Directeur artistique de la Cie De l’âme à la vague, comédien engagé, cycliste intrépide (mais rien ne l’arrête), Grégory Bonnefont est avant tout un homme dont la carrière artistique reflète à elle seule ses passions et ses valeurs. Il va vers les autres, il projette une lumière à travers le spectacle vivant pour éclairer nos consciences, révéler ce qui est parfois dur, parfois doux, parfois anormal, injuste ou inversement, porteur d’espérance. Il va le dire sur scène, et au-delà. Cette nouvelle saison culturelle offre à lui et à sa compagnie l’opportunité de présenter un nouveau spectacle, Renaissance. Il partage dans cette rencontre des moments de son parcours récent, ses inquiétudes hélas, mais aussi sa résidence au Verso (une autre grande nouveauté), ainsi que des détails sur son nouveau spectacle.
Peux-tu, en guise d’introduction, revenir sur ton échappée à vélo et partager avec nous l’origine de cette initiative singulière et les souvenirs qu’elle t’a laissés ?
Avec grand plaisir ! Cette tournée à vélo fut une initiative du Théâtre des Pénitents de Montbrison auprès duquel nous étions compagnie associée la saison passée et plus précisément d’Estelle Devigne qui y agit en tant que référente développement durable et qui m’accompagnait. 4 jours, 125 kilomètres, 4 types de lieu (un espace public, une communauté thérapeutique, une auberge, une sous-préfecture). Ce fut une expérience incroyable, écologique, par et pour la culture, en disant une parole pacifiste (il s’agissait de Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix de Giono), des paysages foréziens en guise de poèmes mouvants – la Loire est vraiment un département incroyable -, des rencontres paysannes et surtout une expérience humaine indicible au sein de la Communauté Thérapeutique « Les portes de l’imaginaire ». J’en profite pour saluer ici les résidents et l’équipe éducative.
Ta dernière newsletter évoque les projets de la compagnie « De l’âme à la vague » dont on va parler, mais aussi des inquiétudes. On observe pour le spectacle vivant, mais aussi pour la culture au sens large, un désaveu inquiétant des pouvoirs publics. Où en êtes-vous et quel regard portes-tu sur ce qui se passe ?
Nous nous organisons avec les compagnies ligériennes pour demander les raisons d’une telle conjoncture au niveau départemental (pour rappel, il y a une coupe de 73,25 % pour le théâtre en 2025). Si, en tant que compagnie conventionnée avec le département, nous sommes heureux des actions en cours notamment au niveau patrimonial (nous en parlerons très prochainement), nous ne pouvons qu’être vigilants et demeurer entre compagnies dans un esprit de solidarité face au marasme annoncé. Je souhaiterais simplement noter le paradoxe selon lequel nos élus locaux évoquent régulièrement le désengagement de l’État au niveau des budgets, mais que ce désengagement ne peut se faire sans l’aval de la Chambre Haute qu’est le Sénat, composée de représentants élus, les sénateurs qui votent les lois du budget, par ces mêmes élus locaux.
Il y a quelque chose d’étrange d’entendre les élus se plaindre de quelque chose dont ils favorisent les conditions. Notre pays est riche et nos collectivités territoriales sont à deux doigts d’être mises sous tutelle. C’est ici que je vois une faillite de notre actuel fonctionnement républicain et l’immense responsabilité politique de nos représentants. Sur le fait d’avoir encore à préciser que la culture est un vecteur de ciment social… Néanmoins, je demeure dans l’espoir. Au moins pour tenir, mais pas que.
Ta compagnie de théâtre et ton parcours illustrent un engagement constant à défendre des valeurs telles que l’altérité, la bienveillance et la réparation, valeurs qui font d’ailleurs partie d’un cycle que la Cie porte depuis quelque temps. Peux-tu nous en dire plus et peut-être nous donner ton point de vue sur ce que peut le spectacle vivant ?
Cela fait pas mal d’années que j’ai identifié que je fonctionnais en cycle de création. Si le dernier s’est conclu par le spectacle Derrière les fronts, sur la Palestine, l’actuel s’est construit au gré des rencontres et avec la volonté de rapprocher notre travail de problématiques plus sociétales. Nos trois créations actuelles (créées, en cours de création ou en cours de production) évoquent toujours l’altérité par la bienveillance. Mais l’optique de réparation est très importante pour moi, car cela sous-entend la tentative de la mise en œuvre d’une solution sociétale par le théâtre. En cela, je trouve une définition de l’espoir évoqué dans la réponse antérieure. Mon théâtre a toujours été une tentative de croire en cela, que les choses peuvent évoluer sur scène, par la scène. Alors oui, nous traitons de handicap mental dans Des fleurs, physique, dans Renaissance, nous questionnons ce qu’est l’intelligence, celle du cœur, dans Des fleurs, nous tentons surtout de proposer un message, une voie politique, d’amour, puisque l’Amour est politique.
Parlons des nombreux projets prévus pour octobre. Il y a une belle actualité ?
Oui, en effet, et nous sommes ravis de cela. Lors du festival « Des mots en scène » de la Fête du livre, je suis honoré de proposer une mise en espace du dernier roman de Rachid Benzine, L’homme qui lisait des livres, avec le poète stéphanois Nadim Ghodbane. Un moment intense pour évoquer artistiquement le génocide en cours à Gaza. Dans le public, il y aura des jeunes de la PJJ avec qui nous travaillons. Cela aussi est important. Il y aura aussi deux dates les 5 et 10 octobre de Des fleurs, notre projet avec Arthur Fourcade : La première à la Talaudière dans le cadre de la « Fête de la science » dont le thème cette année est l’intelligence et la seconde au Chap’Y’Tot d’Atout Monde à Saint-Chamond, le jour de la journée mondiale des DYS. Ce sera aussi notre première date dans le cadre du catalogue de « Villes en villages » du Département dans lequel nous figurons. Enfin le 16 octobre, une nouvelle représentation de Lettre aux paysans de Giono inaugurera notre partenariat avec la Public Factory, le Tiers-Lieu de Sciences-Po Lyon. Il y aura ensuite 3 ateliers sur le thème « rendre justice » avec les étudiants. C’est le deuxième IEP avec lequel nous collaborons puisque cette année je vais poursuivre le séminaire « art et relations internationales » que je donne avec Frédéric Ramel à Sciences-Po Paris. Lettre aux paysans tourne depuis 2019 et nous en sommes fiers. Il va jouer aussi en novembre à Grigny et nous l’espérons dans les lycées cette année, avant de partir avec ce spectacle au Moyen-Orient comme nous l’avions prévu initialement en novembre 2023. Nous gardons notre cœur vis-à-vis de tout ce qui se passe en Palestine et nous espérons pouvoir humblement agir à notre niveau.
Autre actualité de taille, une résidence au théâtre le Verso et un nouveau spectacle : « Renaissance ». On commence par évoquer le Verso ?
C’est une reconnaissance énorme que nous accorde Marjorie Lurol, nouvelle directrice du Verso, en nous choisissant comme compagnie associée du Verso. Le Verso, c’est beaucoup pour la compagnie, c’est 5 des 10 créations de la compagnie, soit la moitié, c’est énorme. On sait ce que le Chok et le Verso représentent à Sainté. Pouvoir être compagnie associée au Verso, c’est pouvoir résister en confiance, travailler confortablement avec une équipe au service d’un projet de lieu motivant et innovant, de terrain, de quartier, de ville. Le fait de savoir que notre approche en « cycle de création » a pesé dans la balance montre aussi combien notre compagnie travaille intelligemment malgré le peu de moyen. L’occasion pour moi de saluer ici Delphine Basquin qui m’accompagne avec toute sa conviction. Le Verso nous soutiendra la création de Renaissance, plus une autre création en 26/27, c’est précieux. Et puis, j’ai hâte d’accompagner la création de notre « brigade de criée publique » pour annoncer en cœur et en chœur les bonnes vibrations du Verso. J’invite tout le monde à nous rejoindre, ça va être magnifique !
Abordons enfin ce nouveau spectacle : « Renaissance ». Quel en est le sujet et que découvrirons-nous ?
Il s’agit de Renaissance donc ! Renaissance, c’est le témoignage incroyable d’humanité incarné, corps et âme, par Hervé Leprêtre, Directeur du théâtre Hélios dans la Creuse. Hervé aurait pu perdre la vie dans un accident de bûcheronnage qui lui a néanmoins quand même valu de perdre une jambe. Cela pourrait largement suffire et pourtant ce dont il témoigne c’est d’une parole d’Amour, de compréhension de la vie et de la dimension sacrée de chacune de nos unicités. Je suis très fier de l’accompagner au plateau dans une mise en scène musicale puisqu’il est entouré des violoncellistes Aline Clair et Jean Métégnier, lui qui n’est pas comédien. Il est vraiment la confirmation que le théâtre est au service des âmes vibrantes. Son témoignage constitue à mes yeux une véritable boussole de lumière dans cette obscurité qui caractérise tant notre époque. La création est à découvrir du 25 au 28 novembre dans le cadre du festival courts-circuits.
Un mot pour conclure ?
Pour conclure, des verbes, parce qu’au commencement était le verbe !
Aimer, sentir, soutenir, surtenir, supporter, résister, comprendre, dénoncer, mais toujours aimer.
Merci à Sabrina Lorre et l’Ensemble Nomade pour cette initiative du week-end à venir « Des milliers de mots pour Gaza » (3, 4, 5 octobre), un peu partout dans Saint-Etienne. Venez ! Car s’ils ne nous restent plus que les mots, à défaut d’avoir des gouvernants au service d’une éthique politique, ils seront bien notre boussole, celle de l’espérance, pour Gaza, pour Ici, pour Là-bas, pour la Palestine et les autres brasiers mortifères partout dans le monde.
Une pensée pour finir pour celles et ceux qui là-bas, Palestiniens, Israéliens, luttent ensemble pour mieux se comprendre : B’Tselem, Physicians for peace, Standing Together, Combatants for Peace. Tout mon soutien à BDS et l’UJFP qui sont encore tellement dénoncés ici en France.




