« Discours de la servitude volontaire » Étienne de La Boétie

Rencontre avec Gautier Marchado de la Cie Paroles en Acte autour de son nouveau spectacle qui nous fait découvrir le texte d’Étienne de la Boétie « Discours de la servitude volontaire » : un texte révolutionnaire écrit au XVIe siècle, qui décortique les mécanismes nous conduisant à la servitude, mais aussi comment redevenir libre. Les siècles n’ont pas effacé sa pertinence et l’on pourrait même dire qu’il est plus que jamais d’actualité.

Ta nouvelle création met en scène les mots de La Boétie issus de son livre « Discours de la servitude volontaire ». Pourquoi as-tu choisi ce texte du XVIe siècle ?

Le travail de la Compagnie s’inscrit dans une exploration des textes anciens. Pour moi, il s’agit de tisser des fils temporels, de réintroduire une conscience du temps dans des problématiques contemporaines. Ici il s’agit de retrouver une sorte de genèse d’une pensée militante pertinente aujourd’hui : comment les tyrans arrivent au pouvoir ? Comment ils s’y maintiennent ? Soit par la complicité des peuples, ou tout simplement parce que toute révolte est rendue impossible notamment par la dilution de la responsabilité. Ce que La Boétie décrit comme la pyramide de la tyrannie : le tyran a sous lui six individus, qui en ont sous eux six cent, puis six mille. Chacun fait son travail sans regarder plus loin, et ainsi se perd la conscience de la responsabilité individuelle.

Le « Discours » est un texte fort, écrit par un jeune homme de 16-17 ans. C’est un texte philosophique mais dont la pensée est pleinement incarnée, avec des doutes, des emportements, de l’espoir. La parole est adressée. J’ai voulu transmettre la claque que j’ai reçue.

Face à un texte aussi dense, comment as-tu travaillé pour le rendre accessible et incarné pour un spectateur d’aujourd’hui ?

La Boétie a le souci de nous emmener avec lui, c’est pourquoi il précise sa pensée sans cesse, utilise les images et les métaphores. J’ai retraduit le texte à partir de la langue du 16ème. Ce texte a servi à différentes époques pour justifier des mouvements de contestation. Les traductions qui existent sont parfois empreintes de cette histoire. Je voulais retourner à la source, avec la volonté de rendre claire cette langue, avec des tournures de phrases d’aujourd’hui. Le spectacle dure 1h, je ne dis pas le texte en intégralité, nous avons fait des coupes pour rendre cela digeste.

Qu’allons-nous découvrir sur scène ?

J’incarne Étienne de la Boétie sur scène, qui partage avec le public l’avancée de ses réflexions. À mes côtés un musicien, Ulrik Gaston Larsen, qui joue de l’archiluth, un instrument du XVIe siècle. L’espace est minimaliste, une toile brodée et lumière tamisée raconte le bureau de La Boétie. Un espace intime, où par les costumes et la musique nous voyageons dans un autre temps. Cette bulle, cet effet de dépaysement est ce que je cherche à créer. Cela vient en contraste avec l’actualité brûlante des propos. C’est dans ce contraste, ce choc des temporalités, que peut se faire le travail pour les spectateurs.

Avec Ulrik, nous avons mêlé paroles et musique. Cette dernière donne un rythme au texte, prend en charge l’émotion parfois, et facilite l’écoute. Le sens, c’est du rythme, et la musique y contribue.

Le texte de La Boétie parle d’obéissance, de liberté, de responsabilité individuelle et de biens d’autres concepts encore. Qu’est-ce qui, selon toi, résonne le plus fortement aujourd’hui ?

Les tyrans aujourd’hui reviennent de toutes parts, l’actualité le montre tous les jours. Leurs méthodes sont similaires à celles que décrit La Boétie, elles passent par l’avidité individuelle, l’attrait d’avoir une place, un pouvoir à soi. « Rien ne rend les hommes plus cruels que le désir de posséder » écrit-il. La force du texte, c’est qu’il décrit les causes psychologiques qui nous poussent à travailler à notre propre esclavage. Les servitudes volontaires ne sont pas qu’au plan politique, international ou national. Des servitudes, nous en avons aussi face aux écrans par exemple.

Dire ces mots pose la question de la possibilité de l’humanisme aujourd’hui. Face à l’actualité, il m’est personnellement de plus en plus difficile de ne pas céder à la seule colère. La Boétie voit le début des guerres de religion, des révoltes paysannes réprimées dans le sang. Dans ce contexte, il ose la résistance par la pensée, il tient la ligne de crête pour ne pas céder à la violence. Ouvrir des voies par la pensée, proposer des contres récits face aux narratifs dominants est un vrai travail, un effort du corps, un véritable engagement. Ce spectacle raconte cela, redonne de la valeur à ce travail des mots et de la pensée.

Le credo de ta compagnie est  » de dire  » (laboratoire du dire), donc aussi de transmettre. Cette pièce est destinée à un large public et peut être jouée en tous lieux (écoles, CDI…). C’est important ?

C’est une dimension essentielle. Le texte est au programme des classes de Première, nous allons donc à la rencontre des élèves pour jouer dans les lycées. C’est une œuvre difficile pour eux, une langue étrangère, et voir le spectacle donne corps et émotion à cette matière. Faire des formes tout terrain, qui jouent en théâtre et en lieu non équipé répond d’abord à mon envie d’aller à la rencontre des publics, que le spectacle et notre travail artistique soit vecteur d’échange, de débat dans des milieux divers de la société. C’est aussi une nécessité économique : notre secteur traverse une crise grave, le théâtre public est clairement mis en péril, alors pour les compagnies il est indispensable je crois de jouer ailleurs également, pour que nos créations puissent rencontrer les publics et avoir un avenir et une visibilité – avenir et visibilité que les théâtres ne nous garantissent plus.

Un mot pour conclure ?

La compagnie fête ses dix ans en 2026, nous préparons un événement pour l’automne. De prochaines créations sont en chantier, notamment un texte que j’écris sur l’histoire des ennemis du théâtre au XVIIe siècle, les jansénistes, qui ont milité pour l’interdiction du théâtre et la fin du soutien aux artistes. J’ai envie aussi de revenir à des farces, à un théâtre de tréteaux, pour continuer le travail impulsé avec Molière en 2021. Nous poursuivons nos propositions d’atelier et de stages pour toutes et tous à Saint-Étienne. Malgré un contexte très difficile et l’absence d’ambition culturelle des politiques, nous nous entêtons.

Plus d’infos : www.compagnieparoleenacte.com

Crédit Photo : Sébastien Lagrevol.