Dans une interview récente polémique au Figaro Madame, le philosophe Michel Onfray déclare que « depuis la gauche, on nous présente des modèles tragiques qui font rêver les jeunes : Bernard Tapie, la Rolex, la Ferrari, Cyril Hanouna, un joueur de foot qui donne des coups de boule…, alors qu’il y a soixante ans, un jeune rêvait d’être médecin, avocat ou professeur d’université, Jean-Paul Sartre ou Maurice Chevalier… Vouloir ressembler à Serge Reggiani ou à Yves Montand, c’est tout de même moins déshonorant que de vouloir ressembler à Cyril Hanouna ! Il est donc logique que la kalachnikov devienne le rêve ultime ». Convenons que le raccourci final peut être réducteur et rapide mais rien dans ce que dit le philosophe caennais n’est faux et Alain Souchon, dans une magnifique chanson intitulée « Foule sentimentale », sortie il y a plus de 20 ans (1993), ne disait pas autre chose, sans que personne ne s’en offusque. « Aïe, on nous fait croire – Que le bonheur c’est d’avoir – De l’avoir plein nos armoires – Dérisions de nous dérisoires… On a soif d’idéal – Attirée par les étoiles, les voiles – Que des choses pas commerciales… » A l’époque A. Souchon parlait de Claudia Schiffer ou de Paul-Lou Sulitzer pour stigmatiser ces nouveaux héros de pacotille. Rien de bien nouveau sous les tropiques me direz-vous… C’est toute la force de ces chanteurs que d’être pleinement dans l’air du temps.

Rien n’a changé depuis 1993 ? Enfin non, presque tout a changé ou évolué. Si le constat que faisait A. Souchon et que fait donc aujourd’hui M. Onfray est toujours aussi pertinent, il s’appuie sur plusieurs différences qui n’ont fait qu’amplifier la nature du problème. Citons pêle-mêle l’apparition dans notre quotidien des chaînes numériques (avec un discours abrutissant) et des chaînes info (qui, dans une course effrénée à l’audimat pratiquent une théorie infernale de la répétition et de dramatisation), d’internet (qui, via les réseaux sociaux, propulse chacun de nous en acteur et détenteur d’une vérité toute relative), des appareils numériques (qui favorisent un individualisme évident), autant de nouveaux supports médiatiques et mercantiles qui favorisent une forme d’égo-trip douteux (j’ai, donc je suis, donc je publie) d’où serait bannie toute forme de réflexion politique, sociologique et sociale. Cette numérisation de notre quotidien s’est accompagnée, depuis l’époque de la parution de « Foule Sentimentale », de la chute du Mur de Berlin et de l’apparition d’un nouveau monstre mondial devenue depuis ces 15 dernières années comme l’ennemi n°1 du monde occidental, un monstre que l’on a totalement fabriqué de nos propres mains, l’Islamisme radical.

Nous avons donc d’un côté notre modèle libéral, celui qui prône cette fameuse numérisation existentielle, qui s’est imposée sur l’ensemble du monde occidental et qui agit, depuis, comme une véritable dictature de la pensée. Au regard des derniers événements, proclamation de l’état d’urgence, projet de déchéance de la nationalité, élargissement des pouvoirs policiers…, notre société s’oriente vers un modèle Orwellien ahurissant. C’est là tout le paradoxe de la situation : un gouvernement issu du Parti Socialiste, ce même parti qui, il y a 35 ans, souhaitait réinventer un monde nouveau autour des valeurs de solidarité, de fraternité et d’égalité… L’allusion à l’œuvre de George Orwell est toute sauf innocente et déraisonnée… C’est bien parce que nos amis socialistes ont totalement abandonné la politique qu’ils se sont transformés en suppôts du néolibéralisme. C’est parce qu’ils ont déposé les armes sur l’autel des leurs carrières que nos élus socialistes sont aujourd’hui gouvernés par deux apôtres guerriers et prédicateurs qui, semblent-ils, puisent leur jouissance dans une forme éternelle de commémoration funèbre et, au final, mortifère. Ces deux-là ne doivent que leur survie politique et leur popularité qu’aux différentes vagues d’attentats meurtriers. Un comble, non ?

Lorsque A. Souchon chantait « Foule sentimentale », notre société avait encore un certain décalage, d’une décennie, entre ce qui se passait outre-Atlantique et ce qu’elle était en train de devenir. Aujourd’hui, ce décalage n’existe plus et la société Française, dans ses comportements et ses fonctionnements, est totalement calquée sur le modèle Américain. C’est au fond ce que dénonce M. Onfray. La perte des valeurs, le renoncement de l’Etat à assumer ses charges régaliennes, hormis sa capacité à faire la guerre (comment expliquer autrement que nous avons tous convenu, par exemple, qu’il faudrait obligatoirement payer pour éduquer nos enfants ???), la fin d’un modèle de vie reposant sur la famille et l’ascenseur social, l’affirmation de la toute puissance libérale (les multinationales ont aujourd’hui plus de poids que les états, elles parviennent à échapper à payer leurs impôts, n’est-ce pas l’exemple le plus criant ?), le renoncement à un effort ou une solidarité nationale (il fallait voir derrière la fin du service militaire le début à ce renoncement), autant de valeurs abandonnées qui s’accompagnent, de manière antagoniste, de l’émergence de différents droits et prérogatives nouvelles, comme le droit sacro-saint aux loisirs, le droit à l’enfant (une évolution moderne et positive qui cependant place l’enfant au cœur de toutes les préoccupations au détriment de l’autorité parentale), le droit à une liberté fantasmée et sublimée (dont le mouvement Femen serait l’étendard), le droit à la célébrité, à la jouissance immédiate de son corps (avec l’avènement du tatouage comme moyen ultime de l’affirmation de soi), le droit à la liberté d’expression pour autant qu’elle soit très clairement encadrée, le droit à afficher et sexualiser son corps dès le plus jeune âge (phénomène des mini miss)… Des droits et des prérogatives qui, dans un premier temps, s’inscrivent pleinement dans une forme de modernité naturelle mais qui sont dévoyés par la nature même de nos sociétés de surconsommation.

Le marché n’a plus besoin d’Etat pour assouvir sa soif de croissance. Qui semble en mesure de résister au marché ? Quelques peuplades perdues ici ou là… Et, aux yeux d’une poignée de brebis égarées, cet islamisme radical qui n’a toujours pas compris qu’il en était pourtant la création ultime…