Adjoint à la culture, vice président de Saint-Etienne Métropole en charge du design et du numérique

Comme Marc Chassaubéné le rappelle dans cette rencontre, la culture s’est beaucoup transformée au fil du temps. Aujourd’hui les artistes utilisent de nombreux langages dont beaucoup sont en lien avec le numérique, mais pas uniquement. Ces mutations interrogent, car elles drainent en même temps un nouveau public et nécessitent de nouveaux équipements.

Accompagner les artistes dans ces changements, veiller à leur offrir des lieux d’accueils adaptés, sont quelques-unes des missions dont est en charge l’adjoint à la culture. Mais il va, à travers cette rencontre, nous en dire un peu plus et dresser en même temps un état de la situation culturelle de Saint-Étienne.

Tu es en charge de la culture à Saint-Étienne depuis cinq ans. Peux-tu dresser un bilan qu’on imagine très dense ?

Le bilan est plutôt très bon, par rapport à l’action que l’on souhaitait mener. Évidemment pas pour être dans l’auto satisfaction, mais parce que les feuilles de route sont remplies. Nous avons développé énormément de dispositifs d’accompagnement, de soutiens à l’émergence en essayant de répondre aux besoins des artistes et créatifs dans chaque étape de développement de leurs projets, que ce soit humainement, financièrement, matériellement dans le conseil, dans l’accompagnement. Pour les projets plus physiques, si je puis dire, il y a la Comète et la Maison du patrimoine et des lettres, qui sont une immense satisfaction car ils vont bientôt voir le jour. Il y a également l’aménagement du pôle dédié aux arts plastiques dans l’ancienne école des Beaux-Arts, avec des ateliers d’artistes, des espaces d’exposition… Nous sommes donc capables aujourd’hui à Saint-Étienne de répondre à tous les degrés d’évolution d’un projet comme je le disais, mais aussi à toutes les esthétiques, arts plastiques, musique, spectacle vivant…

De manière plus large, quel est ton sentiment sur la culture aujourd’hui, alors qu’elle semble plus fragile que jamais ?

La culture a connu des bouleversements assez importants. Elle s’est dans un premier temps beaucoup institutionnalisée. Cela a eu des effets positifs comme la décentralisation, ce qui a permis notamment à de nouveaux publics d’y accéder. Mais cela a aussi restreint la création. Aujourd’hui, les artistes sont à la frontière de plusieurs arts, de plusieurs esthétiques. Si on prend l’exemple du théâtre, les compagnies prennent des formes artistiques innovantes, ils peuvent jouer dans les lieux atypiques, mêler différents moyens scéniques… tout cela est passionnant mais peut aussi être très perturbant. De mon point de vue, c’est une opportunité de développement sans limite et à Saint-Étienne, sans vouloir faire de l’auto promotion, nous avons réussi à accompagner ce changement. Nous sommes très ouverts à ces formes artistiques nouvelles que l’on peut accueillir dans nos espaces comme la Comète, la Maison du patrimoine et des lettres, le pôle des beaux-arts où des espaces plus institutionnels comme le grand quartier créatif, la Comédie, la smac, la salle du Pax…

quelles sont tes différentes missions ?

Je suis évidemment adjoint à la culture, avec la gestion des initiatives culturelles et des équipements correspondants comprenant un peu plus de 400 agents. C’est une part importante du budget de la ville et une spécificité aussi. Et depuis peu je suis vice président à Saint-Étienne métropole en charge du design et du numérique. Je m’occupe du développement du design et du numérique notamment dans les écoles mais aussi du très haut débit. Tout cela est très lié puisque grâce aux outils numériques, on peut améliorer son accès à l’apprentissage, à l’information, aux échanges. Quant au design, il est fortement lié à l’histoire de notre ville. J’ai plaisir à rappeler que ce sont des industriels stéphanois qui ont créé l’école d’art et de design, car ils avaient compris que l’association d’artistes dans leur production donnait une valeur unique à leur produit tant à l’échelle nationale qu’internationale. C’est l’école qu’ils avaient créée qui est à l’origine de la Biennale de design et de toute la stratégie du territoire en la matière. Je dirais qu’aujourd’hui nous sommes dans une tendance très favorable en matière de numérique et de manufacturing, qui sont les axes à forte valeur ajoutée de Saint-Étienne. Rappelons que nous avons obtenu le label french-tech, design-tech. Nous avons aussi l’arrivée de google, et d’autres investisseurs… Il y a un éco système d’une ampleur incroyable et inédite qui est en train de se concrétiser à Saint-Étienne.

Tu as évoqué la biennale de design. Nous y sommes. quel est l’état d’esprit aujourd’hui après une édition 2 017 mouvementée ?

Quand je disais que « les planètes étaient alignées », je pensais à cela aussi. On a aujourd’hui une ambition politique formidable à laquelle je crois vraiment qui est de repenser le positionnement de la cité dans tous ses secteurs et toutes ses missions. Cela notamment en nommant un élu, moi en l’occurrence, pour superviser tout cela. C’est un acte fort. L’arrivée de Thierry Mandon, qui a un très beau parcours et qui a une vision très précise de ce qu’il veut pour la Cité du design, va donner également beaucoup d’ampleur à ce projet. Tout cela va se traduire par des priorités importantes vis-à-vis de la Cité, et pas seulement pour la Biennale. Avec en premier lieu une offre beaucoup plus lisible et claire que nous développons pour les entreprises. Pour cela il y aura une structure dédiée qui fera valoir toutes les compétences de la cité en recherche, en accompagnement, en développement en design thinking, bref tous les secteurs dont les entreprises peuvent avoir besoin. Nous allons aussi revaloriser l’école au sein de la cité car c’est un atout essentiel. Enfin, nous allons développer la médiation notamment en faveur des enfants pour mieux les sensibiliser au design, peut-être en leur expliquant ce que c’est, quels en sont les usages… Ce sera le cas pendant la Biennale, mais nous irons plus loin.

Si la Biennale d’il y a deux ans était très orientée recherche, et donc avait touché peut-être plus les professionnels et moins le grand public, celle-ci sera vraiment pour tous. Thierry Mandon l’a répété à juste titre en de nombreuses occasions. Lisa White, l’une des plus grandes figures mondiales du design et qui est la commissaire principale de la Biennale souhaite réconcilier tous les publics et combler le fossé qui s’était creusé entre le public et le design. Nous allons expliquer ou réexpliquer la valeur du design. Cela passera par des expositions bien sûr, mais aussi des laboratoires pour pratiquer et expérimenter.

Paradoxalement, Télérama, pour ne pas les citer, préférait le côté « cérébral » de la précédente biennale et reproche finalement cette volonté de se tourner vers le grand public !

Je pense qu’ils sont passés à côté du sujet. Ils ont analysé la thématique de la Biennale « Me You Nous, créons des terrains d’entente » comme étant une promotion du feel good ou de ce positivisme très tendance. Ce n’est pas du tout le cas. Ce n’est pas parce qu’on se dit qu’il faut apprendre à se parler que c’est forcément naïf, bien au contraire. Les designers qui ont pensé cette biennale ont bien compris que ce qui primait dans nos sociétés c’était justement de créer des liens et des ententes, de se parler. Avec le conflit des gilets jaunes, on se rend compte que le thème de cette année n’a jamais été aussi pertinent. Il faut retrouver des instances, des lieux, des méthodes ou des attitudes pour se parler et vivre ensemble. Là où il y a de la colère ou des revendications, parfois contradictoires avec les valeurs de la démocratie, le design peut sans doute apporter des réponses, par exemple en créant des tables de négociations. On pourrait penser que le design n’a rien à faire ici, car on le cantonne souvent à de la conception de produit, mais le design, c’est aussi l’étude des usages et des protocoles. En matière de design social Saint-Étienne a une valeur ajoutée formidable. Je dirais enfin que la ville bénéficie dans l’ensemble de sa restructuration de l’intervention de designers. De l’aménagement de quartiers à la réalisation ou la rénovation des équipements comme la Comète, la Maison du projet, les commerces, Steel, les écoles, les centres sociaux etc. sous l’impulsion de Gaël Perdriau qui souhaite que cela soit systématiquement dans le cahier des charges.

Y a-t-il suffisamment de moyens pour que le design devienne « plus visible » au sein de la ville ?

Je ne sais pas si c’est une question de moyen. Je pense que c’est avant tout une question de méthode. C’est vrai que parfois on a du mal à identifier des projets, à les qualifier, les quantifier, etc. Pour remédier à cela, nous allons reprendre la commission Art et Design dans l’espace public. Thierry Mandon en sera le directeur et j’en serais le président. L’idée est de diffuser sur le territoire des projets ou des expérimentations design et artistiques. Le meilleur exemple est le projet Banc d’essai. À l’origine, c’était le premier test entre designer, entreprise et habitant. Ce triptyque entre art, économie, et société est intéressant et a très bien fonctionné. On commence à voir dans l’espace public des projets qui ont été achetés après avoir été exposés. Évidemment ce projet va perdurer et l’objectif de la commission est de donner encore plus de places à d’autres projets purement artistiques ou de design pour les intégrer aux espaces publics et permettre aux habitants de se les approprier. Cela améliore l’image de la ville, ce qui a une influence notamment sur le regard des citoyens mais aussi sur le tourisme.

Où en sommes-nous avec la comète ?

C’est un projet complexe car c’est un bâtiment ancien. Mais la réhabilitation avance très bien et le projet en lui-même également. Nous avons souhaité un mode de gouvernance innovent, et le collège du conseil consultatif nommé à cet effet a abouti à une organisation très bien pensée dans laquelle les acteurs qui occuperont le lieu seront autonomes. Un comité fera vivre ce tiers lieu en accueillant des habitants au rez-de-chaussée pour un café piloté par Gaga jazz, des étudiants qui passeront par le bureau d’information jeunesse, des enfants qui viendront pratiquer la musique et le théâtre, etc. C’est véritablement un lieu d’échanges, avec le même état d’esprit d’ouverture que l’on peut retrouver à la Biennale et que je partage également avec Gaël Perdriau. Il n’y a rien de mieux que quand la parole est libre et que chacun est autonome !

Une nouvelle directrice a été nommée au Musée d’Art et d’Industrie. On sent une volonté de transversalité entre les institutions. Qu’en est-il ?

C’est exactement cela. Marie-Caroline Janand a été nommée directrice des musées de la Mine et d’Art et d’Industrie avec comme objectif de penser la présentation de l’histoire de Saint-Étienne avec une seule et même ambition. Jusqu’à maintenant chaque musée avait une partie de notre histoire mais il n’y avait pas de récit global de cette histoire ni de lien entre les musées. On ne le répétera jamais assez, pour savoir où on va il faut savoir d’où l’on vient. La perte de sens que peuvent connaître notamment les plus jeunes, dans le contexte social que nous traversons, vient aussi de cette perte d’identité, de racines et de fierté. Il est très important de raconter cette histoire, de bien la raconter, et dans la continuité. C’est pour cela que nous avons eu la volonté de nommer une directrice pour ces deux musées. Ce récit global va aussi être lié à la Maison du Patrimoine et des Lettres, dans laquelle on va trouver, enfin, l’ensemble du récit de la construction de Saint-Étienne. Il y aura par exemple des outils numériques immersifs, que nous développerons dans les autres musées également. Cela donnera du sens à notre label Ville d’Art et d’Histoire ainsi qu’à ce lieu auquel les Stéphanois sont très attachés. Rappelons qu’historiquement, la construction de la ville démarre autour de la place Boivin.

Un mot sur le transfert des collections du musée des amis du Vieux Saint-Étienne ?

D’un mot effectivement nous avons dû pour des raisons multiples intégrer les collections de ce musée à celle du Musée d’Art et d’Industrie. Symboliquement nous avons inauguré un espace dédié à cette collection, mais ce n’est qu’un début. Il va nous falloir restaurer les œuvres, les répertorier, les analyser, pour concevoir un espace dédié plus important. Cela complète effectivement nos collections et permet de mieux raconter encore l’histoire de la ville.

Quels sont les moyens économiques de la ville pour soutenir toutes ces structures ?

Nous avons une forte ambition culturelle à Saint-Étienne. C’est, je le disais, une spécificité. Je mesure la chance que nous avons d’avoir autant de structures et de manifestations, au regard d’autres municipalités en France, et que cette ambition soit portée et incarnée par une volonté politique. Le soutien aux associations est maintenu cette année dans un contexte où l’état demande beaucoup de « contractualisations », je mets des guillemets car en principe pour un contrat les deux partis sont d’accord, or là nous n’avons pas le choix. Ce qui ne nous empêche pas de développer des projets. Chaque fois que la ville veut faire un investissement sur un projet culturel ou autre, elle sera sanctionnée parce qu’elle aura augmenté ses charges de fonctionnement notamment. C’est terrible car cela rend le maire incapable de mettre en œuvre ses engagements. Malgré cela nous arrivons à maintenir toutes les ambitions que nous avons voulu mettre en œuvre pour la culture. Nous sommes une ville très dynamique et nous trouvons encore des ressources, des moyens, pour encore mieux nous dynamiser. Ça a été au prix de beaucoup d’efforts dans les structures municipales, il faut le dire car les dotations de l’état ont beaucoup baissé. La ville à perdu 15 millions d’euros, ce qui est une baisse colossale et toutes les délégations ont été impactées, et les structures municipales prioritairement. Les agents ont vraiment du mérite car ils réalisent aujourd’hui l’impossible, c’est-à-dire faire mieux avec moins.

Paroles et musiques change de format et devient Saint-Étienne Live. La ville est toujours un soutien actif ?

Oui. La ville mérite un festival de grande ampleur. Nous sommes convaincus que le festival a maintenant trouvé le bon format et je suis persuadé que cela fonctionnera. D’ailleurs, ce qui me conforte dans cette idée, c’est que les très nombreux spectateurs de l’an dernier étaient vraiment satisfaits par la dimension scénique et par l’emplacement sur le site du Puits Courriot. L’événement a été magnifique, sur un site à forte charge émotionnelle avec une organisation remarquable. maintenant il faut asseoir ce modèle économique qui n’est pas simple à gérer. Mais c’est valable pour tous les autres festivals, comme les 7 Collines, Rhino Jazz, Positive Éducation… Il faut que nous les soutenions car le contexte économique ne leur est pas favorable.

Quelle expérience tires-tu de la dernière fête du livre ?

On se voit bientôt avec les libraires pour faire le bilan d’un événement qui est toujours complexe, notamment parce qu’il est tributaire du temps, de la fréquentation, etc. Mais qui est malgré tout l’événement le plus important de Saint-Étienne, puisque la Biennale est portée par Saint-Étienne Métropole. C’est 150 000 visiteurs donc cela représente un intérêt évident pour les visiteurs, les libraires, nos commerçants, mais aussi en matière de rayonnement pour la ville et d’enrichissement culturel. Gaël Perdriau a toujours maintenu son soutien car il en fait une priorité. Mais la relation avec les libraires est complexe, parce qu’économique. Pour certains l’enjeu est primordial, car visiblement ils ne vivraient pas sans la Fête du Livre, d’autres réalisent une part moins importante de leur chiffre d’affaires au regard de leur activité sur le reste de l’année, d’autres en ont besoin pour leur image ou leur notoriété. Ce qui est certain, c’est qu’on a tous intérêt à aller dans le même sens. Elle a des apports économiques, sociaux et culturels primordiaux. Aujourd’hui, je le pense sincèrement, être libraire est un acte militant. C’est très difficile de tenir une librairie et de lutter contre des groupes comme Amazon, ou face à des modifications des habitudes notamment avec le numérique. En cela je suis très confiant car nous portons, au-delà de l’ambition économique, la même ambition culturelle et sociale. La dernière édition s’est très bien terminée même si certains échanges ont été passionnés mais constructifs. Il y avait tout de même une grande satisfaction de tous. En ce qui concerne les indépendants, la porte sera toujours ouverte. Nous n’avons qu’une seule considération, c’est que la chaîne du livre, le travail et les conseils de nos libraires soient respectés. Les éditeurs indépendants doivent trouver un accord et fonctionner avec ce principe. À partir de là tout est possible.