C’est en croisant certains indices qu’on obtient un début de preuve, disait l’autre… C’est en croisant certains faits que l’on comprend mieux aussi notre histoire. Le dimanche 24 avril dernier s’est déroulé une élection dont les médias ont peu fait état. Il s’agissait de désigner le successeur de l’ancien premier ministre Jean-Marc Ayrault, nommé en février dernier ministre des affaires étrangères dans la 3e circonscription de la Loire-Atlantique. Cette circonscription est aux mains de la gauche depuis 40 ans. Des législatives partielles ont donc été organisées et comme annoncé, c’est la gauche socialiste qui l’a finalement emportée, la candidate Karine Daniel, adoubé par J-M. Ayrault, réunissant 55,44 % des voix devant son challenger de droite Matthieu Annereau (Les Républicains – Union de la Droite) qui a recueilli de son côté 44,56 % des suffrages. Jusque-là rien d’anormal sinon un processus démocratique classique. Mais lorsque l’on regarde les résultats plus en détail, on mesure l’étendue des dégâts. En effet, comme au premier tour d’ailleurs, le scrutin de ce second tour a été marqué par un très fort taux d’abstention. Près des ¾ des électeurs ne se sont pas déplacés pour voter. Ainsi, K. Daniel a-t-elle été élue avec 55 % des votes et si l’on tient compte de l’abstention (près de 75 % des inscrits) et du vote blanc exprimés sur ce second tour (presque 12 % des bulletins de vote), on s’aperçoit qu’elle a été élue par 12,5 % des votants (11 142 voix sur 88 571 inscrits). Cette personne va donc exercer des responsabilités législatives alors que 87,5 % des personnes n’auront pas voté pour elle. Peut-on encore parler de démocratie ? Plus tard dans la soirée, K. Daniel affirmera « La gauche fait une belle performance »… Plus tard encore, le nouveau ministre des affaires étrangères expliquera que « La gauche renoue avec une victoire électorale, les partielles ont presque toutes été perdues. Ce soir, c’est une députée socialiste qui va revenir à l’Assemblée nationale (….), c’est une vraie satisfaction, une vraie fierté ». De l’inconscience ou du cynisme, tout simplement ?

Non loin de chez nous, en Espagne, ont eu lieu le 20 décembre dernier des élections législatives. Lors de ce scrutin singulier, les conservateurs du Parti Populaire étaient arrivés en tête en obtenant 123 sièges sur 350, devant le Parti Socialiste (90 sièges), Podemos (65) et les centristes de Ciudadanos (40 députés). Or depuis ce 20 décembre, les différents partis représentés au Parlement n’ont toujours pas réussi à former une coalition, ni donc à se mettre d’accord sur un président du gouvernement (l’équivalent d’un Premier Ministre), aucun candidat disposant d’appuis suffisants à la Chambre des députés. Comme le prévoit la Constitution dans ce cas, le président du Congrès a annoncé la dissolution du Parlement afin d’organiser de nouvelles élections législatives visant à redéfinir la composition du gouvernement espagnol. Ces nouvelles élections devraient se dérouler le 26 juin prochain. Aussi, l’État espagnol aura fonctionné en « roue libre » sans gouvernement… Un exploit qui reste, cependant bien en dessous de celui établi par nos amis Belges, entre 2010 et 2011. Rappelons-nous que 541 jours durant, la Belgique n’aura pas été gouvernée durant cette période. Le 17 février 2011, la Belgique battait donc le record du monde de la crise politique la plus longue. Avouons que nos amis Belges possèdent, en matière de crise politique, une longue expérience inhérente à la composition bicéphale de cette nation.

D’un côté, nous avons donc des élections qui n’intéressent plus les électeurs, des candidats qui acceptent malgré tout la légitimité de leur mandant malgré la fragilité de leur élection (12,5 % des voix uniquement) et de l’autre nous avons des pays qui « tournent » sans aucun gouvernement, sans que cela ne change quoique ce soit au citoyen lambda. On comprend dès lors très bien les limites de nos systèmes dits démocratiques tout autant que l’on mesure, aujourd’hui, l’étroitesse des champs d’action de nos gouvernements. Depuis l’avènement de la mondialisation, l’élargissement de l’espace européen, la main mise des multinationales et le diktat des institutions financières, publiques ou privées, nos gouvernements ne sont que le reflet d’une utopie démocratique décapitée. Nos représentants ont cessé depuis des décennies déjà d’exercer la plénitude de leur pouvoir représentatif pour privilégier des postures carriéristes. Nous n’élisons plus des représentants mais des maîtres ou des barons qui sont capables, une fois élus, de faire exactement l’inverse de ce pourquoi ils ont été élus. Ces représentants s’affranchissant le temps de leur mandat de toute « dette » envers ceux qui les ont élus, par la grâce d’une Ve République complètement déconnectée et périmée, n’étant plus préoccupés que par leur seule réélection. C’est donc avec regret que je vous annonce que depuis 2005 au moins, notre République n’est plus démocratique. Souvenez-vous en 2005, ce 29 mai, lorsqu’à une large majorité, 54,67 % des Français votèrent contre la ratification du traité établissant une constitution pour l’Europe… ? Que se passa-t-il alors ?

À la suite du rejet de la Constitution par différents pays, dont la France, les gouvernements préparèrent malgré tout en 2007 le traité de Lisbonne, reprenant les principaux éléments de cette constitution rejetée par les peuples. Le président Nicolas Sarkozy, élu entre-temps, organisa une révision de la Constitution française, effectuée par la voie du Congrès le 4 février 2008 au Château de Versailles et qui officialisa la ratification du traité lui-même par la voie parlementaire le 8 février 2008. Selon un sondage paru en mai 2015, si la question du référendum de 2005 était reposée, les Français voteraient « non » pour 62 % d’entre eux, soit sept points de plus qu’en 2005… Qui parle encore de démocratie ?