Élue aux Arts et à la Culture de la nouvelle équipe municipale de Saint-Étienne, Lætitia Valentin nous présente au cours de cette rencontre les grandes lignes de ses propositions et de ses projets au cours de son mandat. Ses engagements sont forts et ambitieux, alors même que le secteur culturel est particulièrement malmené. Rencontre :

Pouvez-vous nous présenter votre parcours et nous expliquer comment vous êtes arrivée en politique ?

Je suis Stéphanoise. Je suis née à Saint-Étienne. Je suis partie quelques années pour mes études, puis je suis revenue assez rapidement. J’y ai eu mes trois enfants et j’y ai construit ma vie professionnelle. Je suis infirmière de formation. J’ai travaillé plusieurs années à l’hôpital avant de passer le concours de l’Éducation nationale, où j’exerce depuis une quinzaine d’années. J’ai travaillé dans différents collèges et écoles primaires, notamment dans des quartiers prioritaires et des établissements relevant de l’éducation prioritaire. Mon dernier poste était au collège Jean Dasté et dans les écoles du secteur de La Métare. J’ai donc une bonne connaissance des quartiers stéphanois, mais aussi des services publics, à travers mon expérience à l’hôpital et dans l’Éducation nationale. Cela me permet d’avoir une vision d’ensemble de leur fonctionnement, mais aussi de constater leur évolution et, parfois, leur abandon progressif, alors même qu’ils sont essentiels à la vie des habitants.

Mon engagement politique est venu des conseils de quartier, à l’époque de Maurice Vincent, lorsque les citoyens pouvaient s’y investir. J’habitais alors à La Rivière, mes enfants étaient scolarisés dans le quartier et j’étais présidente de l’association de parents d’élèves. Je m’impliquais également auprès des personnes sans domicile et des personnes migrantes sans papiers qui se retrouvaient à la rue, notamment à travers les situations que je rencontrais dans mon travail. J’avais envie d’agir concrètement dans mon quartier, de monter des projets avec les habitants, notamment avec les mamans que je côtoyais à l’école. C’est aussi comme cela que j’ai commencé à rencontrer des élus. Je n’étais pas engagée politiquement auparavant, même si le débat politique m’intéressait personnellement. Je suis arrivée par la porte citoyenne, avec cette envie de faire des choses concrètes sur le territoire.

On m’a ensuite proposé de rejoindre des listes électorales. Je l’ai fait en tant que citoyenne non encartée, puisque je n’ai jamais appartenu à un parti politique. Il y a six ans, j’ai rejoint la liste de Pierrick Courbon et j’ai été élue dans l’opposition. C’était une expérience très enrichissante, qui m’a permis de découvrir le fonctionnement d’une mairie, les enjeux politiques et le rôle des partis que je ne connaissais pas, en particulier quand on est dans l’opposition. On doit batailler sans relâche pour se faire entendre, en particulier dans le triste contexte que nous avons connu. C’est aussi ce qui m’a donné envie de poursuivre cet engagement et de rejoindre à nouveau une liste aujourd’hui.

Vous devenez aujourd’hui adjointe aux Arts et à la Culture. C’est un domaine qui vous tient particulièrement à cœur.

Les arts et la culture m’animent depuis toujours. J’ai commencé le théâtre au collège et je n’ai jamais vraiment arrêté. J’ai toujours fait partie de compagnies amateures et, lorsque j’étais étudiante, je me suis occupée pendant plusieurs années du club théâtre du lycée Fauriel. Je suis particulièrement attachée aux arts vivants, au théâtre, mais aussi à la musique, à la danse et à la littérature. J’aime le monde culturel et j’ai toujours beaucoup fréquenté les lieux de spectacle et les propositions artistiques, parce que j’ai besoin de cette nourriture-là. C’est donc assez naturellement que je me suis retrouvée à cette fonction.

Vous arrivez à un moment où les budgets culturels sont sous pression. La culture est souvent considérée comme une variable d’ajustement, alors qu’elle contribue au lien social, à la santé mentale, à l’attractivité et au rayonnement d’un territoire. Comment vivez-vous ce paradoxe ? Pourquoi la culture semble-t-elle toujours passer après d’autres priorités, alors que chacun en reconnaît les bienfaits ?

C’est un paradoxe qui existe depuis toujours. Chaque fois que nous traversons une crise économique, politique ou plus largement une crise de société, la culture est sacrifiée. Le problème, c’est qu’il est difficile d’en mesurer les effets avec des chiffres. L’impact de la culture est compliqué à chiffrer et à évaluer, parce qu’il concerne le lien social, la santé, les relations humaines et, plus largement, l’humain. Or, dans nos sociétés, nous avons tendance à vouloir tout justifier par des données quantifiables. Ce qui ne se mesure pas facilement devient plus difficile à défendre.

Pourtant, si l’on regarde de plus près, y compris sur le plan économique, l’impact des arts et de la culture est très important. La culture est un pourvoyeur d’emplois direct et indirect considérable et elle participe fortement à la vie économique et participe à la désirabilité d’un territoire. Mais il se mêle à tellement d’autres domaines qu’il est difficile d’en apprécier toute l’ampleur. C’est ce qui explique, en partie, que les budgets culturels soient régulièrement parmi les premiers à diminuer, sans que l’on mesure toujours les conséquences de ces décisions.

La culture est aussi quelque chose qui se ressent. L’art ne se touche pas comme un objet. Il faut le vivre, le rencontrer, en faire l’expérience. Et nous n’avons pas tous le même rapport à la culture ni la même sensibilité. La vision de la culture varie d’un individu à l’autre, même au sein d’une équipe municipale. Nous travaillons ensemble pour forger une approche commune et réaffirmer que la culture dépasse le cadre du simple loisir. C’est un message capital à un moment où les services publics, la santé et le social subissent une crise profonde, il est important de réaffirmer que l’ensemble de ces services : santé, éducation, social et culture sont indispensables à nos vies.

Mais cette évidence n’est pas encore partagée par tout le monde. Il faut rappeler que l’accès à la culture relève d’un droit fondamental, pensé dans la continuité des grandes ambitions de l’après-guerre en matière d’éducation et de santé. Ce droit est aujourd’hui trop souvent relégué au second plan. Les autres services publics sont eux aussi fragilisés. Il ne s’agit donc pas d’opposer la culture à la santé ou à l’éducation, mais de comprendre combien ces domaines sont liés.

Nous sommes dans une période où les divisions s’accentuent, où tout semble devoir être ramené à des oppositions simples entre le bien et le mal, les bons et les méchants. La complexité se perd, y compris dans le traitement médiatique de l’actualité. Or, les arts et la culture permettent précisément de montrer que le monde est complexe, que les êtres humains le sont aussi, que nos visions peuvent différer tout en nous permettant de nous rencontrer.

Si nous perdons les espaces artistiques et culturels qui rendent ces rencontres possibles, la situation risque de s’aggraver. Au contraire, nous devrions investir davantage dans la culture pour recréer du lien entre les personnes. Je sais que cette idée est difficile à faire entendre, mais il va falloir résister et continuer à la défendre.

La Ville pourra-t-elle maintenir cet engagement alors que les autres collectivités réduisent leurs financements ?

Nous sommes convaincus de l’importance de la culture, mais nous devons aussi composer avec la réalité budgétaire. La Ville ne pourra pas se substituer aux autres collectivités qui diminuent leurs financements. Nous venons, par exemple, d’apprendre que la Région allait retirer 43 000 euros prévus pour la Fête du livre. Je le regrette d’autant plus quand on voit le succès de la 40e édition. Ce sont des décisions qui ont des conséquences concrètes, et nous en découvrons régulièrement de nouvelles, que ce soit du côté de la Région, du Département ou de l’État. C’est pourquoi, nous devons travailler à une meilleure répartition des moyens, afin de tendre vers davantage d’équité entre les acteurs et les territoires. Nous ne pourrons probablement pas répondre à toutes les demandes, mais nous pouvons essayer de mieux répartir les ressources disponibles.

Saint-Étienne est une terre de culture, avec une histoire qui remonte notamment à la Maison de la culture imaginée par Malraux, à Jean Dasté et la Comédie, aux musées d’Art et d’Industrie et d’Art Moderne et Contemporain, aux grands équipements comme la Cité du Design et à tout ce qui a contribué au développement et à l’attractivité du territoire. Face aux contraintes financières, faut-il imaginer de nouvelles formes de financement et de coopération, notamment avec les communes voisines ?

Nous n’aurons pas le choix. Il faudra travailler collectivement, mutualiser davantage les moyens, les lieux, les équipements et les ressources financières. Nous devons notamment renouer le dialogue avec les autres collectivités. Les relations avec certaines d’entre elles ont été fragilisées au cours du mandat précédent, et cela a des conséquences sur les financements. Il faut reprendre les discussions avec l’État, la Région, le Département et les communes voisines, recréer du lien et leur montrer que nous serons plus forts ensemble.

Ce travail prend du temps. Il faut rencontrer les interlocuteurs, discuter, construire un maillage territorial et convaincre chacun de l’intérêt de la coopération. Les grands équipements culturels stéphanois rayonnent bien au-delà des limites de la commune. C’est le cas de l’Opéra, financé exclusivement par la Ville, mais aussi de la Comédie, à laquelle participent notamment l’État et le Département, même si ce dernier tend à se désengager. Ces équipements profitent à une grande partie des habitants de la métropole. Il est donc légitime que les communes dont les populations en bénéficient participent davantage à leur financement. Saint-Étienne porte un budget culturel important dont les retombées dépassent largement son territoire.

Il faut également replacer cette question dans le contexte de l’évolution de la ville. Saint-Étienne s’est appauvrie, notamment parce qu’une partie des classes moyennes et supérieures a choisi de s’installer en périphérie. Pour moi, rester en centre-ville est aussi un choix politique. Si nous voulons conserver une mixité sociale et maintenir des ressources sur le territoire, il est important que des habitants disposant de moyens continuent à vivre à Saint-Étienne.

Pour donner un ordre de grandeur aux lecteurs, quel est le budget culturel de la Ville ?

Il faut distinguer les dépenses de fonctionnement, les investissements et les dépenses de personnel. Les chiffres ne recouvrent donc pas tout à fait la même réalité. Pour le fonctionnement, nous sommes autour de 8,6 millions d’euros. Cette enveloppe concerne l’ensemble des équipements et des activités culturelles municipales, les arts plastiques et visuels, la musique et la danse, la Fête du livre, les cinémathèques, les médiathèques, les archives, le Musée d’Art et d’Industrie, le Musée de la Mine, le Planétarium, le label Ville d’art et d’histoire, Explora, les festivals, le Conservatoire, l’Opéra, la Comédie et la Comète, entre autres. À cela s’ajoutent les subventions versées aux associations, qui représentent environ 2,6 millions d’euros pour les demandes que nous recevons. Les dépenses de personnel et les investissements ne sont pas compris dans les 8,6 millions. C’est donc un budget important, même si la Ville doit composer avec ses propres contraintes financières.

La question devient alors celle de la répartition de cette enveloppe. Il faut tenir compte des grandes institutions historiques, comme l’Opéra, mais aussi des structures plus récentes, qui ont besoin de temps pour se développer et faire leurs preuves. Comment allez-vous arbitrer entre ces différents acteurs en respectant leurs singularités et leurs histoires ?

C’est effectivement l’une de nos principales difficultés. Nous souhaitons maintenir le budget culturel et nous ne pouvons pas faire beaucoup plus. Mais cela ne signifie pas que nous allons supprimer les grands équipements pour financer les plus petits. Il existe des déséquilibres dans la répartition des moyens, et notre travail consiste à les corriger. Nous continuerons à soutenir les grandes institutions, tout en recherchant d’autres partenaires financiers pour ne pas être les seuls à les financer. Cela pourrait nous permettre de dégager des moyens pour les structures plus petites, qui rencontrent parfois davantage de difficultés.

Nous voulons aussi instaurer une plus grande transparence. Ce qui provoque de la colère et de la souffrance dans le monde culturel, c’est parfois le manque de compréhension des décisions. Les acteurs ne savent pas toujours pourquoi telle structure reçoit davantage, pourquoi une autre reçoit moins, ni sur quels critères les choix reposent. Cela nourrit les suspicions, les interrogations et les tensions. Or, si nous voulons que les acteurs coopèrent, ils doivent comprendre les raisons de nos décisions et savoir comment les moyens sont répartis. Nous sommes tous dans le même bateau, un bateau qui tangue actuellement. Chacun devra faire des efforts.

Il faut donc un véritable travail d’explication. Nous ne sommes pas là pour décider seuls, dans notre coin. Nous voulons construire ces choix avec les acteurs culturels, leur expliquer notre démarche et faire en sorte qu’ils puissent en comprendre les raisons, même lorsque les décisions sont difficiles à accepter. Nous allons notamment engager une démarche que nous appelons « CULTURE COMMUNE », dans la continuité de notre travail autour de la « MAISON COMMUNE ». Elle s’inscrit dans notre volonté de renouveler la démocratie et de faire davantage participer les personnes concernées aux décisions publiques.

Nous avons été élus sur un programme et des orientations politiques. Il ne s’agit pas de les abandonner, mais de permettre aux acteurs culturels de contribuer à leur mise en œuvre. Nous voulons les consulter, recueillir leurs avis et leurs besoins, et réfléchir avec eux à une nouvelle organisation des lignes budgétaires.

Ce travail doit nous permettre de définir des critères plus lisibles pour les demandes de subventions et de construire une répartition qui tienne compte de l’équilibre du territoire, des grands équipements comme des petites structures.

Une structure qui débute a évidemment besoin de temps pour s’imposer, tandis que d’autres ont construit leur place au fil des années. Comment éviter que la recherche d’équité ne crée des tensions entre les uns et les autres ?

C’est précisément la nuance que nous devons trouver, avec l’aide des acteurs culturels. Une structure qui démarre a besoin de temps pour démontrer son utilité et construire son modèle. D’autres ont parcouru un long chemin et ont acquis une place importante dans le paysage culturel. Il faut tenir compte de ces réalités sans que les décisions soient perçues comme personnelles. C’est la même question que l’on retrouve dans la société entre les jeunes générations et les aînés, il faut toujours être attentif à ce que le respect de notre l’histoire ne nous prive jamais d’un désir d’avenir.

Nous devons sortir de cette logique et montrer que les décisions ne seront pas prises au doigt mouillé. L’argent public ne nous appartient pas. Nous avons une responsabilité envers les habitants qui nous ont élus. Il faut donc être capables d’expliquer à quoi servent les financements et quel service est rendu à la population. Notre démarche doit reposer sur des critères objectifs, liés notamment à l’intérêt général, à l’utilité sociale et culturelle des projets et aux besoins du territoire. La transparence et la concertation sont indispensables pour construire cette confiance.

Cela demande du temps, car il faut déconstruire les habitudes et les représentations qui se sont installées. Il faut aussi expliquer aux structures qui recevront moins de subventions que cette décision n’est pas une sanction mais le fruit de critère objectivé collectivement. Des festivals comme le Rhino Festival, Paroles & Musiques ou Arcomik ont leur place dans le paysage culturel. Il ne s’agit pas de nier leur importance. Mais nous devons regarder les équilibres dans leur ensemble, si l’offre doit prendre en compte des questions d’attractivité, il est indispensable qu’elle prenne aussi en compte l’idée de responsabilité sociale de la culture. Il y a eu des déséquilibres, il est de notre devoir de retrouver de nouveau l’équilibre, c’est une condition indispensable pour mener une politique culturelle juste.

L’enjeu reste bien de continuer à soutenir les artistes, les compagnies et les festivals, tout en donnant davantage de moyens à ceux qui en ont besoin. Cela suppose aussi de réfléchir à ce que l’on entend par accès à la culture et par justice territoriale.

Oui, c’est un enjeu important. Nous devons rechercher davantage de justice sociale et territoriale, afin que la politique culturelle bénéficie à l’ensemble de la population. Les droits culturels signifient que chacun doit pouvoir, près de chez lui, découvrir, apprendre, créer et pratiquer. Or, aujourd’hui, ce n’est pas encore une réalité partout sur le territoire.

Il est possible que nous réduisions certaines aides à de grands festivals, dont le rayonnement se concentre sur quelques jours, pour renforcer les moyens consacrés à l’éducation artistique et culturelle. Il existe des quartiers et des territoires où les possibilités d’accès à la culture sont très limitées. Il faut donc réfléchir à un meilleur maillage du territoire, dans la métropole comme dans les quartiers périphériques de Saint-Étienne. Et cela ne consiste pas seulement à permettre aux habitants d’aller voir des spectacles ou de visiter des institutions. La culture, c’est aussi la possibilité de pratiquer, de participer et de créer. C’est pour cette raison que j’ai souhaité parler des « Arts et Cultures », avec un « s ». Pendant longtemps, nous avons considéré qu’il existait une culture dominante, associée à une forme d’élite, à laquelle il fallait amener le plus grand nombre. C’était notamment l’ambition de la démocratisation culturelle, portée à partir de Malraux puis développée par la suite.

Mais nous devons aujourd’hui aller plus loin. Les droits culturels nous invitent à reconnaître qu’il existe plusieurs cultures, et que chacune peut être essentielle pour celles et ceux qui la vivent et la pratiquent. Il ne s’agit pas de hiérarchiser les pratiques, mais de reconnaître leur valeur et de leur donner la possibilité de s’exprimer. La question n’est donc plus seulement d’amener les habitants vers les institutions culturelles. Il faut aussi aller vers eux, dans les quartiers, les écoles et les différents lieux de vie, pour leur permettre de pratiquer leurs arts et leurs cultures. Cela suppose des moyens, des espaces et des lieux adaptés. Cela implique aussi de soutenir les associations, les artistes, les compagnies et les structures qui travaillent au plus près des habitants.

Concrètement, cela peut passer par des projets d’éducation artistique et culturelle dans les écoles, avec des compagnies en résidence, mais aussi par des lieux de création partagés. Comment souhaitez-vous développer ces initiatives ?

Nous voulons généraliser les partenariats entre les écoles, les équipements culturels, les structures d’éducation populaire, les artistes et les compagnies. L’idée est notamment de pouvoir accueillir des compagnies en résidence dans les établissements scolaires, afin qu’elles construisent des projets avec les élèves sur plusieurs mois. Des équipements culturels pourraient également travailler avec une école autour d’un projet commun. Les enfants découvriront ainsi les artistes et leurs pratiques, mais aussi les lieux culturels avec lesquels ils pourraient ensuite nouer un lien durable. Cela permet de faire travailler ensemble les acteurs du territoire tout en créant de l’activité pour les compagnies. Ce sont des projets qui bénéficient à la fois aux enfants, aux familles, aux établissements scolaires, aux artistes et aux structures culturelles.

L’accès à la culture se construit dans la durée, dès le plus jeune âge. Ce n’est pas parce qu’on dit aux gens d’aller dans un lieu culturel qu’ils vont spontanément y aller. Il faut créer des habitudes, des occasions de rencontre et des liens qui puissent perdurer. Nous voulons donc soutenir les associations et les compagnies qui s’engagent dans ce travail d’éducation artistique et culturelle, et développer les partenariats entre les différents acteurs. Nous souhaitons également donner aux artistes davantage de possibilités de travailler ensemble. Ils ont besoin de lieux où ils puissent expérimenter, rechercher et créer. Les pratiques évoluent. De plus en plus d’artistes mêlent différentes disciplines et ont besoin d’espaces adaptés, d’ateliers partagés et de lieux hybrides. Il existe déjà des initiatives, mais les espaces manquent. Nous devons réfléchir à de nouvelles formes de lieux qui permettent la création, la recherche et la coopération. L’ancienne école des Beaux-Arts peut, par exemple, faire penser à cette logique de mutualisation.

Travailler ensemble permet aussi de partager les moyens et de réduire certains coûts. Il ne s’agit pas seulement de soutenir les grandes institutions, mais également de donner leur place à ces espaces plus souples, où les artistes peuvent inventer de nouvelles formes de création. Les associations et les pratiques amateurs doivent aussi être prises en compte. Tout cela constitue un maillage global. Les institutions, les petites structures, les compagnies, les associations et les habitants ont tous un rôle à jouer.

Quelles sont concrètement les missions d’une adjointe aux Arts et à la Culture ? Quels engagements souhaitez-vous porter ?

Le rôle d’un élu est d’abord de porter une vision politique dans son domaine de responsabilité, en cohérence avec le programme sur lequel l’équipe a été élue. Il s’agit de définir les priorités, les publics auxquels on souhaite s’adresser, les projets que l’on veut soutenir et les moyens que l’on veut mobiliser. Dans notre programme, nous avions notamment affirmé notre volonté de redonner à la culture sa place de service public, de renforcer l’ouverture des grandes institutions et de les encourager à travailler davantage avec les acteurs du territoire. Nous avions aussi mis en avant l’accès aux livres et à la lecture, les droits culturels et la gratuité des musées. L’objectif est que tout le monde puisse avoir accès à la culture.

Mon rôle est de contribuer à mettre en œuvre ces orientations avec l’ensemble de notre équipe. Je dois donc rencontrer les acteurs culturels, comprendre leur fonctionnement, leurs besoins et leurs difficultés, qu’il s’agisse des compagnies, des associations ou des structures qui demandent des subventions. Il faut également travailler avec les équipements qui relèvent de ma délégation et des services publics de la culture. L’Opéra, les médiathèques, le conservatoire, la Comète, les musées et le patrimoine, entre autres. Il s’agit de connaître leurs missions, de dialoguer avec leurs directions et de les accompagner dans la mise en œuvre de nos orientations politiques.

Nous devons avoir une vision d’ensemble de l’écosystème culturel stéphanois, comprendre comment ses différentes composantes fonctionnent et comment elles peuvent mieux coopérer. Notre méthode repose sur la concertation et la démocratie. Nous voulons consulter les habitants et travailler avec les personnes concernées. L’équité, la justice sociale et la transparence sont des valeurs essentielles, qui doivent aussi guider notre politique culturelle.

En vous projetant dans quelques années, quels accomplissements vous donneraient un sentiment de fierté et de satisfaction, même si vous savez que tous vos objectifs ne seront peut-être pas atteints ?

Je n’ai pas pour ambition de créer un nouvel équipement ou un nouveau festival. Nous disposons déjà d’un patrimoine culturel considérable et d’une grande richesse de propositions. Dans le contexte actuel, je pense que nous devons aussi faire preuve de sobriété et de résilience. Je serais heureuse si nous parvenions à être plus humbles, moins dans la communication à outrance autour des grands événements, et davantage dans la proximité. Mon souhait est que partout à Saint-Étienne, chacun puisse trouver près de chez lui une possibilité de découvrir, de pratiquer, de créer et de rencontrer les autres grâce aux arts et à la culture.

Cela peut sembler un objectif très ambitieux, mais ce serait une véritable victoire. Nous avons tous besoin de moments d’évasion, mais aussi de réflexion. La culture nous aide à comprendre la complexité du monde, à rencontrer des personnes différentes et à nous ouvrir à d’autres façons de penser. Elle contribue à rendre la vie plus belle. Cela ne signifie pas pour autant qu’il faille renoncer aux grandes propositions culturelles. Le rayonnement du territoire est également essentiel, notamment si nous voulons donner envie aux habitants de revenir vivre à Saint-Étienne et attirer de nouvelles personnes. Nous continuerons donc à soutenir les grands équipements et les événements qui participent à l’attractivité de la ville. Ils contribuent à faire évoluer le regard porté sur Saint-Étienne, à l’échelle nationale comme au-delà. Il faut trouver un équilibre entre ce rayonnement et une politique culturelle de proximité, accessible à tous.

Saint-Étienne possède déjà un territoire extrêmement créatif, avec des personnes qui portent des projets remarquables. Notre rôle politique n’est pas nécessairement d’être à l’origine de ces initiatives, mais de les accompagner, de faciliter leur développement et de mieux équilibrer les moyens pour que chacun trouve sa place. Cela concerne aussi bien les grandes institutions que les petites associations et les pratiques amateures, qui sont essentielles pour permettre aux habitants de faire vivre la culture dans leur propre quartier. C’est à cet endroit que nous devons aussi rétablir davantage de justice.

Nous avons évoqué les grands équipements, mais le patrimoine fait également partie de cette politique culturelle. On pense notamment au Musée de la mine, très populaire à Saint-Étienne, ou au futur bâtiment rue Émile Loubet qui accueillera les archives municipales. Comment souhaitez-vous valoriser cette dimension ?

Le patrimoine a toute sa place dans cette vision. Le Musée de la mine, par exemple, est un lieu emblématique de l’histoire stéphanoise, très populaire auprès des habitants. Nous continuerons à le valoriser et à le soutenir. C’est important de préserver ces lieux qui racontent l’histoire de la ville et contribuent à son identité. Le nouveau lieu qui doit ouvrir autour des archives offre également un potentiel intéressant. Il pourra, je pense, permettre de développer de nouveaux projets et de nouvelles propositions. Le patrimoine ne doit pas être séparé du reste de la politique culturelle. Il constitue une ressource pour comprendre le territoire, son histoire et ce qui le façonne aujourd’hui.

Le design est une autre composante importante de l’identité stéphanoise, avec la Galerie nationale du design, le quartier créatif en développement et le label Unesco Ville Créative Design dont bénéficie la ville. Quelle direction souhaitez-vous donner à ce secteur ?

Je ne peux pas encore entrer dans les détails des projets, Yannis Bekhti en charge de ce secteur et président de l’EPCC, vous en parlera plus précisément, mais je peux parler de la direction générale. Le design est emblématique de Saint-Étienne. Il contribue au rayonnement national et international de la ville. C’est un héritage culturel considérable. En revanche, il reste encore éloigné d’une partie du public stéphanois. Il demeure parfois dans une forme de niche, du côté des spécialistes et des personnes qui possèdent déjà une certaine culture du design. Beaucoup d’habitants ont du mal à comprendre ce qui se fait dans ces lieux, ce qu’on peut y découvrir et ce qu’ils peuvent leur apporter. La Galerie Nationale du Design vient d’ouvrir, et il faudra regarder les premiers chiffres de fréquentation pour mieux mesurer la réalité. Mais la question de l’appropriation de ces équipements par les Stéphanois se pose. Il faut que les habitants puissent comprendre ce qui s’y passe et se sentir concernés. Cela ne remet pas en cause l’intérêt du lieu. Comme d’autres équipements culturels, il peut avoir un rayonnement important et contribuer à l’attractivité économique du territoire. Il faut donc trouver un équilibre entre cette ambition et une ouverture plus grande aux habitants.

Nous devons conserver des ambitions fortes pour ces équipements, en matière de qualité et de rayonnement, tout en travaillant davantage sur leurs liens avec le territoire. Le design pourrait notamment permettre de développer des collaborations avec le secteur économique et industriel stéphanois. La ville possède une histoire industrielle forte, et il serait intéressant que les entreprises et les acteurs économiques puissent se réapproprier ce lieu et imaginer de nouvelles choses avec lui. C’est un travail qui est déjà engagé et qu’il faudra poursuivre.

Pour terminer, avez-vous un dernier message à adresser aux Stéphanoises et aux Stéphanois ?

Je suis plutôt optimiste et j’ai confiance dans l’avenir des arts et de la culture à Saint-Étienne. Nous avons un vivier et un potentiel énorme. Je pense que notre ville peut aussi sortir de la crise économique qu’elle traverse, comme beaucoup d’autres territoires, et que la culture peut être l’un des leviers pour y parvenir. D’autres villes industrielles ont connu des périodes de grande prospérité, puis des moments plus difficiles, avant de se reconstruire en s’appuyant notamment sur les arts, la culture, le rayonnement et l’attractivité. Saint-Étienne a une carte à jouer dans cette direction.

La culture peut aussi être un moyen de retrouver un dynamisme économique et de donner envie aux gens de venir ici. J’ai donc espoir que Sainté reste un lieu de résistance, de création et d’invention. Un lieu capable de résister à ce qui se joue aujourd’hui sur les plans économique et politique, mais aussi d’imaginer un monde que nous avons besoin de réinventer. Et surtout, un lieu de liberté. Nous n’avons pas parlé de la liberté de création, de la liberté de réflexion et de la liberté de parole, qui sont pourtant essentielles. Les artistes nous permettent justement de faire vivre ces libertés. C’est aussi cela que je souhaite défendre pour Saint-Étienne.