La France, qui reste l’un des plus beaux pays de la planète de par sa diversité géographique et l’importance de son histoire architecturale, n’a en pas moins défiguré ses paysages depuis le début des années 80. On ne compte plus ces villes qui affichent des entrées et sorties de ville dénuée de toute considération esthétique et vendues aux enseignes commerciales les plus offrants. Parfois, un léger sentiment de honte m’assaille lorsque je passe devant ces interminables zones commerciales qui ont chassé toutes formes d’humanité (cf. G.Romero, créateur des « Zombies »). On comprend mieux pourquoi les grands distributeurs français (Auchan, Carrefour et Cie) figurent parmi au plus haut de la hiérarchie internationale. Ils ont défiguré le pays et participé à sa désindustrialisation en favorisant les délocalisations et comprimant les marges des fabricants et industriels nationaux. Mais il est un autre domaine dans lequel notre beau et grand pays (ne l’est-il pas encore ?) figure en bonne place des palmarès mondiaux, c’est celui la construction et du bâtiment. Vinci, Bouygues et Eiffage portent haut notamment nos couleurs nationales et reversent chaque année d’importants dividendes à leurs actionnaires. Outre la privatisation de notre réseau autoroutier, ces entreprises (et quelques autres, c’est vrai) du bâtiment ont pu faire valoir leur expertise dans un autre domaine qui n’est pas sans rapport avec l’incroyable dénaturation de notre patrimoine environnemental. Je veux parler, ici, du plus que juteux marché des ronds-points dont notre pays s’est fait la spécialité. Unique et singulière. Les ronds-points.
Ainsi, entre 1984 et 1994, plus de 10 000 ronds-points ont été construits en une dizaine d’années, soit presque un tous les trois jours ! Estimés à 30 000 au début des années 2000, selon les chiffres fournis par le Centre d’études sur les réseaux, les transports, l’urbanisme et les constructions publiques, ils sont aujourd’hui plus de 40 000. Certains départements comme l’Ain, petit département de par la taille, en alignent plus de 400 ! Imaginés au début du siècle dernier dans l’esprit ingénieux, sans doute, d’Eugène Hénard, inspecteur des travaux de la Ville de Paris, afin de réguler la circulation en ville, les giratoires ont commencé à gagner nos provinces dans les années 1970. Depuis, ils n’ont cessé d’envahir notre territoire. Et pour justifier cette soif implacable de construction, nos élus se sont retranchés derrière le sacro-saint principe de sécurité… Le taux d’accidents par an et par équipement passant, selon les statistiques de la sécurité routière, de 0,129 à 0,057. Dans la plupart des cas, la sinistralité sur un giratoire est réduite à un seul véhicule impliqué contre deux dans le cas d’un croisement. Cette accidentologie élective reste pourtant préjudiciable aux véhicules légers, aux motos et aux cyclomoteurs, notamment avec un taux de gravité très élevé (9 %) pour les motards contre 5 % pour les autres types de véhicules.
Mais sans doute faut-il voir derrière cette frénésie constructive d’autres motifs que celui de la sécurité de nos concitoyens. En effet, il faut savoir que la construction et l’aménagement d’un rond-point coûtent cher, parfois même très cher… Une version basique s’élève à plus de 500 000 €, pour une version plus sophistiquée, avec ornements et œuvres d’art, il faut facilement compter plus d’un million d’euros. Ainsi arrive-t-on à l’incroyable chiffre de 20 milliards d’euros au total dépensés pour la construction de tous ces ronds-points qui restent le cauchemar de tout automobiliste. Car les coûts se ventilent, comme dirait ce bon vieux Raoul Volfoni, entre la chaussée (environ 40 % du coût), la décoration (30 %), les trottoirs (25 %) et la signalisation (5 %) sans compter l’achat des terrains, particulièrement onéreux en zone péri-urbaine. Chaque construction de nouveau rond-point permettant surtout aux cimentiers, électriciens, artistes décorateurs, architectes, ingénieurs et autres fleuristes de laisser libre court à leur imagination…
Une question s’impose ? À qui profite le crime ? Sachant que généralement le financement d’un rond-point implique toutes les strates de notre mille-feuille territorial (ville, département, région et état), nous ne pouvons que constater que l’argent public a surtout permis d’engraisser ces fameuses entreprises du BTP sur le dos des contribuables… On aura également compris que cette colossale somme de 20 milliards d’euros aurait peut-être été plus productive dans d’autres secteurs d’activité comme l’éducation, l’enseignement, l’investissement ou la recherche. Durant les années 1990-2000, on a pu découvrir également que certaines sommes d’argent dépensées inutilement servaient, comme par hasard, au financement occulte des partis politiques (partis de droite comme de gauche). Enfin, quel symbole faut-il voir dans ce beau et grand pays qui aura tant investi dans ces sens giratoires qui, au fond, ne servent qu’à tourner en rond. Une belle parabole pour ces jeunes Français qui n’aspirent, aujourd’hui, qu’à quitter le pays !!!




