Créatif, talentueux, engagé, passionné et passionnant, Gautier Marchado a répondu à quelques questions. Nous nous intéressons ici à son parcours, à sa compagnie « parole en acte » mais aussi au processus créatif. Comment vit-on le confinement lorsqu’il est difficile de se projeter ? Est-ce un frein à la création ? Et d’ailleurs, comment crée-t-on une pièce de théâtre ? Quelques éléments de réponses dans les pages qui suivent. Rencontre :
Peut-on revenir en quelques mots sur votre parcours ?
Je fais du théâtre depuis l’enfance. Mes études m’ont amené à un Master de lettres modernes où j’ai notamment travaillé sur l’écriture de Philippe Minyana. En parallèle, ma formation théâtrale s’est faite au Conservatoire Régional de Saint-Étienne, et bien sûr par de nombreux stages. Ce qui a toujours été essentiel pour moi, c’est le désir de faire par moi-même, de fabriquer des choses en groupe, d’expérimenter. Ne pas attendre qu’on m’en donne l’occasion, mais créer l’occasion.
Vous avez toujours voulu faire du théâtre ?
Les choses se sont déroulées petit à petit, c’est un cheminement. Le théâtre est l’endroit où j’ai la sensation d’être tout entier actif : corps, intuition, intellect. À un moment, je me suis dit que je ne pouvais pas faire autre chose.
Vous êtes metteur en scène et comédien. Avant d’aborder la création de votre compagnie, quelles ont été vos autres expériences scéniques ?
Au Conservatoire, j’ai fait mes premières mises en scène avec des textes de Fassbinder, Martin Crimp, ou encore un opéra en un acte de Massenet, Le Portrait de Manon. Être assistant à la mise en scène auprès de Laurent Fréchuret ou avec Julien Rocha et Cédric Veschambre de la Cie Le Souffleur de Verre m’a énormément appris. La radio et le travail de lecture à voix haute ont compté et compte encore beaucoup. Très tôt j’ai eu l’occasion de transmettre par des ateliers, cela m’a appris à ne jamais m’installer quelque part.
Vous êtes donc le créateur de la compagnie Parole en Acte, un nom qui en dit déjà long ! Peut-on évoquer ce jeune projet ?
Comme metteur en scène en France, il existe peu d’alternatives pour exister en dehors de la création d’une compagnie. Et créer sa compagnie est un casse-tête parce qu’il faut définir un cadre dans lequel les futures créations vont se développer, alors qu’au début souvent, il ne s’agit que d’envies, que d’intuitions. Il faut faire attention à ne pas coller des étiquettes sur les artistes. Pour ma part, mon terrain de jeu c’est le lien entre l’écrit et l’animal. Qu’est-ce qui fait qu’un texte s’ancre dans un corps ? Le point commun entre taper du poing et dire une phrase ? Comme si au théâtre on pouvait retrouver une unité perdue entre parole et corps. C’est cette expérience que je cherche à vivre et à faire toucher. Les poètes sont à la base de mon travail, qui consiste à traduire avec ceux qui m’entourent l’univers d’un auteur, l’étincelle qui a permis la naissance d’une phrase. C’est ça que je cherche avec obsession.
« Le corps du poème » résume selon vous l’axe de recherche de votre compagnie. Mais aussi d’autres champs d’explorations très engagés. Pouvez-vous développer ?
J’ai l’impression que mes engagements sont ceux de ma génération : comment lutter contre l’entre-soi, ouvrir les théâtres à un public différent, aller rencontrer les gens là où ils vivent.
Sur le plan personnel, j’essaie de me trouver sur une ligne étroite entre exigences de la forme et théâtre populaire, tenter de décloisonner les réticences culturelles « ce n’est pas pour moi, ce n’est pas pour mon public ». J’essaie de prendre des risques, de résister à la classification qui enferme, de surprendre et de partager les choses qui m’étonnent. Faire du théâtre, c’est essayer de toujours être étonné. L’étonnement nous mène à la prise de conscience, à l’indignation. C’est un point de départ. La routine est notre ennemi : telle œuvre pour tel public etc. La « Culture » libère mais elle peut aussi être un poison qui perpétue les inégalités. J’essaye en tant que fabricant de théâtre d’être vigilant à cela en permanence.
D’où vient cet attachement au verbe, au mot, au langage du corps ?
Je ne sais pas trop… j’ai fait comme beaucoup l’expérience de rencontres très fortes avec des auteurs à des périodes de ma vie, qui m’ont aidé à me construire personnellement et dans mon rapport au monde. Je cours après ce genre de rencontre.
Quelques mots sur les différentes créations au sein de la compagnie ?
J’ai commencé par des auteurs comme Jean-Luc Lagarce ou Philippe Minyana, des écritures de l’intime. Il y a également tout un travail sur la poésie à proprement parler, qu’elle soit ancienne ou contemporaine. Depuis Immortels de Nasser Djemaï en 2018, j’ai envie d’aller vers un théâtre où politique et intime s’articulent, notamment par le thème des violences d’aujourd’hui.
Comment sélectionnez-vous les projets, qu’est-ce qui vous intéresse qui justifie d’entreprendre un travail de mise en scène ?
Mes choix dépendent de ce qu’il y a autour, d’un contexte, d’envie de travailler avec telle ou telle personne. Bien sûr les thèmes d’un texte sont importants mais aussi et surtout la langue d’un poète. Je monte des textes que je ne comprends pas, qui ont une part de mystère pour moi, et la scène m’aide à les comprendre, de la même manière que je ne peux pas tout à fait comprendre ce qui m’entoure en détachant ma tête de mon corps. Je peux avoir 1 000 idées à la seconde, mais l’enjeu principal c’est de sentir avec quelle œuvre j’ai envie de passer les deux années à venir. Il faut souvent soulever des montagnes pour monter une production. La part la plus importante, c’est la force du désir.
Noctambulis, le dernier projet en date, a été interrompu suite au confinement. Qu’est-ce qui se passe dans la tête d’un metteur en scène à ce moment-là ?
La tournée de Noctambulis a été arrêtée. Bien sûr il y a de la déception, mais assez vite il y a la conscience que ce qui nous arrive est historique par son ampleur, alors dans ce cas-là on repense un peu les choses.
Comment, depuis, vivez-vous ce moment ?
Je vis à Saint-Étienne avec ma compagne. Il a fallu gérer les annulations, maintenir au maximum la rémunération des artistes et prendre toute la part de la responsabilité qui nous revient comme directeur de compagnie. Appeler les collègues, se soutenir, ou s’aider dans le flou concernant certaines décisions du gouvernement. Après, je passe beaucoup de temps à lire, à m’informer, à prendre des nouvelles des uns et des autres. À imaginer la suite aussi. À faire un peu de sport. J’alterne découragement face à ce qui arrive et envie furieuse de tout rebâtir. Comme tout le monde je crois.
Cela vous a-t-il impacté fortement ?
Dans l’immédiat la compagnie a bien sûr été touchée par des annulations, mais nous sommes quand même relativement épargnés pour l’instant, dans la mesure où nous n’avions pas de grosse période de représentations sur ces mois-ci. D’autres sont beaucoup plus en difficulté, et il faut qu’on se sert les coudes.
Avez-vous des sources d’inquiétudes ou d’espoir pour l’après face à ce que nous traversons collectivement ?
Parce que je suis inquiet, je veux travailler à ce que mes inquiétudes ne se réalisent pas. Donc j’espère. J’essaie surtout d’être attentif à ce fameux « monde d’après ». Je souhaite évidemment qu’on aille vers une société plus juste socialement, plus respectueuse de l’environnement, plus humaine. Qu’on arrête de taper sur le service public.
Je n’ai aucune idée de ce qui va se produire, mais je suis très méfiant vis-à-vis des logiques qui nous gouvernent, les chiffres et la rentabilité. C’est un système et ce genre de logique qui conduit aux crises, et je doute que ces logiques passent leur tour après la crise. Je crois que chacun devra se positionner pour dire quelle société il veut désormais. J’espère que beaucoup de personnes seront conscientes de ce chantier qui nous attend.
Pour ce qui concerne le public, je crois que beaucoup de gens ont peur et auront peur de se rendre dans des salles de spectacles. Il faudra être inventif pour aller les chercher, les rassurer.
Plongeons-nous plus amplement dans votre quotidien. Vous créez actuellement une nouvelle pièce » Britannicus ». Peut-on déjà en dire deux mots ? Qu’est-ce qui vous a intéressé chez Racine et notamment cette pièce ?
Britannicus est la prochaine création de la compagnie. Nous avons dû réorganiser nos répétitions en fonction des événements, mais normalement elles se tiendront, pour créer le spectacle en novembre prochain. Je tiens d’ailleurs à saluer le fort soutien des théâtres et des collectivités qui se sont engagés sur les projets et qui n’ont pas failli. Je trouve que cette crise montre une belle solidarité dans la profession.
Britannicus est une pièce qui raconte comment la violence apparaît et s’institutionnalise au sommet de l’État. Je suis aussi très motivé par le travail sur un texte en alexandrin, qui est pour moi une matière rythmique et corporelle. Monter Racine, c’est monter un bien public, et questionner ce qu’est une « culture commune », dans ses réalités d’aujourd’hui.
Comment travaillez-vous en général pour une création ?
J’ai besoin d’une immersion complète (lectures, films, images, musiques etc.), je lis beaucoup, notamment des essais ou de la philosophie, mais aussi les autres pièces de cet auteur. J’essaye de comprendre pourquoi il a écrit cela, quelle a été sa nécessité. C’est à partir de ce que je perçois de cette écriture que le spectacle peut se construire. Je dialogue beaucoup avec mon équipe pour confronter mes idées. Je suis un littéraire, je passe un temps fou sur chaque virgule du texte, avant de m’en détacher pour être disponible aux comédiens, à ce qu’ils proposent. La direction d’acteur est ce que j’aime particulièrement, car c’est là que toutes les recherches préalables prennent sens.
Vous aviez d’ailleurs prévu de faire assister des personnes aux répétitions justement pour faire découvrir ce processus de travail. Transmettre est important ?
La compagnie est conventionnée à l’Émergence auprès de la Ville de Saint-Étienne jusqu’en 2 021. Nous travaillons à l’Amicale laïque de Tardy. Comment notre travail, et pas seulement lors de la représentation, peut rencontrer le public ? Comment le théâtre peut irriguer la vie d’un quartier et de ses habitants ? Ce sont ces questions qui nous ont amenés à vouloir ouvrir les répétitions tous les jours une heure par jour. Nous avons aussi créé avec la chorégraphe Manon Contrino le projet inDiscipline(s)#1 Théâtre et Danse avec une trentaine d’habitants, projet qui aura une suite. Quelle est notre place dans le paysage, c’est ça que je veux garder en tête.
D’autres projets pour cet été, avec notamment des lectures ?
Nous aimerions proposer des choses cet été à Tardy, notamment des lectures, des performances. Avec un groupe de comédiennes et comédiens mais aussi de poétesses proches de la compagnie, nous imaginons un festival pour 2 021. Il ne faut pas que la crise nous arrête dans notre élan. Les idées viennent toujours de ceux qui sont sur le terrain. Nous essayons de tenir nos positions pour la suite.




