Figure incontournable du paysage théâtral stéphanois, Gilles Granouillet, directeur et créateur de la Cie Traveling Théâtre, met en scène « Abeilles », une pièce qu’il a écrite au Théâtre le Verso qu’il dirige. Rencontre :

Avant de commencer, faisons un petit tour d’horizon de la « Galaxie Granouillet »… Comment se porte le Théâtre Le Verso, que tu as créé en 2002 ?

On est parti de rien. Au moment du départ de Daniel Benoin de la Comédie pour Nice, des comédiens l’ont suivi dont Jacques Bellay qui louait ces locaux avant tout pour des répétitions et entreposer des décors. On est parti de la location de 4 murs à un privé. Aujourd’hui,  le Verso est un théâtre reconnu. Une fréquentation en hausse  49% entre 2012 et 2014. C’est exceptionnel, non ? C’est un théâtre qui a rapidement été soutenu par la ville de Saint Etienne mais nous sommes allés chercher des financements ailleurs (ça n’a pas toujours été facile…) Aujourd’hui, le Conseil Général, la Région, La DRAC nous aident tous un peu. Au regard du chemin parcouru… long chemin, on peut dire que les choses vont bien.

Est-il toujours aussi difficile de faire vivre un tel lieu dans une telle ville ?

Oui, c’est difficile. C’est difficile parce que les temps sont difficiles et les financements certes diversifiés, restent modestes. C’est difficile parce qu’avec une jauge de 50 places, plus on joue, même à guichet fermé, plus on perd de l’argent. C’est difficile parce que nous voulons sans doute en faire un peu trop pour l’accompagnement des jeunes compagnie, ce qui est notre première mission. Nous n’avons pas les moyens des conditions que nous proposons. Depuis la création du lieu Le Verso, la comptabilité analytique de l’association Travelling Théâtre nous démontre que le théâtre Le Verso, lieu d’accueil, est systématiquement déficitaire. Cela ne peut plus durer.

Comment entrevois-tu l’avenir du Théâtre Le Verso à court et moyen terme ?

A court terme, ça passe par le renouvellement de la convention avec la ville qui arrive à échéance à la fin de l’année. A moyen terme, je pense au déménagement de la Comédie et à l’Usine qui me semble être un lieu idéal pour le type de spectacle que nous proposons : un plateau et une jauge plus grands, un emplacement central….A suivre…

Tu diriges également la compagnie Travelling Théâtre qui existe depuis plus d’un quart de siècle. L’indépendance pour une compagnie est-elle toujours aussi exigeante ?

Un quart de siècle ???? Malheureusement c’est exact !!!! Oui bien sûr là aussi c’est difficile. Plus encore dans une ville comme Saint Etienne qui a ses difficultés propres et où les deux grosses institutions que sont l’Opéra et la Comédie pèsent très lourd. Pas facile d’exister à côté c’est certain. Nous défendons l’idée d’un artisanat, d’une ouverture. Mais une compagnie n’existe pas seulement sur son territoire, elle s’exporte et là nous nous en sortons pas trop mal…

On a l’impression que l’environnement, local, régional ou national, est moins propice qu’à une époque pour les compagnies de théâtre indépendantes ?

Malheureusement, je ne peux que te donner raison. Avec le resserrement des budgets ce sont souvent les petits qui trinquent. Mais plus encore que les financements, nous avons besoin d’un souffle. Nous avons besoin de politiques –je pense avant tout au plan national- qui affirment la nécessité de la culture et des artistes, qui disent pourquoi et invitent chacun à en prendre conscience. Je demande à un homme politique d’avoir une vision, de faire du sens pour tous. Aujourd’hui, en France, ce n’est pas le cas. Jean Jack Queyranne, à la tête de notre région, a  eu ce souffle pour la Culture en Rhône Alpes.

Tu écris depuis 1992, 24 pièces toutes jouées. Tu as 52 ans… Comment situes-tu ta position d’auteur ?

Cinquante-deux ??? Malheureusement c’est encore vrai ! Pour moi s’il ne fallait garder qu’une chose ce serait cela : l’écriture. Bien avant la mise en scène  ou la direction artistique du Verso. C’est mon endroit le  plus précieux. C’est aussi celui qui m’a donné le plus de reconnaissance en France ou à l’étranger mais même sans reconnaissance ce serait écrire avant tout ! Et lire aussi !

Comment vis un auteur, régulièrement joué, aujourd’hui à Saint-Etienne ?

Il vit dans une maison à la Cotonne, avec un joli jardin ! Je suis né dans cette ville que j’aime.  Mais j’apprécie aussi d’en partir et d’y revenir. Début septembre, j’étais invité par l’Institut Français à Londres pour ma pièce  « Combat » qui vient d’être traduite en Anglais. J’ai dû changer un Paris-Londres. L’institut n’avait pas imaginé que je ne sois pas parisien !!!! Parfois, tu mets en scène tes propres textes, parfois ce sont d’autres metteurs en scène qui s’y collent.

Quelles différences cela fait-il pour l’auteur ?

C’est important qu’un texte suscite l’envie d’un metteur en scène. Je serais seul à mettre en scène mes pièces je me poserais des questions. Le théâtre est une chaîne du texte au spectateur. C’est un artisanat avec des métiers très différent. Je suis un peu l’architecte et plein de corps de métier vont devoir incarner mes plans. Les incarner ou les trahir ! Mais si vous ne voulez pas être trahi, il ne faut pas écrire de théâtre.

As-tu des tics (ou habitudes) d’écriture ?

Je peux écrire à peu près n’importe où sur n’importe quoi. Il me faut deux choses : un stylo et du temps. Le temps est beaucoup plus cher que le stylo.

Dans plusieurs pièces, tu utilises une thématique pour construire ton univers, tes personnages… Le tour de France, la maladie d’Alzheimer, Tchernobyl, l’adolescence pour ce texte en particulier… Sont-ce des repères, des frontières ou des cadres dans lequel tu poses tes pinceaux ?

Je dirai que ce sont plutôt des toiles de fond. Je n’ai pas écris de pièce qui parle du tour de France. Par contre, j’ai écrit une pièce qui parle des petits provinciaux d’aujourd’hui, de cette  « France d’en bas ». L’action se situe lors d’une étape du tour de France. Que je regarde chaque été par ailleurs ! Aucun des sujets que tu viens de nommer n’est au cœur de mes pièces. Sauf, peut-être, l’adolescence.

Tu as écrit sur l’enfance, maintenant l’adolescence. Serait-ce en lien avec ta propre histoire ?

Bien sûr ! Quand mes enfants étaient bébés, j’ai écrit sur l’enfance. Maintenant qu’ils sont plus grands… l’adolescence. Devant la page blanche le choix est total. Alors autant parler de choses qui nous touchent ! C’est motivant, sans doute thérapeutique et on risque un peu moins de se tromper ! Bovary, c’est moi ! Disait Flaubert. Chez tous les auteurs il y a une grande part autobiographique. Pourtant je préfère la fiction à l’autofiction, c’est un travail plus compliqué mais qui ne se regarde pas le nombril.

« Abeilles » évoque la notion de disparition également… Si le cinéma et la télé ont souvent abordé ces thématiques, la fugue ou la disparition d’ados, le théâtre moins…Pourquoi selon toi ?

Je ne sais pas. Peut-être que le théâtre ne s’est pas beaucoup intéressé à l’adolescence jusqu’à peu. Et je ne parle pas du théâtre classique dans une époque où c’est la notion d’adolescence qui n’existait pas ! L’adolescence c’est une invention moderne !

La pièce aborde aussi la question de l’immigration. De cet autre pays… Quel était ton objectif ?

Il n’y a pas de volonté au départ par rapport à l’immigration. Je voulais placer l’action dans une famille ouvrière. Il se trouve qu’aujourd’hui beaucoup de familles prolétaires sont issues, à différents degrés, de l’immigration. Mais je n’en fais pas le sujet de la pièce, c’est en fond, un fond lointain. Si je parle d’immigration dans Abeilles, c’est en silence ! Ce sont des gens qui vivent comme des Français de souche. Là aussi, c’est le cas de l’immense majorité des immigrés ou de descendants d’immigrés… contrairement à ce que l’actualité tend à nous montrer. C’est peut être bien de le rappeler ?

La disparition inexpliquée d’un être cher nous renvoie à l’incompréhension, au manque d’explication, au silence, au doute, à la remise en cause… Autant de choses qui touchent au plus profond de chacun ?

Oui. Surtout lorsqu’il s’agit d’un enfant. C’est Le silence. Pas de deuil possible. Pas de reconstruction possible.

Qu’est-ce qui t’intéresse dans cet âge de l’adolescence justement ?

Comme je le disais précédemment, sans doute des ponts avec ma propre vie. Mettre en scène des adolescents, c’est aussi inviter les adolescents à partager un théâtre dans lequel ils pourront se reconnaitre. Au Verso, il y a beaucoup de jeunes. Abeilles, c’est aussi pour eux.

Tu questionnes l’entité qu’est la famille… La cellule familiale garde-t-elle toute son importance aujourd’hui, lorsque que tant d’autres structures ou tribus apparaissent dans la société ?

Oui. C’est costaud, la famille, plus qu’on ne le croit ! On s’en échappe, mais elle nous constitue en profondeur. La famille a beaucoup changé depuis les années soixante mais elle est toujours là !

Peux-tu nous parler de la scénographie de la pièce ?

Un sol recouvert de cendres. Un intérieur très simple et concret. Quelques vidéos, seulement là pour nous aider à situer l’action. Une très belle et très étrange musique de Sébastien Quinquet. Quelque chose de simple et dépouillé qui s’ancre dans un réalisme et qui nous amène aussi ailleurs.

Quels sont tes partis pris de mise en scène ?

Toujours les mêmes ! Des envies esthétiques, une musicalité de la pièce en tête et puis accompagner les acteurs au plus juste. J’ai toujours estimé que le rôle du metteur en scène devait rester discret. Faire entendre un texte, amener les acteurs à leur meilleur. Un rôle de passeur. Un travail de metteur en scène réussi est un travail presque invisible. Qui tend vers l’évidence. Le metteur en scène, c’est un type qui doit se mettre au service d’un texte qu’il a choisi- faire entendre ce qu’il j’aime dans cette histoire- et aider les acteurs. Certains metteurs en scène ont trop d’idées ! Une histoire d’égo.

Ton écriture s’inscrit dans une forme de réalité sociale mais aussi une dimension plus imaginaire ou onirique. Comment arriver au bon équilibre ?

Je n’ai pas cherché l’équilibre. Dans notre vie, les deux se bousculent sans cesse. Je peux être en train de faire la vaisselle et me demander si Dieu existe. Je peux faire la queue à la poste et rentrer et penser fort à des êtres chers ou disparus au point d’avoir la sensation d’être en dialogue avec eux. Tout le monde sait cela. Abeilles, même si ce n’est pas le cœur de la pièce, touche cet endroit où le quotidien et le surnaturel se côtoient.  Ce n’est pas extraordinaire. C’est un regard sur des expériences partagées par beaucoup.

Tes pièces et/ou tes créations ont la chance d’être bien diffusées. Ce sera également le cas avec « Abeilles » ?

Oui nous avons une  tournée : une dizaine de théâtres nous accueille en région mais aussi au-delà. C’est important pour l’équilibre financier du projet et  c’est une réussite : nous ne sommes pas un CDN qui peut travailler en réseau sur la diffusion de ses spectacles et nous proposons du théâtre contemporain, ce qui, par rapport aux classiques, n’est pas du tout un atout !

T’arrive-t-il, parfois, de regarder un peu en arrière et d’observer ton parcours…?

Je suis un nostalgique de nature, oui il m’arrive de regarder derrière. Mais dans ces moments- là, je ne pense pas carrière ou métier. Je pense…au temps passé et qui ne reviendra plus.

Comment se sent l’auteur que tu es dans notre époque si complexe et si futile à la fois ?

Je ne trouve pas l’époque actuelle plus difficile qu’une autre. Quand j’avais vingt ans, au milieu des années 80, il y avait plus de chômage qu’aujourd’hui. Ce n’est qu’un exemple mais c’est aussi une réaction à ce sentiment français très présent du «  CA N’A JAMAIS ETE AUSSI MAL »  Je ne dis pas que nous vivons dans un paradis, je ne dis pas qu’il ne faut pas lutter, je dis qu’il faut arrêter de présenter le monde à nos enfants comme un tas de ruines ! Il y a une pression négative sur la jeunesse dans ce pays qui est énorme, qui est paralysante ! Je me demande si nous vivons dans un pays qui aime ses jeunes. Dans  la réalité sans doute, à travers l’image que nous renvoient les médias, certainement pas.  Nous sommes quand même un pays de vieux ! Regardez cette « crise des migrants » une montagne ! Il faut accueillir 30 000 personnes qui fuient la guerre civile ? Combien d’espagnols sont venus en France après le coup d’état de Franco ? On y est bien arrivé, la France de 36 était bien loin d’avoir la richesse de notre pays aujourd’hui ! Il est où le problème ? Oui il y aura des échecs dans ces parcours ! Comme il y en a eu dans le passé…et tellement de réussites qui apporteront à notre pays.

Qu’attends-tu de cette nouvelle création ?

Une émotion partagée avec le spectateur.

Qu’est-ce qui devient le plus compliqué aujourd’hui. D’être un mari (ou compagnon), un père, un metteur en scène, un directeur de théâtre ou un auteur ?

D’être tout ça à la fois !

Au fait, pourquoi ce titre, « Abeilles » ?

Ben… Faut venir pour connaitre la réponse…