai été nourri de vielles chansons françaises, de mandoline, de rock américain, de musiques alternatives et improvisées, et puis il y a mes voyages…Ce joyeux bordel a donné ce résultat.
On note un vrai souci au niveau des orchestrations et des arrangements. Était-ce une volonté affichée de ta part ?
Oui, j’aime les mélodies, j’aime chanter ! Et je suis depuis des années avec une bande d’amis musiciens qui ont le même goût. Nous travaillons ensemble à partir des arrangements que j’ai composés pour les enrichir encore. De plus, les morceaux ont été peaufinés sur scène avant d’être enregistrés, un luxe aujourd’hui. Et puis un titre ne doit pas ressembler au suivant. Je n’aimerais pas qu’on ait l’impression d’entendre toujours la même chose.
Tu y évoques nos nouvelles habitudes numériques… Une déviance à terme ?
Peut-être, soyons attentifs. Tu fais allusion à une chanson : « tout ça me vole toi ». Un gars demande à sa copine de lâcher Facebook et son téléphone quand elle est avec lui. On voit tous ça. Des couples au café avec les smartphones posés sur la table. Si l’on n’y prend pas garde, notre soif de communiquer sur nous-mêmes pour rien, pour calmer notre désir d’être reconnu ou aimé, ou simplement notre orgueil, peut nous faire passer à côté de ce qui est important, et à côté de celui ou de celle qu’on aime.
L’arrivée d’internet a notamment permis la dématérialisation de la musique : une fausse utopie ou une belle arnaque selon toi ?
Ce n’est plus une utopie mais une réalité, la dématérialisation de la musique. L’arnaque, sans doute. Mais le monde du commerce est celui de l’arnaque. Quand tu as beaucoup à perdre, tu commences à t’en soucier. Je pense que les artistes indépendants ont eux beaucoup à gagner à voir leurs créations plus accessibles sur le net. Si le concert est bon, ils vendront leurs disques au public présent et pourront gérer directement leurs ventes d’albums physiques.
Numérique ou pas, internet ou pas, reste l’incontournable question de l’accès au public et de la médiatisation… Comment avoir accès aux grands médias ? Une solution ?
C’est toujours le même refrain. La solution passe par la rencontre, la récupération commerciale et l’argent. Un mélange aussi de chance et de talent. L’emploi d’une attachée de presse ayant les bons contacts, une production qui peut supporter les coûts d’une sortie nationale, une équipe complète (éditeur, producteur, tourneur, manageur…) . Derrière les phénomènes type Zaz, Fauve, etc., tu retrouves une major. Ce n’est pas moi qui n’ai jamais eu accès à ce monde-là qui pourrait apporter conseil ou solution. De toute façon, les grands médias ne sont plus vraiment actifs. L’heure est à l’orchestration du buzz sur le net. Et c’est un travail de spécialiste, contrairement à ce qu’on pourrait penser.
Quelles sont tes attentes avec ce nouvel album ?
J’espère donner du plaisir à ceux qui l’écoutent.
Avec le recul, quel regard portes-tu sur ton parcours ?
J’ai essayé d’exprimer ce que je portais en moi et je continue. Quelquefois, je peux regretter mon isolement parce que j’aimerais bien sûr plus de diffusion. Mais je n’ai pas de vraie prise là-dessus et l’essentiel reste de créer en ayant un sentiment de sincérité. Mon parcours en vaut un autre, et c’est le mien.
Au fait, as-tu toujours les Oreilles en Pointe ?
Plus que jamais, M. Spock ! Quand j’ai démarré ma carrière de musicien, je pensais naïvement que si tous les musiciens du monde se donnaient la main en organisant aussi des concerts, le monde serait sauvé… À ce niveau, je me suis bien fait tailler les oreilles, mais il nous reste un beau festival !
Tibert est accompagné de Denis Favrichon (basse, contrebasse), Philippe « Foch » Fougerouse (batterie, percussions) et d’Elvina Fredout (violon). Il présentera son nouvel album « Sortir » au Chok Théâtre le le vendredi 25 avril à 19h30. Concert unique et gratuit.




