Salle de musique actuelle inaugurée en 2008, le Fil est devenu un lieu incontournable dans le paysage musical Stéphanois. Après avoir été programmateur de la salle, Thierry Pilat vient d’en être nommé directeur. Rencontre :

Vous avez débuté à Lyon, en programmant au Ninkasi Kao… Une fleurissante entreprise Lyonnaise créée par un Stéphanois… Etait-ce prémonitoire ?

Oui. Je suis Lyonnais de souche mais j’ai toujours été en contact avec  des Stéphanois depuis ma tendre enfance. J’ai ainsi construit de fortes amitiés ici. Le fait de venir travailler à St-Etienne pour œuvrer à son développement culturel a toujours été une chose logique et naturelle pour moi. Du point de vue professionnel, j’ai toujours appris auprès des Stéphanois, que ce soit en enregistrant  au studio du Monstre Gentil ou en organisant des concerts avec RHL dans les années 90. Et plus tard en effet, en travaillant au sein du Ninkasi qui comptait de nombreux Stéphanois dans son équipe.

Comment êtes-vous venu à la programmation musicale ?

C’est une vocation que je porte depuis mon adolescence. Je ne pensais pas y parvenir. Je me suis formé pour beaucoup sur le terrain en exerçant la plupart des métiers de la filière : musicien, manager, auto-producteur de disques, tourneur, promoteur local, j’ai même fait de la technique (mais pas longtemps) … Je suis venu à la production de spectacles en organisant des évènements capables de mettre en avant les artistes que je défendais. Avec l’aventure du Ninkasi Kao, je me suis spécialisé dans la gestion de lieux et je me suis largement performé au Fil depuis 9 ans. Je préfère travailler « à la saison » et développer une proximité entre le public et les artistes. Je prends beaucoup plus de plaisir dans les petites jauges que dans les grosses. L’important c’est la découverte.

Vous avez débuté dans les années 90… Qu’écoutiez-vous à cette époque ?

J’ai passé toutes les époques, du rock progressif des années 70, plongé dans la new-wave post punk des années 80. Dans les années 90, curieusement je suis revenu aux sources du blues et du rock’n’roll puis de la funk, du rap et de l’acid-jazz. J’ai raté l’avènement du grunge et de la techno.  C’est aussi la période de la nouvelle chanson Française. En tant qu’organisateur, j’ai surfé sur cette vague en organisant des concerts des Têtes Raides, M ou même Mickey 3D à ses débuts. Je reste néanmoins totalement éclectique dans mes goûts musicaux. Il suffit  que l’artiste soit authentique …

Après plusieurs années au Ninkasi, vous avez souhaité changer d’air. Pourquoi ?

J’ai passé  presque 9 ans au Ninkasi en participant à la création du Kao et désormais 9 ans également au Fil. Je pense qu’il est nécessaire d’évoluer dans une carrière professionnelle qui plus est dans le domaine artistique qui nécessite beaucoup de remise en question. Dans ce métier, rien n’est figé. Tout bouge en permanence.

Comment avez-vous débarqué dans le projet du Fil ?

Etant partie prenante du réseau des musiques actuelles en Rhône-Alpes (et désormais Auvergne), j’ai tout de suite été intéressé par la création du Fil. L’outil correspondait à mes besoins professionnels : des jauges intermédiaires, une politique d’accompagnement d’artistes, sur un territoire important … Bref tous les ingrédients d’une véritable SMAC.

  Le Fil est géré par un collectif d’associations. Une chance ou un poids ?

Une chance qui nécessite une gestion rigoureuse si l’on ne veut pas que cela devienne un poids. Le « faire ensemble » est une notion qui a déjà porté ses fruits, en tous cas pour Le Fil. Je ne pense pas qu’il y ait au final tant de différence avec une entreprise de type monolithique. Dans les 2 cas il faut l’adhésion des participants pour qu’une décision fonctionne. On passe juste un peu plus de temps à se mettre d’accord. La concertation est un élément moteur d’un projet culturel. C’est le principal potentiel de notre association La Limace.

Quelle est la particularité du Fil, selon vous ?

Plus qu’un établissement, il s’agît avant tout d’un projet culturel ancré sur son territoire. Son originalité tient dans sa gouvernance et son fonctionnement. La Limace fait cohabiter plusieurs « familles », chacune doit tenir compte de l’autre pour que l’ensemble fonctionne. Ainsi, au Fil, se côtoient des salariés, des administrateurs, des bénévoles, des techniciens et des artistes. C’est un tout. Autre particularité qui correspond d’ailleurs à cet état d’esprit, Le Fil est sans doute l’une des SMAC qui pratique le plus de coproductions de soirées avec les acteurs locaux. Le Fil appartient bien aux Stéphanois.

Le Fil a été créé en 2008. Quel bilan peut-on tirer du Fil ?

Il y avait beaucoup d’attentes de la part des Stéphanois pour une véritable salle de concerts. Je considère que nous avons  réussi notre pari. Nous avons été de bons élèves et avons scrupuleusement rempli toutes les clauses de notre cahier des charges : Diffusion, accompagnement, médiation. Le public ne s’en rend pas vraiment compte mais il existe une autre vie que celle des concerts au Fil : des résidences d’artistes, des ateliers, des actions culturelles …

Jusqu’à ces derniers mois, vous étiez programmateur du Fil. Quel était votre rôle ?

La diffusion, c’est à dire gérer toutes les soirées  en production, coproduction, location ou mise à disposition de salles. Articuler  la production, du choix artistique, au montage budgétaire d’une soirée, la négociation des cachets, la détermination du prix du billet, et le suivi de production lié à l’organisation même, jusqu’au contrôle de la promotion pour chaque date. J’avais la responsabilité des charges et des produits variables de l’établissement, à savoir le chiffre d’affaire du bar, de la billetterie et des locations de salles. Je ne gérai pas les relations institutionnelles ni les financements publics. On dit  de moi que je suis un « homme de terrain ».

Olivier Colin a géré le Fil pendant huit ans. Vous étiez un de ses proches collaborateurs. Assumez-vous son bilan ?

Bien-sur. Je suis partie prenante de l’équipe et du projet depuis le début. J’ai beaucoup appris à ses côtés. Nous avions 2 profils complémentaires. J’ai assuré l’exécutif et je souhaitais m’émanciper davantage dans les prises de décision. J’ai par contre toujours eu carte blanche du point de vue artistique et je l’en remercie.

Connaissez-vous les raisons de son départ ?

Il est normal qu’un directeur de projet culturel associatif change après 8 ou 9 ans de travail intensif. Olivier Colin l’avait toujours annoncé. Je comprends tout à fait sa décision. Les projets comme les individus ont besoin de renouveau.

Il y a eu un appel d’offre lors de son remplacement. Pourquoi, selon vous, vous a-t-on choisi ?

Cela n’a pas été facile. C’est sans doute ma volonté de concertation qui l’a remporté en interne. J’avais aussi l’avantage de connaître à la perfection notre organisation avec ses points forts et ses points faibles, par rapport à mes concurrents.

Quel est votre projet pour le Fil ?

Nous arrivons sans doute à une période charnière pour les SMAC. Au delà de nos missions originelles (diffusion, accompagnement, médiation); nous devons adapter nos lieux aux modes de consommation du public. Il semble nécessaire que Le Fil se transforme davantage en lieu de vie culturel où l’on puisse croiser les disciplines artistiques : musique, danse, vidéo, arts numériques … Un lieu où l’on puisse se restaurer, écouter, rencontrer … et ce de manière confortable. L’artiste doit rester au centre de nos préoccupations. Nous devrons trouver de nouveaux moyens afin de favoriser les résidences de création. Enfin, nous voulons rayonner davantage au delà de nos murs et entrainer des artistes régionaux dans notre sillage. Tout cela passera par davantage de collaborations et de partenariats, que ce soit dans les réseaux régionaux et nationaux mais aussi à l’international.

A court terme, quels seront les changements ou évolutions notoires ?

Dans un premier temps, il nous est nécessaire de reposer à plat notre organisation interne  et de redéfinir nos objectifs à moyen et long terme. Nous passerons ensuite à la phase active en multipliant les projets collaboratifs.

Que rêvez-vous pour le Fil ?

Qu’il soit un lieu moderne complètement adapté à son époque, qu’il sache aussi transmettre ce pourquoi il a été créé, à savoir défendre des valeurs de solidarité, d’effusion créative, de liberté d’action et de pensée. Nous avons une responsabilité vis-à-vis des nouvelles générations. Nous devons être actifs et vigilants pour que notre patrimoine se transmette et permette de construire de nouvelles œuvres. Sans culture, pas d’évolution de la société.

Sur quels points pourra-t-on juger votre direction ?

Nous avons 2 ans avant le renouvellement de notre contrat de délégation de service public. Dans le contexte politique actuel, il s’agira de convaincre l’ensemble de nos partenaires de l’utilité d’un projet tel que celui de La Limace. C’est la raison pour laquelle nous devons imaginer l’avenir dès maintenant, car notre rôle est crucial sur la métropole Stéphanoise, tant du point de vue économique que purement culturel. Nous sommes un élément moteur qui peut toujours monter en puissance.

On le sait les collectivités locales, en proie au désengagement de l’Etat, se désinvestissent régulièrement de la culture. Avez-vous des assurances quant à la pérennité du financement du Fil ?

Nous n’avons aucune assurance de la pérennité de nos financements à partir de 2019 et la reconduction ou non de notre contrat DSP. Néanmoins chacune des missions que nous remplissons a son importance sur le territoire. Avec un niveau d’autofinancement proche de 50%, nous représentons davantage un gain d’activité pour les collectivités qu’une dépense. En effet, nous multiplions par 2 chaque euro de subvention. Il serait dommageable à nos élus de s’en priver. Nous représentons un véritable levier d’attractivité de notre territoire et sommes de ce fait en phase avec le plan de mandat actuel. Nous travaillons par exemple au développement des nouvelles technologies numériques qui nous permettront à terme de toucher de nouveaux publics, y compris les plus éloignés. Nos perspectives sont réelles et concernent directement nos tutelles politiques.

Quel est-il ce financement ?

Le budget global du Fil est de 1,7 M€ avec 45% d’autofinancement. La Ville de St-Etienne, propriétaire du lieu est notre principal partenaire avec 600000 € de financement annuel.

Qu’en est-il de la scène musicale Stéphanoise ?

Elle est toujours vivante mais dispersée. Nous souhaitons resserrer les liens  avec les autres lieux de diffusion et d’accompagnement Stéphanois. Il nous semble aussi nécessaire de multiplier les collaborations avec les autres  salles en région de façon à favoriser la circulation des artistes, y compris dans leur processus d’apprentissage ou de résidence. Je compte beaucoup sur la dynamique régionale de « Grand Bureau », fusion des réseaux salles, producteurs, labels en Auvergne Rhône-Alpes pour renforcer cette dynamique.

Selon vous, Saint-Etienne est-elle une ville musicale ? Pourquoi ?

Il y a une véritable histoire de la musique à St-Etienne, notamment pour les musiques actuelles. St-Etienne est une ville active et militante avec beaucoup d’initiatives locales, de nombreux festivals, des associations pointues dans leurs domaines artistiques. On y trouve aussi des cafés-concerts qui font un vrai travail de proximité et de diffusion. Il nous manque encore un peu d’assurance pour affirmer notre identité à l’extérieur. Nous devons faire preuve davantage d’originalité, sortir des sentiers battus de l’évènementiel, surprendre… Il existe encore  beaucoup de territoires artistiques à explorer.

Mis à part la Dub Inc, peu de groupes parviennent à trouver pleinement leur public. Pourquoi ?

Le contexte est le même au niveau national. L’avènement d’internet et des nouvelles technologies a permis aux groupes de s’autoproduire de A à Z, ce qui a provoqué encore plus de concurrence avec globalement moins d’opportunités de jouer dans des petits lieux notamment. Les lieux de diffusion se sont institutionnalisés mais ne peuvent absorber toute la demande des groupes. La problématique reste toujours la même pour l’artiste qui a besoin de relais et de partenaires pour asseoir son développement. Et la rentabilité de la musique a baissé avec  la musique en ligne … Compliqué de résoudre l’équation. Nous recevons cette semaine en résidence le groupe Barrio Populo au Fil. C’est un bon exemple de développement de carrière totalement indépendant. L’artiste doit avant tout délivrer un message, quel qu’il soit. Le marketing ne sert à rien s’il n’y a pas de véritable démarche artistique.

Est-il important pour le Fil de rayonner à l’étranger ? Pourquoi ?

Oui. C’est un enjeu que nous avons d’ores et déjà intégré. Nous venons de signer une convention de partenariat avec un lieu de création à Manchester et comptons ouvrir cet échange à d’autres villes Européennes. C’est important du point de vue artistique en donnant de nouvelles perspectives aux artistes que nous accompagnons. C’est aussi nécessaire pour nos équipes. Cela nous permettra de comparer nos expériences dans des contextes différents. Enfin pour le public, grâce aux outils numériques, nous pourrons développer notre notoriété loin de nos frontières. La musique n’a pas de frontière, surtout au XXIeme siècle.

Quel type de musique écoutez-vous personnellement ? quels groupes ?

Un programmateur se doit d’écouter toutes sortes de musiques et surtout les moins connues. Cette année j’ai découvert Bachar Mar-Khalifé un artiste Libanais mêlant  musique traditionnelle, jazz et electro. Nous ne l’avons pas encore invité au Fil. Mon album de l’été c’était celui de Amp Fiddler, un artiste Américain qui a notamment collaboré avec Prince et dont le groove a pris des accents house. J’ai été particulièrement touché par l’œuvre posthume de Bowie en début d’année dont les derniers clips m’ont bouleversés.

Mais j’attends l’arrivée de notre nouveau programmateur au Fil d’ici la fin d’année pour partager d’autres sensations musicales. En matière de musique, nul ne détient la vérité.

Y a-t-il un artiste ou un groupe que vous rêvez d’inviter au Fil (ou un événement à créer) ?

Nous voulons monter un événement propre au Fil qui réunisse l’ensemble de nos forces vives et notamment bénévoles. Quelque chose d’original, hors les murs, croisant les disciplines, où l’on puisse voir, écouter, rire, manger, pourquoi pas dormir … donnant la part belle à la création, pour les petits et pour les grands, foncièrement neuf. Je ne sais pas encore quelle forme cela va prendre mais il y a suffisamment d’énergie dans l’équipe pour réussir ce pari. Nous sommes comme le public, nous voulons prendre du plaisir.