Après 3 mandats successifs à la direction du centre dramatique national de Sartrouville, « sa maison de création », Laurent Fréchuret est de retour à Saint-Étienne. Il revient dans sa ville natale, berceau de sa compagnie « Le Théâtre de l’Incendie » pour y présenter « Richard III », grand rendez-vous de la saison culturelle stéphanoise. Rencontre avec le metteur en scène d’un art collectif, entre dialogue et partage :
Ta mission au CDN de Sartrouville s’est terminée fin 2012, je crois ?
Oui, je suis arrivé en 2004 à la tête du CDN et j’en suis parti en 2012. Durant ces trois mandats, ma mission aura été d’inventer un centre dramatique national en banlieue parisienne à Sartrouville. Lorsque je suis arrivé, le CDN était encore tout jeune et n’avait que trois années d’existence en tant que CDN et producteurs de théâtre. Nous avons installé des artistes permanents, nous avons créé une seconde salle de 250 places, une salle de répétition. L’idée était de créer un nouveau lieu, une fabrique de création théâtrale. Mais l’identité ou la singularité de ce lieu aura été le lien unique avec sa population. Toutes ces années, nous avons travaillé avec des habitants de Sartrouville de 6 à 80 ans et parfois, nous étions jusqu’à 150 pour monter une création qui se jouait à chaque fin d’année et qui attirait des milliers de spectateurs qui n’étaient pas habitués à fréquenter un théâtre.
Pour mémoire, quel ministre t’avait nommé ?
Il s’agissait de Jean-Jacques Aillagon. Mais je dois ma nomination à Sylvie Hubac. Ce sont des inspecteurs du théâtre qui me suivaient depuis plusieurs années notamment à Villefranche-sur-Saône qui m’ont encouragé à proposer ma candidature à Sylvie Hubac. À l’époque j’ignorais tout de Sartrouville…
Après ces trois mandats, tu es donc de retour à Saint-Étienne ?
Il est important de préciser à ce stade que je m’étais engagé à ne faire que trois mandats. Je ne voulais pas faire plus. Parce que ces neuf années ont été très denses et très intenses. Une sacrée aventure au terme de laquelle je voulais ouvrir une nouvelle page.
L’idée était de revenir à Saint-Étienne, là où tout avait commencé ?
Nous avons créé le Théâtre de l’Incendie ici en mars 1994, autour d’un projet intitulé « Le poème et les voix humaines ». Notre projet était de monter une vingtaine de spectacles sur 10 ans, ce que nous avons fait. Nous avons alors entamé une période de neuf ans autour d’auteurs contemporains, Burroughs, Bond, Copi, Artaud, Pasolini, Beckett, Cioran, etc. À l’époque, nous avions bénéficié de la confiance du NEC dirigé par Fr. Gourbeyre, de la Comédie de Saint-Étienne, du Théâtre de Villefranche-sur-Saône où nous avons été en résidence durant six années. En fait, nous avons fait deux cycles de neuf ans, un premier en tant que compagnie indépendante, un second avec le CDN de Sartrouville. Deux périodes très joyeuses à vrai dire mais aussi très intenses. S’ouvre donc un nouveau cycle. Et puis, la solitude n’a pas d’avenir, le théâtre est un art collectif. Le duo complice que nous formons depuis 15 ans, Slimane Mouhoub et moi, est le noyau dur de l’Incendie : c’est ce duo qui permet d’activer un dialogue permanent sur les actions et les projets de la compagnie et de composer pour chaque aventure la troupe idéale.
Que ressort-il de ton expérience à la direction d’un CDN ?
Nous avons pu durant ces 9 ans habiter concrètement un théâtre : animer un théâtre de l’intérieur, créer dans un théâtre, avoir des comédiens permanents, ce qui fut une décision forte dont nous avons pu immédiatement mesurer les conséquences incroyables. Nous avons voulu que l’artiste soit au centre du projet et au cœur de la population. L’artiste ne doit pas seulement être accueilli dans les théâtres, c’est lui aussi qui doit accueillir les spectateurs. Jadis, nous avions des troupes de 20 comédiens permanents et seulement quelques personnes dans les bureaux. J’ai l’impression qu’aujourd’hui, c’est devenu l’inverse ! Il y a beaucoup de monde dans les bureaux, moins sur les théâtres. Ce fut pour moi une vraie joie de pouvoir installer des comédiens permanents, trois précisément.
Par quoi as-tu été marqué durant toutes ces années ?
L’idée d’abord a été de s’inscrire dans la durée et ensuite d’initier un lien avec la population puisque nous avons produit et coproduit 58 spectacles en 9 ans soit, environ 6 ou 7 créations par an. Bien sûr, je n’ai pas signé toutes les mises en scène. J’en ai signé une quinzaine. Les autres étaient des commandes d’auteurs, des invitations à des metteurs en scène et/ou comédiens pour monter des textes très souvent d’auteurs contemporains. Nous avons également beaucoup travaillé autour des créations jeunesses ou tout public, grâce à la Biennale d’Odyssée en Yvelines. Il s’agit d’une Biennale de création autour de 6 ou 7 créations qui sont données dans 6 ou 7 villes et villages des Yvelines. Il s’agit d’une aventure de délocalisation qui s’étale sur 3 mois.
Sartrouville en banlieue parisienne, on imagine les stéréotypes, un public difficile ?
En réalité, il y avait plus de personnes qui brûlaient de faire du théâtre et de rencontrer de nouvelles personnes, d’échanger, que de personnes qui brûlaient des bagnoles ! Durant ces 9 années, dans cette banlieue parisienne si décriée, j’ai découvert que ce besoin d’expression et de libéralisation de la parole était vital pour un nombre très important de personnes.
Avais-tu des préjugés en arrivant à Sartrouville ?
Sincèrement, je n’avais aucun préjugé en arrivant là-bas. Je savais que le travail au quotidien allait être rude, je m’en doutais bien, je n’allais pas sur la Côte d’Azur. La banlieue, c’est le RER, la galère des transports, un milieu social pas simple et surtout un théâtre qui se situe au milieu de la ZUP. Nous étions bien dans un théâtre construit il y a environ 25 ans et destiné à rester dans cette fameuse ZUP pour décentraliser un lieu de création culturelle dans ce milieu précis, avec tous les avantages mais aussi tous les défauts d’une telle décision. Nous avons réellement joué le jeu : nous avons dit aux gens : nous ne sommes pas dans le plus beau quartier de Sartrouville, ne cachons pas les difficultés qui nous entourent, mais venez nous voir. Nous avons ainsi découvert un public merveilleux qui, je dois le préciser, était là avant que je sois nommé. Ce public est venu en nombre, nous avons pu développer ce public et surtout le rajeunir grâce notamment aux nombreux chantiers théâtraux réalisés chaque année. Parallèlement, j’ai aussi voulu attirer un nouveau public. Un public qui parfois résidait à deux pas du théâtre mais qui n’y venait pas. Et j’ai voulu attirer un public parisien. Nous avons pour cela mis en place un système de navettes les soirs des représentations. Au début, les navettes étaient vides et peu à peu, elles se sont remplies et nous avons fini par convaincre une bonne partie du public parisien. Mais pour attirer tous ces publics différents, nous avons beaucoup fonctionné grâce aux séries : plutôt que de jouer une ou deux soirées, nous jouions les créations tout un mois durant ce qui permettait au spectacle de s’installer et d’attirer de nouveaux publics grâce aux navettes. Nous avons aussi communiqué dans le métro pour toucher ce même public parisien.
Un travail qui nécessite beaucoup de financements… ?
Nous avons dès notre arrivée sollicitée des hausses de subventions. Nous n’avons été écoutés qu’en partie, comme tu peux t’en douter… Mais j’ai surtout pris la décision de ventiler différemment nos budgets, en privilégiant l’artistique au détriment de certains postes comme la communication ou les réceptions. Nous avons ainsi triplé les moyens artistiques de la maison avec, plus ou moins, le même budget. Nous avons beaucoup économisé sur la communication, nous n’avions pas de charte graphique par exemple. Nous avons gratté sur l’essentiel pour privilégier l’artistique. Nous avions des brochures simples mais accessibles. Au fond, le public a compris. Puisque nous jouions dans une salle de 860 places et quand tu joues un spectacle pendant un mois, ça fait quelques milliers de personnes à convaincre ! Je peux parler du grand succès d’ « Euripide », de « L’opéra de Quat’sous », « Le Roi Lear ». Nous déplacions plus de 7 000 personnes au final à Sartrouville.
Lorsque tu clos ce cycle, tu imagines tout de suite revenir à Saint-Étienne ?
Plusieurs possibilités s’offraient à moi. J’ai beaucoup réfléchi. Plusieurs raisons m’ont ramené à Saint-Étienne : pour avoir le temps et l’espace de rêver, par amour pour cette ville où je suis né, pour poursuivre ce travail de recherche et de création, j’ai donc décidé de revenir ici. L’idée est de créer ici pour diffuser et rayonner ensuite sur l’ensemble du territoire. Je n’ai cessé de faire des allers et retours avec Saint-Étienne. Là, je m’y installe de nouveau. Même lorsque j’étais à Sartrouville, j’avais toujours mon adresse personnelle à Saint-Étienne.
Durant cette dernière décennie, qu’est-ce qui a le plus changé ici selon toi ?
En travaillant sur Paris, j’ai eu la chance de rencontrer bon nombre d’artistes que je n’aurais pas pu rencontrer en restant à Saint-Étienne. Et ce n’est pas anodin de le rappeler. La région Île de France est à ce sujet une ruche foisonnante. Ces rencontres m’ont nourri et entre-temps, j’ai vieilli. En revenant ici, j’ai été ravi de constater l’évolution de la ville, justement. Dieu merci, les choses ont bougé ici aussi, je veux parler des gens et des institutions. C’est bien de voir de nouvelles têtes à l’Opéra ou à la Comédie. C’est à Sartrouville que j’ai pu mesurer la nécessité, à terme, du renouvellement des directions. C’est indispensable. Nous sommes certainement d’une génération qui, peut-être, accepte mieux cette réalité.
Pourquoi diable les directeurs de théâtre ont tant de mal à lâcher leur fonction ?
Quand on a le goût des aventures « énormes », quand on a l’énergie pour orchestrer ces ruches, je crois qu’il faut aller se confronter à ces « mastodontes », oui…
Il y a sans doute un côté « enivrant »…
C’est bien de s’enivrer parfois, non ? Mais il ne faut pas dépasser la dose, c’est tout. Certains ont l’alcool joyeux, d’autres l’ont mauvais ou possessif.
Diriger un CDN, est-ce si confortable ?
Un confort mais surtout beaucoup de responsabilités et de travail. Au fond, lorsque tu diriges un CDN, tu as les moyens de travailler, c’est vrai. J’aime l’idée qu’en France, les théâtres soient dirigés par des artistes. C’est important de placer l’artiste au centre de cette création, pour peu que ces artistes soient en effet partageurs et qu’ils n’accaparent pas toutes les ressources. Malgré ce que tu sembles penser, je crois qu’il y a beaucoup d’artistes directeurs qui sont du côté de cette idée de partage. Ces artistes directeurs invitent d’autres créateurs à se dépasser grâce aux commandes de textes, des invitations aux metteurs en scène.
Pourquoi alors tant de ces directeurs ont du mal à passer le témoin aux autres… ?
C’est, je crois, dans la nature humaine, non ? On trouve cette dérive dans tous les métiers. Il en va ainsi des hommes… Mais je ne crois pas qu’il s’agisse de la majorité d’entre nous. Pendant, ces 9 années, j’ai travaillé 15 h par jour en moyenne. On est « épuisé mais ravi » comme disait Aznavour…
« Richard III » est ta première grosse création avec le Théâtre de l’Incendie : La pièce a été créée au CDN de Tours en janvier dernier. Comment cela s’est-il passé ?
« Richard III » a été monté avec l’aide du Théâtre de Gennevilliers et nous jouons la pièce pour 35 représentations en tout, je crois. Nous allons jouer à Lausanne, ici à Saint-Étienne et dans d’autres grandes villes.
Comment est né ce projet ?
Ce projet trouve son origine dans une précédente création, « Le Roi Lear » avec Dominique Pinon, l’un de nos grands comédiens français. D. Pinon m’a avoué au moment du « Roi Lear » il y a 6 ans que le rêve de sa vie de comédien était de jouer « Richard III ». Tout de suite, ça a fait tilt avec mes propres envies. Je rêvais aussi de faire « Richard III ». Cette création est l’occasion d’une nouvelle traduction signée Dorothée Zumstein. Elle avait déjà signé la nouvelle traduction du « Roi Lear » d’ailleurs. Je l’ai accompagné dans son méticuleux travail de traduction jusqu’à la virgule près. Pour moi, il est indispensable de travailler ces grands textes à partir de nouvelles traductions.
Pourquoi ?
Les traductions vieillissent, cela paraît évident mais c’est une réalité. Les traductions sont du langage et pour cela elles vieillissent, d’où la nécessité de les renouveler. Il suffit de lire d’anciennes traductions pour comprendre. Ensuite, pour peu que les traducteurs soient également auteurs, ce qui est le cas de Dorothée, cela apporte une dimension artistique supplémentaire évidente. Il y a un vrai travail de dramaturgie dans cette idée de nouvelle traduction.
Le traducteur apporte donc son parti pris ?
Je parlerais plus de style du traducteur que de parti pris. Et le style a toute son importance ! Un auteur traducteur a son propre style qui se justifie tout d’abord par la qualité de sa précision. Dorothée ne cherche pas à faire d’interprétation personnelle de l’œuvre, soyons clairs, mais elle cherche à retranscrire au plus juste ce que Shakespeare écrivait en anglais tout en ayant son propre style et sa propre musique. C’est une écriture directe, organique autrement dit, théâtrale. Tout en restant fidèle au texte initiale.
On pourrait ainsi constater de grosses différences entre « ton » « Richard III » et celui d’autres metteurs en scène français ?
Tout à fait. La traduction est un choix autant qu’un chemin. C’est le début d’un travail sur la dramaturgie et la mise en scène. Ensuite la seconde montagne que j’ai dû gravir – cela m’a bien pris un an ! – fut la distribution. Comment trouver 10 comédiens aussi différents, talentueux et éclectiques pour composer une troupe censée représenter aussi notre monde, tout cela face aux spectateurs qui représentent aussi le monde dans toute sa diversité ? Les 10 comédiens doivent interpréter au total une trentaine de rôles, les changements se faisant parfois à vue…
La distribution constitue donc un second parti pris ?
Elle constitue un choix capital. Une fois que tu as une très bonne traduction puis une très bonne distribution, tu as fait la moitié du travail. Intervient ensuite, la direction d’acteurs. À ce propos, nous avons monté cette pièce dans un temps record, en 7 semaines seulement pour une pièce qui dure plus de 3 heures. C’est une pièce de jeunesse de Shakespeare, une des plus nerveuses, directes.
Qu’est-ce qui attire tous les grands comédiens et tous les grands metteurs en scène dans cette pièce ?
C’est, je crois, la pièce la plus jouée de Shakespeare. La pièce se déroule dans la suite de la Guerre des Deux Roses, un temps qui ouvre sur un nouveau monde. Avec cette pièce, Shakespeare écrit un peu l’histoire des York qui se sont autodétruits. Au sein de cette famille des York qui devrait profiter de sa victoire dans la Guerre des Deux Roses, on trouve une sorte de virus, un être un peu plus monstrueux que les autres, Richard, qui va décimer toute sa « tribu ». On n’a pas à faire à une Sainte Famille, c’est sûr, tous ont du sang sur les mains, mais ce Richard est encore plus éblouissant et séduisant dans sa capacité à répandre le mal. C’est toute la beauté du diable. Il est d’une cruauté sans égal et d’une rapidité malsaine également étonnante.
En gros, Richard va tuer tout le monde pour ne rester que seul maître de l’Angleterre :
Il va tuer ses frères, ses neveux, les siens sous les yeux du public qu’il prend à témoin, et c’est là que Shakespeare est génial car il essaie de donner une conscience collective et politique aux Anglais en réécrivant sa propre histoire de l’Angleterre. Tout ça pour le compte de la Reine Élisabeth…
« Richard III » s’inspire de faits très réels ?
Tout à fait, des faits qui ont eu lieu un siècle avant mais que Shakespeare prend la peine de réinterpréter à sa façon avec un talent poétique sans égal. Shakespeare est un poète, un immense adaptateur, il est celui qui a inventé le découpage cinématographique. Il a un rare sens du montage, c’est évident.
Comment un être « mal fait » parvient-il à prendre le pouvoir ?
Shakespeare parle même d’un être « inachevé ». « Puisque la nature m’a fait un corps tordu, que le ciel me torde l’âme », dit-il. Richard va détruire tout le monde et à la fin, il ne pourra jouir de tout cela puisqu’il s’autodétruira également.
Son règne sera très bref…
Très bref et très violent. Mais ce qui intéresse Richard n’est pas tant le pouvoir que sa conquête. Comme souvent d’ailleurs dans ces cas-là. Dès son apogée, son trône commence déjà à s’affaisser dans un gouffre infernal. L’histoire se termine sur cette belle réplique « Mon royaume pour un cheval »…
Une réplique qui ne sous-entend pas la fuite pourtant…
Oui, c’est « mon royaume pour un cheval » pour mourir plus rapidement. C’est un cheval pour combattre, pas pour fuir. C’est un guerrier barbare qui veut se battre jusqu’au bout quitte à mourir. C’est un hyperactif jusqu’au-boutiste. Après Richard, nous assistons à l’avènement de la dynastie des Tudors, qui ne seront pas moins cruels. Shakespeare écrit cette pièce un siècle environ après l’épisode historique, pour le compte d’Élisabeth qui n’est autre que la petite fille d’Henry VII qui tue Richard III, le premier des Tudors.
C’est ce lien entre la beauté et la cruauté qui fait la noblesse de cette pièce…
Le bien, le mal… Et surtout la forme éblouissante du style que Shakespeare prend pour romancer l’histoire d’une nation qui raconte l’histoire des hommes, la folie, le pouvoir, la jalousie, la violence. Jusqu’où la fin justifie-t-elle les moyens ? Comme tous les chefs-d’œuvre, cette pièce est intemporelle. Dans la seule tête de Richard III, Shakespeare a su catalyser toutes les strates de la société Élisabéthaine. Le parler de la taverne comme le parler royal.
Il était important pour toi de te confronter à cette pièce ?
Il y a mon amour des inventeurs de mots et des inventeurs de monde qui m’a conduit jusqu’à ce texte, il y a aussi l’amour d’inventer ensemble, le théâtre reste un art collectif, l’amour des acteurs qui m’ont poussé vers ce chef-d’œuvre. Chacun des 10 acteurs de la troupe est différent. Leurs origines artistiques sont multiples mais se rassemblent pour le bien de la pièce. C’est aussi tout le charme de cette pièce.
Il t’a fallu du temps pour monter ce gros projet ?
C’est un énorme travail, c’est sûr, pour une compagnie comme la nôtre. Cela nous dépasse un peu, je dois dire, plus de 30 personnes ont travaillé sur ce projet, oui. Pour 35 représentations regroupées dans une belle tournée, puisque nous rencontrons des salles pleines. C’est un grand luxe que de jouer devant des salles pleines.
Sur ce projet, la Comédie et l’Opéra de Saint-Étienne ont collaboré ?
C’est aussi ce qui fait l’intérêt de ce projet. Certains de nos décors ont été conçus à l’Opéra mais aussi à la Comédie, je suis très heureux de cette complicité.
Les deux directeurs, A. Meunier et V. Bergeot, t’ont suivi sur ce projet ?
Tout à fait. Lorsque j’ai pris la décision de réinstaller le Théâtre de l’Incendie à Saint-Étienne, je dois dire que j’ai reçu un accueil qui m’a fait chaud au cœur, oui. Je suis très heureux de cette solidarité et de ce travail en commun.
Quel regard as-tu porté sur la polémique au sujet du prochain déménagement de la Comédie de Saint-Étienne ?
C’est, je crois, une question de choix. A. Meunier, directeur de la Comédie, a fait ce choix, avec l’ensemble de ses partenaires et il faut le respecter. Il a dû peser le pour et le contre. Après, il y a des impératifs de coûts, parfois rénover coûte plus cher et surtout aussi, il y a, me semble-t-il, la volonté de se projeter sur un nouveau quartier qui est en train d’émerger sur la Plaine Achille. C’est aussi un choix porté sur l’avenir et le renouveau d’un quartier. Le directeur a pris une décision, il est là pour ça.
D’autres projets pour le Théâtre de l’Incendie ?
Le Théâtre de l’Incendie doit rester une sorte de laboratoire au long cours, c’est une notion prépondérante dans le projet que je viens d’écrire pour le Ministère de la Culture sur les 3 prochaines années. Il y a d’un côté cette dimension de recherche mais aussi de l’autre le travail sur le répertoire, nos pièces qui tournent et qui continuent d’exister. Depuis 3 ans, nous avons deux spectacles en tournée, « À portée de crachat », un texte d’un auteur Palestinien, Taher Najib, un auteur qui n’a jamais été monté en France, cette pièce va être jouée tout un mois durant du 12 mars au 12 avril au Théâtre du Rond-Point dirigé par Jean-Michel Ribes, c’est une très belle chose pour nous !
Monter un texte d’un auteur Palestinien est sans doute un acte symbolique fort ?
Bien sûr… J’ai tout d’abord été charmé par l’écriture de T. Najib, c’est une très belle pièce qui raconte l’histoire d’un comédien qui se déplace entre Ramallah, Tel Aviv et Paris. Ce comédien possède la nationalité israélienne tout en étant palestinien. Et il doit prendre l’avion, il possède un passeport Israélien, un 11 septembre… À travers cette histoire qui plus est autobiographique, T. Najib nous raconte le véritable chemin de croix de ce personnage. Check point après check point, contrôle au faciès après contrôle au faciès, délit de sale gueule après délit de sale gueule, la pièce relate l’avancée du personnage, mètre après mètre, le temps que prennent tous ces contrôles… Au bout d’un moment, le personnage, comme il est comédien, décide d’interpréter tous les rôles qu’on lui attribue arbitrairement. Ce jeu très théâtral que propose l’auteur m’a permis de diriger un comédien fascinant, Mounir Margoum. C’est sans doute l’un de nos plus grands comédiens actuels. Depuis trois ans, il tourne ce spectacle avec beaucoup de ferveur. La compagnie propose une seconde pièce en tournée actuellement, « Sainte dans l’Incendie » avec Laurence Vieille. Il s’agit en fait de la première pièce que j’ai écrite et publiée. C’est un portrait fantaisiste et enchanté de Jeanne d’Arc. Rien moins que cette petite paysanne, pucelle, enfant, plongée dans une période incertaine, le Moyen-Âge – je suis fasciné par cette période – qui va finir par convaincre un Roi de se faire couronner. Jeanne d’Arc est pour moi la métaphore d’un chef de troupe, de metteur en scène qui va grimper les échelons, créer sa propre histoire, tout en changeant la nôtre. Puis, Jeanne d’Arc, c’est celle qui entend des voix. Qu’est-ce qu’entendre des voix ? Quel est ce rapport avec ces voix ? Que sont-elles ? Ne sommes-nous pas tous traversés par les voix des auteurs que nous avons lus ou mis en scène ? C’est un personnage qui me fascine. En fait, ce personnage est le fil conducteur de petits poèmes que je n’ai cessé d’écrire, 15 ans durant, mais c’est la première fois que j’en assume complètement l’écriture. Au départ, l’écriture de ce texte ressemblait plus à un journal intime qui a pris corps autour de Jeanne d’Arc. Non pas que je me prenne pour Jeanne d’Arc mais j’entends, moi aussi, des voix, celles des auteurs. Laurence Vieille qui joue le texte est une comédienne belge étonnante. Lorsque je l’ai rencontrée, j’ai tout de suite compris que c’était pour elle que j’avais écrit ce texte, sans la connaître bien sûr… Cela tient du miracle, oui…
J’imagine que ce retour à Saint-Étienne te comble jusqu’à présent ?
En effet, je suis très heureux actuellement. Cette ville, pour moi, a quelque chose de très nourrissant.
Il va y avoir des élections municipales. T’a-t-on sollicité à ce sujet ?
Oui, amicalement… Je suis très engagé déjà dans ce que je fais, dans l’artistique et le lien que créent les spectacles. Et cet engagement, actuellement, me suffit. Faire exploser le 4e mur dans mes mises en scène exprime un besoin de relier les gens entre eux. C’est très politique selon moi. Et c’est ma façon de faire de la politique. Tous les chantiers théâtraux que nous avons menés à Sartrouville, c’est une façon de faire de la Haute Politique ! J’ai bien sûr des opinions politiques qui me sont personnelles mais je n’ai pas le goût de m’afficher sur aucune liste électorale. Je vote. Mais je n’ai pas un tempérament à m’afficher. Je suis très inquiet mais aussi très inquiet de la façon dont on stigmatise actuellement les intermittents du spectacle. Quand le Medef dit que ce statut coûterait trop cher… Qu’est-ce que coûte un système qui ne valoriserait que le profit des entreprises ou que la consommation ? La solidarité et le vivre ensemble devraient être au centre de toute pensée politique, il me semble. Qu’est-ce qui coûte trop cher ? Je retourne la question au Medef ? Tous les hommes politiques ne sont pas pourris, non plus. Ce serait trop facile.
Le coût humain d’une absence de politique sociale est, je crois, assumé par le Medef…
Le Medef surfe sur cette vague de populisme que l’on voit émerger aujourd’hui. Mais c’est jouer avec le feu. En désignant des faciles boucs émissaires qui seraient artistes et inutiles, c’est dangereux. Les artistes produisent de la matière grise et créent du lien et de l’intelligence. Du sensible entre les gens. Plutôt que d’épuiser à jamais les biens de la planète, ne pourrait-on pas exploiter nos intelligences ?
Le statut des intermittents n’est-il pas aussi symbolique ?
On parle des artistes mais je voudrais parler de tous ceux qui travaillent sur l’humain, que ce soit dans l’éducation, la santé, la recherche et dans l’artistique… Ce sont des choix de société. Il nous faut être inquiets et à l’écoute et assumer ses choix.
Tu as mis en scène des opéras, je crois…
Il y a une quinzaine d’années, j’ai eu la chance, grâce à Alain Durel et l’Opéra de Lyon, de me confronter à l’opéra en effet. J’avais mis en scène trois œuvres à l’Opéra de Lyon dont « Le viol de Lucrèce » de Benjamin Britten. Ce fut une véritable révélation. Depuis, j’ai fait d’autres œuvres et, suite à la proposition de l’Opéra de Saint-Étienne, « Werther », une des œuvres les plus célèbres de Jules Massenet, compositeur stéphanois d’origine. « Werther » se joue prochainement à l’Opéra, ce vendredi 21 mars prochain. Ce sera un rendez-vous important pour moi, je découvre ce compositeur et une œuvre éblouissante. Tout ceci est très enrichissant. Je découvre la musique romantique française et c’est un vrai bonheur, je dois le dire…
Autre chose à ajouter ?
J’entame ici un nouveau cycle et je crois, au fond, une nouvelle façon d’envisager ce métier d’artiste, de l’interroger aussi : qu’est-ce que ça veut dire de créer et de faire des spectacles ?




