Pour être complètement honnête et sincère, je dois préciser qu’à l’époque des publications des caricatures de Mahomet publiées par Charlie Hebdo, j’ai manifesté ma désapprobation quant à la diffusion de ces dessins émanant d’un journal satirique Danois parce qu‘elles n’étaient d’une part pas du tout drôles et d’autre part parce qu’elles participaient à l’installation dans le monde d’une stratégie de la tension, concept élaboré par les théoriciens du gouvernement Bush Jr. qui se traduira par l’invasion de l’Irak, de l’Afghanistan avec le succès que l’on connaît. Autant j’ai aimé la première période Charlie Hebdo, la période Choron-Cavanna pour faire court, autant celle qui a vu Philippe Val prendre la main sur le journal satirique m’a paru peu pertinente, pour ne pas dire autre chose. En publiant les fameuses caricatures, Charlie Hebdo a contribué, malgré lui certainement, a alimenter une tension inutile entre les croyants musulmans et le reste de la population française. Ces dessins ont été pris au premier degré par nos concitoyens musulmans alors qu’il s’agissait pour Charlie Hebdo d’affirmer, haut et fort, son droit à se moquer de tout, et pourquoi pas de l’image du Prophète. Un droit au fond que nul ne peut renier en République. Mais comme disait Desproges, autre humoriste acerbe, on peut rire de tout mais pas avec n’importe qui. Et c’était bien la nature du problème de ces caricatures bêtes et ratées. La majeure partie de la population à laquelle elles s’adressaient n’avait pas les codes culturels pour saisir un second degré ou toute notion de nuances. Charlie Hebdo, et c’était son droit, a choisi de ne pas tenir compte de cette évidence et a fini par passer, aux yeux de cette même population, pour des tenants d’une Islamophobie patentée. Comment croire que Charb, Wolinski ou Cabu (pour ne citer qu’eux !) étaient islamophobes alors que tous ceux qui les ont côtoyés n’ont eu cesse de louer leur ouverture d’esprit ?
Il faut peut-être voir, ce qu’aucun journaliste n’a encore osé voir derrière tout cela, l’œuvre de Philippe Val et de Richard Malka. Le premier était, dans les années 80, un humoriste grivois et faisait duo avec un certain Patrick Font, condamné plus tard pour attouchements sur enfants. Il faut se rappeler avec quel cynisme Philippe Val lâcha alors son compère de scène… Et c’est précisément la position de Charlie Hebdo au moment de l’affaire des caricatures qui vaudra, ensuite, la nomination de Ph. Val par Nicolas Sarkozy à la direction de France Inter, poste convoité s’il en est. Il aurait suffi de relire le Philippe Val des années 80 pour mesurer le gouffre qui le sépare d’avec celui qui soutiendra plus tard Nicolas Sarkozy. Dans le domaine du cynisme, Richard Malka n’est pas maladroit, loin s’en faut. Cet avocat reconnu de la place de Paris a tout simplement et littéralement pourri la vie de Denis Robert, ancien journaliste à Libération à qui l’on doit la fameuse affaire « Clairstream ». Curieusement, Richard Malka n’est autre que l’avocat de la banque Luxembourgeoise qui a instruit plusieurs dizaines de procès à l’encontre du journaliste Lorrain. Pendant toute une décennie, Richard Malka a utilisé toute la complexité du droit pour faire interdire les différents ouvrages de Denis Robert. Et ne l’a-t-on pas vu se pavaner sur tous les plateaux de télévision se faisant l’apôtre de la liberté d’expression ? Pourquoi diable aucun journaliste n’a-t-il osé interroger Richard Malka sur sa conception assez originale d’une liberté d’expression à géométrie variable ? Pourquoi aucun journaliste n’a-t-il osé interroger Philippe Val sur ses dissensions avec plusieurs membres de Charlie Hebdo (dont Cavanna, figure historique du journal) ?
Par son manque de discernement et de subtilité (mais Charlie Hebdo n’a jamais revendiqué aucune forme de subtilité, c’est vrai…), Charlie Hebdo est apparu aux yeux des Musulmans français comme un journal islamophobe alors que nous savons tous que l’ensemble des dessinateurs et des journalistes qui y travaillaient était profondément tolérant et ouvert ; ceux qu’ils vomissaient, c’étaient les religieux fanatiques, les symboles, la bêtise, l’injustice… C’est un véritable gâchis. Pour eux et leurs familles, bien sûr. Alors que faire pour que de tels drames ne se reproduisent, sachant que le seul concept d’union nationale, vendu depuis par tous nos médias (j’aurai aimé parler de leur grande irresponsabilité…) ne résoudra rien ? Il faut que nous prenions tous conscience qu’une partie de notre population vit, depuis des dizaines années, prisonnière d’un immense sentiment de frustration, alimenté à la fois par l’actualité internationale mais aussi par les petits calculs carriéristes de nos hommes politiques et de nos journalistes.
Une frustration qui se nourrit quotidiennement depuis près d’un demi-siècle et qui trouve ses origines dans la période coloniale de notre pays. Il faudra bien qu’un jour, à l’image de ce que fit Jacques Chirac pour la période de Vichy, qu’un gouvernement Français reconnaisse officiellement les responsabilités de notre pays durant cette période coloniale. Il faudra ensuite admettre, toujours officiellement, le peu de tact avec lequel notre pays a accueilli ses diverses vagues d’émigrés. Il faudra également revoir de fond en comble notre système scolaire pour cesser de bouter hors du circuit, près de 150 000 jeunes (souvent issus des cités mais pas que…) par an. Repenser notre système carcéral qui a perdu l’essence même de sa fonction première (la dissuasion) au-delà de la punition. Il faudra œuvrer pour une résolution définitive et équitable du conflit Israélo-Palestinien et mettre fin, tout aussi définitivement, au « deux poids – deux mesures » qui nourrit quotidiennement cette frustration. C’est bien lorsque ce sentiment de frustration extrême envers l’État Français, et tous ses symboles, combiné à un manque d’éducation évident et à une non-existence sociale (cf. Merah, Coulibaly et Kaouchi…) est manipulé par un prédicateur plus pervers que la haine peut chasser toute forme d’humanité chez ces « brebis égarées ». Ce n’est qu’une fois que notre pays aura accompli ces premiers gestes constructifs et symboliques qu’il pourra ensuite revendiquer, dès lors légitimement, l’usage de la fermeté envers tous ceux qui auront choisi d’agir, directement ou même indirectement, contre la nation. Et d’attendre en retour un engagement fort de la communauté musulmane nationale. Ces actes, qui confinent au fond à tendre la main vers la population musulmane de la nation, doivent être des préalables à toute affirmation de fermeté et d’autorité restaurée. Mais à la vue des premières décisions prises par le gouvernement suite à ces horribles attentats, il semble que celui-ci n’ait pas réellement pris la juste mesure de l’immense tâche qui attend tout le peuple de France.




