Si Johnny Hallyday, à travers le texte de Michel Berger, chantait « qu’on a tous quelque chose de Tennessee », ce qui n’est pas forcément vrai d’ailleurs, chaque citoyen Français porte en lui « quelque chose de l’Algérie », consciemment ou pas. Un épicier voisin, une origine, un ami proche, tout le monde a un ami Arabe, non ?, un copain de classe ou de foot, une vieille leçon d’histoire sur la colonisation, un fournisseur de shit (enfin, pour ceux qui fument bien sûr…), Zidane et la Coupe du Monde 98, des souvenirs d’une guerre qui n’a jamais dit son nom, des noyés dans la Seine (massacre du 17 octobre 1961), une indignation face à une histoire officielle silencieuse… Même Nicolas Sarkozy qui déclarait maladroitement en juillet dernier que « La Tunisie n’avait pas choisi son emplacement » eu égard à son voisinage encombrant, la Libye et l’Algérie. Paradoxalement, cette proximité immédiate, réelle ou imaginaire n’a toujours pas permis aux deux nations, comme aux deux peuples, d’atteindre une forme d’entente cordiale, comme nous l’avons fait, par exemple, avec nos meilleurs ennemis les Anglais.   

Et lorsqu’on évoque ces relations ambivalentes et complexes, on ne songe pas immédiatement aux textes de Bernard-Marie Koltès qui ont, plus souvent, explorés les méandres de l’âme humaine, la solitude, la mort, l’amour, et des relations entre les êtres. B-M. Koltès écrit « Le retour au désert » après un long voyage en 1988 et sera mis en scène dans la foulée par Patrice Chéreau à Paris. La pièce se déroule en 1960 dans une petite ville de province. Accompagnée de ses deux enfants, Edouard et Fatima, Mathilde est de retour dans la maison familiale, elle a quitté précipitamment l’Algérie en proie bientôt à la violence, puis à une guerre civile. Après avoir tout laissé, Mathilde entend récupérer son dû : la moitié des biens familiaux détenus par son frère, Adrien. Mathilde fera alors voler en éclat les faux-semblants d’ordre et de paix et va réveiller dans ce « désert » les secrets et les non-dits de cette petite communauté provinciale.

Ce « Retour au désert » repose donc  sur l’affrontement entre un frère et une sœur : Adrien et Mathilde qui vont se livrer à une véritable bagarre verbale que l’on pourrait aisément comparer à une bagarre de rue, des joutes verbales violentes mais d’une intensité poétique rare, propre à l’œuvre de l’auteur. On pourrait ainsi s’interroger sur les motivations qui conduisirent l’auteur à s’imprégner de cette toile de fond algérienne. Il faut savoir qu’en 1960, l’auteur vivait à Metz, ville de garnison, où son père officiait dans l’armée. C’est à Metz que le Général Massu fut également affecté. Et c’est dans le quartier arabe de la ville, qui résonnait des évènements tragiques, que se situait le collège du jeune Koltès… On pourrait aussi s’interroger sur les motivations du metteur en scène à s’intéresser à cette œuvre méconnue de cet auteur star post mortem. Le père d’Arnaud Meunier a grandi en Algérie. Et depuis le début des années 2000, le directeur de la Comédie y a noué des liens artistiques forts. Comme quoi, on a tous vraiment quelque chose de Tennessee…

Comédie de St-Etienne – Salle J. Dasté

Du 1er au 11 octobre