Les événements ne prennent de sens que lorsqu’on parvient à les mettre en perspective. Quatre événements ont marqué notre actualité récemment sans pour autant entraîner une quelconque réaction de notre classe politique et médiatique. Il y a quelques jours, dans une allocution publique, le président Obama annonçait que deux otages d’Al-Qaïda, un Américain (le Dr Warren Weinstein, travailleur humanitaire de longue date au Pakistan, enlevé par Al-Qaïda en 2011) et un Italien, Giovanni Lo Porto, un coopérant humanitaire Sicilien, avaient été tués au Pakistan dans une frappe de missile à partir d’un drone de l’armée US. Vous aurez remarqué que cette révélation n’aura suscité aucun émoi de la part de notre élite intellectuelle ou politique. Curieux lorsqu’on sait que des gouvernements ont parfois dépensé des millions d’euros pour libérer d’autres otages en d’autres circonstances… Il y a quelques jours également, on apprenait que les services du renseignements allemands auraient espionné de « hauts fonctionnaires », français et de la Commission européenne pour le compte de la NSA américaine. Selon le quotidien Süddeutsche Zeitung (SZ), « Le BND [les services du renseignement allemands] a aidé la NSA à faire de l’espionnage politique », écrit le grand quotidien de Munich, précisant que des écoutes de « hauts fonctionnaires du ministère français des Affaires étrangères, du palais de l’Élysée et de la Commission européenne » ont ainsi été réalisées depuis la station d’écoutes bavaroise de Bad Aibling. Une nouvelle révélation qui n’a déclenché aucune réaction officielle de la part du gouvernement français…
Il y a quelques jours encore, on apprenait que l’armée française souhaitait acquérir différents types de drones auprès de General Atomics, industriel américain qui fournit l’armée US. Le congrès américain aurait accepté l’idée que General Atomics vende sa technologie à l’armée française… Nul doute que la rallonge budgétaire dont vient de bénéficier l’armée française lui permettra d’acquérir ces petits bijoux d’électronique et de technologie fabriqués par cette firme américaine basée à San Diego. Officiellement, il n’est pas prévu que l’armée française utilise ces drones de manière offensive (et donc armée). Ces mêmes informations nous arrivent alors qu’est sorti sur nos écrans le 22 avril dernier, le nouveau film d’Andrew Niccol, « Good Kill », sans doute l’un des réalisateurs occidentaux les plus efficaces, on lui doit notamment l’excellent film d’anticipation « Bienvenue à Gattaca », « Land of war », déjà autour de la circulation massive des armes de guerre ainsi que le scénario de « The Truman Show ». Ces films montrent à la fois l’expertise de ce metteur en scène d’origine Néo-Zélandaise mais aussi sa capacité à anticiper et dénoncer nos dérives militaires, paranoïaque ou liberticide. Dans ce film, on découvre un ancien pilote de ligne et Commandant de l’Armée US, reconverti en pilote de drone, bunkerisé dans la banlieue de Las Vegas, piloter des heures durant un drone pour le compte de l’Armée Américaine dans les contrées austères du Pakistan, de l’Afghanistan jusqu’aux terres arides du Yemen. On découvrira que peu à peu, ses ordres d’attaque seront transférés de l’armée Américaine aux responsables de la CIA, et que ces derniers mèneront plusieurs attaques en dépit de toutes les règles internationales et parfois même du bon sens. Obéissant à des ordres sans visage et sans nom, l’ex-pilote de l’armée de l’air procède ainsi à l’assassinat ciblé d’innocents, des victimes colatérales comme on dit vulgairement. Toutes les chaînes de responsabilités sont anéanties, le terrain de guerre devient terrain de jeux vidéo et pourtant ce sont bien des êtres humains qui sont déchiquetés sur les écrans vidéo… Les meurtres par missile de drone sont des crimes de guerre en vertu des Conventions de Genève, qui interdisent les attaques délibérées contre des civils ou les opérations militaires qui mettent délibérément en danger des civils. Selon une étude réalisée par le groupe de défense des droits humains Reprieve, les frappes de missiles de drones américains ayant pour cible 41 terroristes présumés, auraient tué un total de 1 147 personnes dont beaucoup de femmes et d’enfants. Et comme l’affirmera l’un des protagonistes du film, ces assassinats ciblés ne feront qu’augmenter la haine des autochtones envers les Américains et reproduire un schéma de guerre et de répression dont on ne voit plus la fin. À plusieurs reprises dans ces mêmes colonnes, nous avons déjà reconnu l’extraordinaire réalisme du cinéma Américain qui depuis les années 70 ne cesse de dénoncer ses propres services de renseignements, la CIA, FBI, NSA…, en produisant, chaque année, des films dont la véracité semble évidente.
Aujourd’hui, nul ne peut fermer les yeux sur les débordements des autorités américaines et ses complices, dont fait partie le gouvernement allemand. En effet, on sait que l’appareil de surveillance et de logistique de l’armée américaine ne serait pas aussi efficace sans la collaboration absolue du gouvernement allemand, aussi bien dans cette guerre des drones (l’armée américaine disposant à Ramstein sa plus grande base militaire américaine implantée sur le sol allemand, une base indispensable dans les communications satellites notamment) que dans l’espionnage quasi-permanent de ces soi-disant alliés. Comment peut-on admettre sans rien dire ni faire que les services secrets allemands espionnent jusqu’au bureau de l’Élysée au profit des services de renseignements américains ? En 2013, l’Allemagne avait été choquée par les révélations d’Edward Snowden, ancien consultant de la NSA, selon lesquelles l’agence avait mis en place un vaste système de surveillance des communications des Allemands jusqu’au téléphone de la chancelière pendant plusieurs années. Qu’en est-il aujourd’hui ? Nous attendons toujours la réaction des conseillers de François Hollande à ce sujet…
Après avoir blâmé pour la mort de Weinstein et Giovanni Lo Porto les « erreurs » dues au « brouillard de la guerre », B. Obama a déclaré, « Mais l’une des choses qui définit l’Amérique à l’opposé de nombreux autres pays, l’une des choses qui nous rend exceptionnels, c’est notre volonté de regarder en face nos imperfections et d’apprendre de nos erreurs. » Il avait décidé d’admettre la responsabilité de ces morts parce que « les États-Unis sont une démocratie, commis à la transparence, dans les bons comme dans les mauvais moments. ». On peut donc torturer, assassiner, espionner, tuer, réprimer, agresser tout en faisant preuve de transparence, c’était donc ça la démocratie !




