Le cinéma Le Méliès Jean Jaurès fête ses 20 ans. Deux décennies durant lesquelles une équipe de passionnés a fait évoluer le lieu avec persévérance, créativité et engagement. Le Méliès a trouvé sa place avec une programmation exigeante, ouverte à tous les publics et attentive à la diversité. Il y a eu beaucoup d’idées, des innovations audacieuses et parfois insolites, des prises de risque aussi, mais surtout une volonté de garder un cap dans les choix de programmation. Et si le Méliès fête aujourd’hui ses 20 ans, c’est aussi grâce à celles et ceux qui, semaine après semaine, viennent y voir un film, partager une séance ou participer à l’une des nombreuses animations proposées. Vingt ans après son ouverture, le Méliès continue ainsi à faire vivre le 7e art à Saint-Étienne, et c’est avec son public que cette histoire continue de s’écrire. Paul-Marie Claret, son directeur, revient avec nous sur cette histoire stéphanoise !
Pour commencer, peux-tu nous raconter l’histoire du Méliès ?
Le début du Méliès remonte à 1983, avec deux écrans rue Gambetta. Alain et Marie-Christine Cramier viennent alors de s’installer à Saint-Étienne pour reprendre ce cinéma, qui était à l’époque plus ou moins une succursale d’UGC. Ils profitent de ce moment pour essayer de réimplanter et surtout de diffuser des films en version originale sous-titré. C’est en quelque sorte la naissance du Méliès en tant que tel. Au milieu des années 1990, Alain Cramier va vouloir reprendre d’abord l’Eden, puis il va se positionner sur la friche Lignel, qui était l’ancien siège du Progrès. Il va finalement y arriver, après une lutte assez incroyable puisque son combat pour ouvrir ce nouveau Méliès va durer plus de huit ans. Le 3 août 2006, le Méliès ouvre ici, place Jean Jaurès, avec quatre salles.
Pour ma part, j’ai commencé en septembre 2006 ici, en tant qu’apprenti projectionniste. J’ai très vite travaillé sur le jeune public, ce qui m’a passionné. Malheureusement, Alain Cramier meurt subitement en 2009. La question s’est alors posée de savoir qui allait continuer. Des personnes étaient pressenties, mais cela ne s’est pas fait. Finalement, la famille m’a demandé d’essayer de monter un plan de reprise. J’ai mis deux ans à le constituer et j’y suis arrivé en avril 2011. Depuis avril 2011, je dirige cet établissement.
Tu avais alors quel regard sur ce bâtiment et sur son évolution ?
Je n’avais jamais imaginé reprendre cette salle. J’étais le plus jeune des salariés. Mais ce bâtiment, je l’ai vécu de l’intérieur. J’ai été projectionniste en pellicule et, au moment où je reprends le Méliès, il faut transformer toutes les salles de projection au numérique. C’est donc moi qui vais m’occuper de cette transformation. J’ai vu l’évolution physique du cinéma et, l’air de rien, ce bâtiment auquel je suis très attaché, il a fallu aussi le rénover. Donc oui, ce bâtiment, je l’ai un peu dans la peau. Je le connais vraiment de l’intérieur.
Quelles sont les grandes étapes de ces vingt années ?
Il y en a plusieurs. 2006, l’ouverture du Méliès place Jean Jaurès. 2009, malheureusement, la disparition d’Alain Cramier. 2011, ma reprise. 2014, la reprise du Méliès Saint-François, qui était aussi quelque chose d’important pour nous. On était très attachés à ces deux salles qui auraient pu disparaître. Il y a eu aussi le lancement des Ambassadeurs Cinéphiles. On a été précurseurs sur ce modèle en France. Il a ensuite été repris, ou plutôt inspiré, par le CNC et a permis de lancer tout un mouvement autour du jeune public et une vraie réflexion sur la transmission. C’est quelque chose auquel nous sommes très attachés. Cela a permis à plein de Stéphanois d’intégrer la Fémis pour suivre des études de cinéma. Il y a vraiment pour nous quelque chose de très fort autour de ce parcours de cinéma, de cinéphilie. Ce n’est pas évident qu’autant de personnes d’une ville populaire intègrent ces grandes écoles. C’est une fierté, et quelque part, une récompense du travail accompli.
La reprise du Saint-François a donc également changé la dimension du Méliès ?
Oui. Le Méliès s’agrandit et cela nous permet aussi de faire face à une concurrence qui est de plus en plus forte, avec le Camion Rouge, la transformation du Family en multiplex un peu plus tard, mais aussi l’arrivée du groupe VEO cinémas à Saint-Chamond. Et puis il y a un centre-ville qui, malgré tout, souffre. On a suivi toutes ces évolutions.
Revenons à la chronologie des temps forts !
En 2019, il y a eu la rénovation du bâtiment, qui a été importante, puis s’en sont suivi les années très très dures du Covid. On ne savait plus où on en était, avec des fermetures qui ont été bien plus fortes que pour d’autres équipements. C’était vraiment quelque chose de très lourd. On venait de faire les travaux… C’était extrêmement complexe. En 2022, il y a eu la réouverture. C’était joyeux, évidemment, mais malgré tout, on n’a jamais retrouvé le niveau de fréquentation d’avant 2019.
Pourtant, l’été a été plutôt bon…
Oui, mais on reste dans une période où il faut se battre. Cette année est une année de progression pour les cinémas généralistes, avec de grosses sorties, le retour d’hollywoodiennes et des blockbusters US. Nous, on est à plus 10 %, alors que la moyenne nationale, composée essentiellement de cinémas généralistes est plutôt autour de plus 30 %. Il faut donc davantage d’animation pour faire venir le public. Mais il y a aussi plein de motifs de satisfaction. L’équipe grandit et notre Gazette est de plus en plus prescriptrice sur les films de la diversité moins médiatisés par les grands médias. Cela fonctionne davantage à Saint-Étienne que dans d’autres villes. Mais en même temps, l’équilibre économique reste très, très fragile. On est vraiment dans l’économie de l’équilibre, pas dans celle du bénéfice.
Le Méliès est d’ailleurs devenu bien plus qu’un cinéma…
Oui. Le Méliès, c’est un cinéma, mais c’est aussi quasiment un tiers-lieu. La programmation est bordée par la culture, il y a aussi un lieu de restauration qui, je le précise, est indépendant du cinéma. En 2019, mon frère a souhaité agrandir le café en ouvrant la brasserie. J’en suis alors devenu cogérant. J’ai accompagné le développement (j’ai quitté la cogérance depuis), mais mon métier c’est vraiment le cinéma. Nous sommes aussi un endroit qui accueille les associations, les collectifs, les festivals, la création artistique, les écoles… C’est un vrai parti pris. Ce n’est pas le cas de tous les cinémas.
C’est même assez impressionnant quand on regarde tout ce qui se passe au Méliès…
Nous sommes indépendants. Même si nous avons des subventions de la Ville de Saint-Étienne et du CNC, nous sommes complètement libres de notre programmation. C’est déjà une liberté dans les choix de films, mais surtout une liberté d’accueillir des gens et des événements. Le Méliès est un lieu de débat, un lieu de parole. Mais nous refusons aussi beaucoup de choses. J’ai toujours refusé d’accueillir par exemple un parti politique, quel qu’il soit, pour une location de salle. Ces locations, cela me donne l’occasion d’en parler, qui font aussi partie de notre économie. Si nous n’avons pas de locations de salles pour les entreprises par exemple, nous n’avons pas d’équilibre économique. C’est aussi ce qui fait que nous sommes un organisme vivant.
Le Méliès dépend finalement de beaucoup de choses extérieures, mais c’est aussi lui qui permet ces liens avec l’université, les classes option cinéma, les écoles… C’est ce qui fait sa singularité, son ancrage local. En étant en lien avec tout ce qui se passe, cela crée de la dynamique. C’est vraiment assez exceptionnel.
Trois millions de spectateurs en vingt ans, c’est aussi un chiffre qui marque…
Oui. C’est important. Nous avons accueilli un peu plus de trois millions de spectateurs. Avec le bel été que nous avons réalisé, on peut dire qu’on est autour de trois millions vingt mille spectateurs ! Depuis 2006, plus de 8 000 films sont sortis sur ces quatre écrans et nous avons organisé plus de 18 000 séances. Je ne parle même pas du Méliès Saint-François. C’est vraiment très important. Aujourd’hui, l’équipe représente douze équivalents temps plein. Cela nous permet de fonctionner et de maintenir tous ces projets et tous ces engagements.
Au-delà des chiffres, tu parles beaucoup de transmission et d’éducation à l’image. Pourquoi est-ce si important ?
C’est vraiment un engagement. Même si le travail a commencé en 2012 avec le lancement des Ambassadeurs Cinéma, la question est toujours la même : comment faire de l’éducation à l’image, de trois ans à vingt-cinq ans ? Ce n’est pas uniquement une question de niveau scolaire. C’est un chemin de culture, un chemin de transmission qui nous intéresse. Et c’est aussi ce qui me rassure aujourd’hui. À la sortie du Covid, on a constaté que notre public le plus fidèle ; qui était celui des plus de 45 ans, sont peut-être ceux qui ont le plus délaissé le cinéma aujourd’hui, parce qu’ils ont trouvé justement pendant le Covid d’autres systèmes pour voir leurs films. Je suis donc ravi quand je vois que certains films trouvent leur public et continuent sur le long cours. Cela montre qu’il y a encore des motifs d’être rassuré. Mais il y a toujours cette fragilité d’une programmation dont seulement 20 % de bénéficiaires doivent continuer à financer les 80 % d’autres œuvres beaucoup plus fragiles mais parmi lesquelles se trouvent en germe les grands noms de demain…
Cette fragilité concerne-t-elle particulièrement les cinémas indépendants ?
Oui. Je siège au syndicat national des salles indépendantes, qui regroupe beaucoup de salles, et on constate qu’aujourd’hui les salles qui souffrent le plus sont les salles indépendantes des catégories A et B, c’est-à-dire les grandes et moyennes villes. Nous sommes dans une industrie du prototype. Les films que nous proposons sont souvent des essais. Une vingtaine de films par an créent notre équilibre économique, mais il n’y a jamais la certitude de rencontrer le public et de faire les entrées nécessaires. Pourtant, notre rôle est justement celui de découvreur. C’est notre rôle de sortir des premiers et des seconds films, d’accompagner des réalisateurs au long cours. Des cinéastes comme Nolan, par exemple, ont commencé par là. Et Denis Villeneuve aussi. S’il n’avait pas pu trouver sa place dans les salles indépendantes, il ne serait peut-être pas devenu le réalisateur mondialement reconnu et « bankable » qu’il est aujourd’hui. L’émergence des cinéastes passe par les salles indépendantes comme le Méliès, pas par les multiplexes.
Et pour les vingt prochaines années, qu’est-ce qu’on peut attendre ?
Déjà, continuer malgré tout à moderniser les salles. Pour l’instant, nous n’avons que 3 projecteurs laser, Il faut encore équiper trois salles. Il y a aussi l’usure des fauteuils. Cela fait déjà six ans que nous avons rénové Jean Jaurès mais il y a déjà d’autres choses qui arrivent. Il y a les problèmes de climatisation, et puis la manière de transformer nos salles pour les rendre plus écologiques et écoresponsables. Avec les changements de température, les hivers plus froids, les étés beaucoup plus chauds et ainsi de suite. Nous subissons aussi l’inflation que tout le monde subit dans son quotidien. La question est donc comment absorber tout cela ! Mais surtout, je veux continuer à travailler sur l’éducation à l’image. Comment, de trois ans à vingt-cinq ans, construire ce chemin de cinéma. C’est notre engagement : modernisation permanente, réflexion écologique, mais surtout éducation à l’image.
Un mot pour conclure ?
Venez au cinéma ! Dans l’édito que nous avions publié dans notre Gazette du mois d’août, je citais Godard en disant que le cinéma, c’était « l’enfance de l’art ». Je pense que c’est un peu cela qui nous anime : toujours garder un esprit de curiosité. Moi, c’est ce qui me fait vivre. Rester curieux et, en même temps, rester indépendant face aux obscurantismes qui sont là. Dans une année électorale nos modèles de société peuvent changer. Je ne suis pas un militant politique mais je pense que ce que nous faisons, c’est politique. C’est lutter en indépendance contre les obscurantismes, construire des chemins de culture, éveiller une curiosité, et toujours maintenir les projecteurs et la lumière allumée.




