Rencontre avec Niko Rodamel pour parler photographie, à l’occasion de son exposition Colorama en duo avec Jérémie Labbé, du 18 au 30 décembre Salle des Cimaises, à Saint-Etienne. Un photographe passionné, talentueux, qui ne manque pas de projets vous le verrez !

C’est toujours un plaisir de parler photographie, art majeur qui se retrouve cependant sous les feux croisés de l’IA, des réseaux sociaux, des milliards de photographes connectés… Avant de parler de ton travail, peux-tu nous dire ce que t’inspire ce constat. Comment être « photographe » aujourd’hui ?

Le développement galopant des intelligences artificielles m’inquiète car rien ne semble maîtrisé, je ne vois ni législation adaptée ni garde-fou étique. Pour ce qui concerne la photo, l’imaginaire et la créativité risquent de prendre très vite le pas sur la singularité et l’authenticité de l’image photographique. L’apparition des banques d’images, avec leurs forfaits à bas prix, avait déjà mis à mal le marché de la photographie d’illustration. Je pense à Getty Images, Fotolia, Shutterstock… La profusion et la merchandisation sont les exacts contraires de l’originalité et de la reconnaissance d’un savoir-faire. Aujourd’hui, le réel et le virtuel se confondent, il est de plus en plus difficile de distinguer le vrai du faux. Cela va bien évidemment poser de gros problèmes au niveau documentaire et journalistique, puisque toutes sortes de manipulations de la vérité se trouvent à porter de prompt. Je reconnais que les nouveaux outils comme ceux intégrés à Photoshop sont intéressants, mais c’est un peu comme Oppenheimer qui travaille sur le noyau de l’atome sans préméditer la naissance d’une arme de destruction massive ! Chaque jour on constate que les réseaux sociaux sont inondés d’images truquées, de vidéos toutes plus débridées les unes que les autres, de Sarko qui grimpe aux arbres pendant son jogging à Mélanchon et Zemmour qui se déhanchent côte à côte dans une rave party, en passant par des sangliers qui font des bonds sur un trampoline ! C’est drôle sur le coup, croustillant, un peu potache, mais c’est surtout l’arbre qui cache très mal la forêt. Je me souviens du faux discours d’Obama en 2017, je m’étais dit « on est foutus » ! Comme on l’entend souvent, « on n’arrête pas le progrès ». Je me fais donc aussi du souci pour mes amis graphistes, illustrateurs et vidéastes… À mon humble échelle, je poursuis mon chemin, sans doute un peu à l’ancienne, avec mon reflex et mes objectifs, mon carnet et mon stylo. Je reste au service des artistes lorsqu’ils ont besoin de photos ou de textes. Aux fidèles complices comme la compagnie de Grégory Bonnefont, De l’âme à la Vague, se joignent de nouveaux clients comme Alkabaya ou encore Dub Inc. Autant d’artistes qui cultivent l’esprit stéphanois, le sens du partage authentique et sincère.

De manière plus large, le monde de la culture connaît une crise qui ne cesse de bouleverser notre rapport aux liens humains, au beau, au sensible. Quel regard portes-tu sur cette situation actuelle ?

De la même manière qu’à l’arrivée d’internet on avait prédit la mort du livre, du disque et des relations sociales, je préfère quand même rester optimiste quant à l’IA, qui je l’espère s’inscrira dans un cycle de l’évolution. La roue tourne constamment, le progrès est un grand balancier avec ses fulgurances et ses retours en arrière. Qui aurait prédit la survie de la photo argentique, le retour du disque vinyle ou que les ados se jetteraient sur des livres qui se lisent à l’envers ? ! Je pense aussi que l’on aura toujours besoin de se retrouver dans un concert ou dans une salle de cinéma, d’échanger une BD ou de se prêter un bouquin que l’on a dévoré. C’est naturel pour encore pas mal de gens, même si c’est peut-être inconsciemment un acte de résistance. Ce qui m’effraie serait plutôt la fracturation de la société, avec le risque que les gens ne parviennent plus à se parler sous prétexte de goûts différents ou de préoccupations divergentes. L’état désastreux de la politique française déteint sur les citoyens, le discours est violent, la confrontation est constante, il faut choisir un camp ou se taire. Tout comme l’information, la culture est devenue un enjeu politique, un outil. On voit bien de quelles manières l’état, une région ou une ville peut soutenir la culture, faire la pluie et le beau temps à travers ses choix budgétaires. Et sans vouloir penser au pire, si la droite fascisante venait à prendre les rênes du pays je ne donne pas cher des médias indépendants, de certains rayons de médiathèques et même du statut d’intermittent !

Ton travail photographique semble néanmoins se poursuivre sans relâche, autant dans tes voyages qu’à domicile. « Colorama » déjà, en décembre à la salle des Cimaises, est une exposition en duo avec Jérémie Labbé ? De quoi s’agit-il ?

Jérémie a grandi à Saint-Etienne mais ses missions d’humanitaire l’ont conduit à travailler dans un certain nombre de pays pendant près de vingt ans. Il a aujourd’hui posé ses valises à Istanbul et poursuit sa quête photographique dans plusieurs directions, notamment autour de la scène musicale stambouliote. Lorsque je l’ai rencontré par l’intermédiaire de l’artiste peintre Sophie Thibaudat, j’ai été surpris par notre goût commun pour la photo de rue sous de lointaines latitudes. Après de longues discussions sur la photo et quelques pintes de breuvages houblonnés (rires), c’est finalement assez naturellement que je lui ai proposé de partager une exposition à Saint-Etienne. Ensemble nous allons dévoiler une sélection de photographies prises un peu partout dans le monde, des images exclusivement en couleurs, à la frontière de la street photography, du portrait et de la photo de voyage. Avec « Colorama », Jérémie et moi allons ainsi croiser nos regards sur la beauté du quotidien et l’universalité des expressions, à travers les lieux et les visages que nous avons capturés en parallèle. Pour ma part je vais mettre l’accent sur mes voyages en Colombie, au Mexique, à Cuba, au Vietnam, au Cameroun et en Afrique du Sud. Bien qu’encore mal connue des Stéphanois (ni communication ni fléchage), la salle des Cimaises reste un lieu très intéressant pour exposer, avec ses murs blancs, son éclairage et l’aide précieuse de la régisseuse Alexandrine Col, que je tiens à remercier au passage.

Autre projet passionnant, celui que tu mènes sur les « Stéphanois nés loin d’ici ». Est-ce qu’on peut en parler un peu ?

Au fil de mes voyages, les thèmes du déracinement et de la double culture m’interrogent de façon grandissante, moi qui suis né à Saint-Etienne et qui y vit encore, qui m’en échappe dès que possible en sautant dans un train ou un avion, pour mieux revenir au bercail. À rebours des discours discriminants qui érigent les différences pour mieux opposer les gens les uns aux autres, j’ai souhaité porter un regard positif sur la richesse que la diversité apporte à ma ville. J’ai donc choisi de tirer le portrait de « Stéphanois nés loin d’ici ». Stéphanois d’adoption venus par choix ou par la force des choses. Tous ont une histoire singulière. Chaque portrait est réalisé dans un lieu choisi par le sujet lui-même. Les portraits en noir et blanc sont réalisés au format carré, en lumière naturelle, à l’aide d’un appareil moyen format numérique. Le projet a débuté avec des personnes que je connais de longue date et d’autres, rencontrées ces dernières années grâce à mes différentes casquettes de photographe, de journaliste ou d’enseignant. Mais déjà le bouche à oreille m’amène à photographier de nouveaux modèles ! La série fera sans doute l’objet d’une exposition avec le collectif Parallax, dans le cadre d’un projet d’échange international avec des villes jumelées à Saint-Etienne. J’imagine aussi, pourquoi pas, l’édition d’un livre mêlant photos et textes…

Dans la même veine tu as réalisé d’autres séries de portraits qui ont donné notamment un livre, « Les habitants #1 » avec la Ricamarie ?

C’est un projet lancé par Jean-François Ruiz, directeur le Centre Culturel de la Ricamarie, réalisé sous la coordination artistique de l’écrivain et dramaturge Simon Grangeat. Il s’agit de dresser un large portrait de la population ricamandoise à travers l’édition de livrets thématiques qui, en optant chacun pour un angle différent, mettent à contribution des auteurs et des artistes visuels qui partent à la rencontre des habitants. J’avais déjà travaillé avec Jean-François Ruiz, lequel m’avait commandé des visuels pour les saisons 2020-2021 et 2021-2022. J’ai eu l’honneur d’essuyer les plâtres avec le premier livret, pour lequel j’ai rencontré et photographié des jeunes dans leur vingtième année. C’est décidément le genre de projet que j’affectionne puisque c’est l’occasion là encore d’aller vers l’autre.

Tu travailles également sur une exposition collective sur le thème de la boxe. Quelques mots ?

Il s’agit d’une chouette proposition de Louis Perrin, fondateur de JEITO, qui souhaite fêter au printemps le troisième anniversaire de ce lieu photosensible singulier. Les photographes Maxime Pronchery, Jean-Pierre Rigaud, Bernard Toselli et moi-même aborderons avec Louis ce thème à la fois très photogénique et pas si évident qu’est la boxe. Pour ma part, je retourne faire des images au gymnase Paul Michelon, où j’avais rencontré la famille Carbone en 2017, lorsque je travaillais pour le journal Hors Ligne. C’est mon ami plasticien Florian Poulin qui m’avait présenté le coach Donato et ses deux fils, Romain et Richard, champions de savate boxe française, alors qu’il tournait son documentaire « Au-delà du ring ». L’exposition se tiendra en février-mars 2026 au 15 rue de la Résistance.

Avons-nous oublié une actualité ?

En janvier, je participerai à une troisième exposition collective internationale à Mexico. Je poursuis ainsi ma collaboration avec l’Institut supérieur des arts visuels IMAGO qui, depuis 2020, met régulièrement certaines de mes photos à l’honneur. Enfin, je prépare un dossier de candidature pour le « Cape Town Photography Festival », dont j’ai rencontré l’un des commissaires lors de mon exposition solo d’avril dernier en Afrique du Sud. Bref, les projets ne manquent pas !

Le mot de la fin ?

Quand j’observe le nombre de photographes talentueux vivant à Saint-Etienne, je me dis qu’une ville de cette taille devrait porter un lieu ou un événement d’ampleur dédié à la photographie, comme le font par exemple Clermont-Ferrand, Grenoble ou Montélimar… Il y a là une richesse artistique franchement sous-exploitée ! À suivre…