« L’Avocat », bande dessinée éditée chez Le Lombard, relate les aventures de Léopold Sully-Darmon, l’avocat le plus célèbre du barreau de Paris qui défend une femme, ex-officier dans l’armée de Saddam Hussein. Mais que sait-on de cette femme, et surtout, que sait-on de cet avocat téméraire ? Les deux scénaristes, Franck Giroud et Laurent Galandon, étaient présents à la Librairie de Paris, accompagnés du dessinateur Frédéric Volente. L’occasion d’une rencontre :
Comment c’est créé ce trio original et qu’est-ce qui vous a donné envie de faire naître cet « Avocat » ?
Réponse Laurent Galendon : Frank organise des cercles de lecture. J’y participe régulièrement. Pendant ces rencontres, nous échangeons avec d’autres personnes, autour d’idées, de projets… J’avais évoqué l’idée de travailler sur une thèmatique du bourreau. Comment devient-on un bourreau ? Franck était moins séduit par cette idée mais il s’interrogeait lui sur ce qui pouvait amener un avocat à aller défendre un bourreau. On a réuni ces deux idées et nous nous sommes lancés dans l’écriture de cette histoire. Après avoir construit un premier synopsis, nous l’avons présenté à la maison d’édition Le Lombard qui a été séduite par le projet et l’a tout de suite imaginé dans la collection « Troisième Vague ». Il ne manquait plus que le dessinateur. J’avais déjà travaillé avec Frédéric sur une précédente série, nous lui avons proposé le projet. Il a été à son tour séduit et prêt à se lancer dans la construction des trois tomes, ce premier et les deux à venir.
Parlez-nous de cet avocat atypique et très ambigu ?
Réponse Franck Giroud : Le point de départ était de comprendre ce qui pouvait bien pousser un avocat à défendre un criminel jugé pour crime contre l’humanité. On pense automatiquement à Jacques Vergès dans le procès de Klaus Barbie. Jacques Vergès était un métis, franco-asiatique, notre avocat Léopold Sully-Darmon est franco-africain. Vergès et LSD sont également engagés dans les causes qu’ils défendent. Vergès a également utilisé des moyens parfois consternants pour arriver à ses fins, il a toujours eu une soif de notoriété, il a aimé se mettre en avant dans les médias quitte à agir de façon inattendue. Je pense notamment à sa séance de pose dans « Lui », et évidemment, à sa disparition toujours inexpliquée durant 7 ans. Qu’a-t-il fait pendant cette période ? Personne ne le sait. Nous finirons certainement un jour par le savoir mais pour l’instant, cela reste flou pour tout le monde. Nous avons donc repris cette disparition et nous avons essayé de la combler. Voilà comment est née l’idée de ce personnage.
C’est un album labyrinthique, où se croisent plusieurs histoires. On retrouve ce genre de découpage dans les séries américaines. Pourquoi reprendre ce procédé scénaristique ?
Pour que le récit soit intéressant, il nous fallait apporter des éléments susceptibles d’étoffer l’histoire. Ne serait-ce que pour ne pas ennuyer les lecteurs. On se régale à construire des fausses pistes, des coups de théâtre, des renversements de situation. Lorsqu’on bâtit des scénarios complexes, il est difficile de ne se contenter que de 48 pages. C’est pour cela que nous avons opté pour trois tomes, afin d’aller jusqu’au bout de nos idées.
Les sujets périphériques à l’histoire sont très variés et souvent liés à l’actualité…
En effet, un journaliste présente LSD, disant qu’il a défendu les faucheurs d’OGM, les ouvriers de Goodyear, les sans-abri… On aurait pu choisir l’un de ces thèmes et mettre en scène la défense d’un ouvrier ou d’un groupe de syndicaliste qui auraient séquestré leur patron !!! Mais ce premier cycle est placé sous le signe du monde arabe. La plupart des personnes qu’il croise sont arabes, il va aller en Irak et même y retourner un peu moins tranquillement dans le second tome !
Le bourreau est donc une femme. Un choix surprenant ?
Réponse LG : À l’issue de ce premier tome, le lecteur ne connaît pas la nature de sa culpabilité, si toutefois il est question de culpabilité. C’est vrai que nous avons pris plaisir à détourner les codes, à proposer au lecteur quelque chose d’inattendu. Dans ce genre d’histoire, les criminels, les terroristes sont majoritairement des hommes. Mais il faut savoir qu’en Irak, il y avait des femmes militaires, ce qui était assez rare à l’époque.
Réponse FG : je précise tout de même que la moitié des personnages que j’ai créée depuis mes débuts dans la BD sont des femmes. Nous avons tous pensé qu’il serait bien plus intéressant d’imaginer une femme dans ce rôle inattendu… La femme est assez peu présente dans l’univers de la BD, même si ça change petit à petit, l’univers masculin est globalement surreprésenté.
Il y a un second rôle intéressant. Ce journaliste fouineur qui cherche presque jusque dans les poubelles une vérité pourtant pas toujours bonne à dire !
Un personnage à la fois attachant et très énervant. Il fait contrepoids par rapport aux autres médias très consensuels comme TF1 qui reçoit LSD parce que c’est un personnage sulfureux. Les grands médias ne s’impliquent pas forcément dans des causes qui vont être spectaculaires ou qui créent polémique, ces médias vont rarement jusqu’aux bouts des réelles affaires. Jacques, le journaliste en question, travaille le fond des choses, il est moins superficiel. Il est également le représentant d’un autre type d’information, celle via internet. Pour quelqu’un comme moi, d’une génération un peu ancienne, Internet reste quelque chose d’étonnant, que je maîtrise très mal. Avant, l’élément essentiel de l’information nous était fourni par la presse traditionnelle. Aujourd’hui, tous les journaux possèdent leur site internet, d’autres sont exclusivement numériques. C’était important pour nous de montrer cette physionomie des médias.
Comment avez-vous construit votre personnage, ses plaidoiries, sa vie… ?
J’ai toujours été fasciné par les films de procès ou les séries comme « The good wife » Je pense que si je n’avais pas eu l’immense chance de pouvoir vivre de ma plume, il y a 3 ou 4 métiers que j’aurais voulu exercer, dont celui d’avocat… Se plonger dans un dossier pour faire éclater la vérité, défendre l’opprimé, j’aime ces idées…, l’avocat est également un comédien, j’étais plus jeune un comédien amateur, avec comme enjeu la vie de son client. Le spectacle qu’il offre doit être saisissant !
Vous souhaitez inscrire cette série sur plusieurs cycles ?
Réponse LG : On aimerait bien que ce personnage trouve sa place et existe dans la durée. On a déjà un sujet pour un nouveau cycle. Et chaque semaine à la radio, à la télé, des sujets apparaissent et pourraient devenir des histoires passionnantes à développer dans cette série. Mais l’idée serait de rester dans des histoires de 2 ou 3 tomes.
En parlant d’avenir, quid de la BD ? Pensez-vous que le numérique puisse être un nouveau débouché ?
Réponse FG : Le numérique ne marche absolument pas pour la BD. Le nombre des tirages est dérisoire. Ça se chiffre en dizaine d’exemplaires, c’est tout. Il faut dire que c’est assez difficile d’imaginer lire un album sur un smartphone. Cependant, la BD n’est pas en crise. Ce sont les auteurs de BD qui sont victimes du succès de la BD. Il y a de plus en plus de titres chaque année. Les chiffres de ventes sont bons pour les locomotives, mais pour un jeune auteur qui démarre, c’est plus difficile et il n’a parfois pas la chance de voir publier la suite de son histoire ! Le genre BD ne s’est jamais aussi bien porté. C’est pour ça que les auteurs subissent le contre effet de ce succès. Par rapport à il y a une trentaine d’années, le public de la BD a été multiplié par 4 et le nombre de titres par 20. Mathématiquement, ça veut dire que les revenus ont été divisés par 5.
Réponse LG : Je pense également que le numérique, en matière de BD, n’a pas encore trouvé sa place. Si c’est pour retrouver une sorte de PDF sur une tablette, cela n’a aucun intérêt. Mais on pourrait imaginer des choses qui croiseraient le numérique, avec du contenu enrichi. Aujourd’hui il y a très peu d’offres comme ça. Il faut croiser les différents médias avec leurs richesses et essayer de voir comment cela peut rejoindre le média BD. L’un ne remplacera pas l’autre, ça donnera simplement de nouvelles formes.
Réponse Frédéric Volente : Le dvd contient des extraits, un making-of, des bonus… Le numérique peut aller dans ce sens. Et cela peut être bénéfique pour la BD. Tu as une planche complète, tu cliques, tu vois le crayonné, la couleur, un autre le scénario, une interview qui explique le projet. Pour quelques euros de plus, on pourrait imaginer une valeur supplémentaire à la BD. Ce pourrait être très intéressant. Ça pourrait aussi aider la BD, comme le DVD a aidé le cinéma. Mais l’idée simple d’un album numérisé n’est pas intéressante en soi. Tu n’as pas les mêmes sensations, le toucher, les odeurs. Je ne trouve pas cela pertinent. Mais les choses vont certainement évoluer avec le temps…




