« Claude Viallat : sa Forme a soixante ans. 1966 – 2026. Hommage à HenrietteViallat »
La galerie Ceysson & Bénétière célèbre deux anniversaires importants : ses 20 ans et les 60 ans de création de Claude Viallat, le premier artiste accueilli par la galerie il y a deux décennies. Sous la direction de Bernard Ceysson et d’Arlette Klein, cette exposition explore la pratique de Viallat à travers six décennies, en mettant l’accent sur la (sa) « forme » répétée dans ses œuvres. Les projets présentés retracent ainsi les étapes clés de son travail tout en soulignant sa continuité dans le temps. C’est aussi l’occasion idéale pour rencontrer Loïc Bénétière et François Ceysson et de revenir sur cette belle aventure née à Saint-Étienne il y a 20 ans.
Avant d’aborder la nouvelle exposition de Claude Viallat et le vingtième anniversaire de la galerie, pourrions-nous évoquer brièvement le décès de Philippe Favier ?
On est tous sous le choc, et le mot est faible. Philippe nous a quitté d’une manière extrêmement brutale et inattendue. Ce qu’on veut garder de lui, c’est sa grande humanité, son grand respect des gens. Il accordait beaucoup de temps et prêtait beaucoup d’attention à tout le monde. Évidemment, que dire de son œuvre unique, singulière, qui restera, et qui témoigne d’un talent hors-norme. Il a toujours occupé une place particulière parmi les artistes que nous représentons à la galerie. On va tout faire pour honorer au mieux son œuvre et sa mémoire, et continuer de penser à lui.
Cette nouvelle exposition marque un double anniversaire : les 60 ans de carrière de Claude Viallat et les 20 ans de la galerie. Peux-tu déjà nous parler de Claude Viallat, et nous dire en quoi c’est un artiste majeur dans le monde de l’Art ?
Claude Viallat est un des membres fondateurs d’un des derniers mouvements d’avant-garde français support/surface. Des artistes, dans les années soixante, ont eu à cœur de redéfinir les enjeux de la peinture et de la pratique artistique. Viallat, tout comme Dezeuze, Canes… — ils étaient 12 dans le groupe — est un artiste au départ plutôt théorique. Son idée était de travailler sur un art qui soit complètement libéré des contraintes bourgeoises, décoratives, figuratives ou symboliques. Son premier acte a été d’enlever le châssis de la toile, pour ne travailler que sur une toile, libérée du format et de la contrainte d’un cadre. Ne voulant pas réfléchir au sujet et ne voulant se concentrer que sur la peinture et la réaction du pigment sur la toile, il décide en 1966 de répéter une même forme qui lui a été donnée selon lui un peu par hasard puisque pour l’anecdote il a voulu nettoyer une éponge avec de la javel, et le lendemain, l’éponge avait pris cette forme singulière qui figure sur pratiquement toutes ses œuvres. Il décide de la répéter, de manière infinie, sur tous types de supports, avec tous types de couleurs. N’ayant pas à se soucier du sujet, il ne travaille que la question de la couleur et du matériau. L’aspect extraordinaire de cette œuvre, initialement très théorique, réside dans le fait que cette contrainte s’est avérée être une formidable richesse à long terme, permettant à Viallat de développer pleinement son talent. Aujourd’hui, il est reconnu comme l’un des plus grands artistes vivants, salué non seulement comme un théoricien majeur de l’art contemporain, mais aussi comme l’un des plus grands peintres, notamment pour son utilisation magistrale de la couleur et de la composition.
Comment avez-vous envisagé cette exposition ?
Claude Viallat accorde une grande importance à l’égalité de ses œuvres, ne considérant aucune d’entre elles comme plus belle ou plus importante qu’une autre. Il privilégie généralement l’exposition de ses œuvres les plus récentes. Cependant, pour célébrer les 20 ans de notre galerie, nous avons souhaité souligner que Claude avait également un anniversaire, marquant 60 ans de pratique artistique. Rappelons qu’il fête aussi ses 90 ans. L’exposition a donc été placée sous le commissariat de Bernard Ceysson et d’Arlette Klein. Ils se sont posés la question de savoir ce que ça pouvait donner 60 ans avec la même forme. Ils en ont dégagé une proposition scénographique qui est de présenter une œuvre par an, donc une soixantaine d’œuvres. Si vous vous promenez dans l’exposition, vous pourrez ainsi découvrir la progression de son travail. Ce qui nous a plu, c’est de montrer que cette forme a beaucoup évolué et beaucoup changé sans perdre le lien originel. Mais l’exposition est aussi, à travers les périodes et les styles, une vraie réflexion sur toute la carrière de Claude.
Pourquoi est-ce aussi un « Hommage à Henriette Viallat » ?
Claude, peu amateur d’hommages, a suggéré que l’exposition s’inspire de la collection Henriette. Ces œuvres, offertes par Claude à sa femme au fil de son travail et de sa création, ont souvent été choisies par elle-même. Ce sont des pièces majeures qui permettent de saisir toute son œuvre. On s’est dit que sur la centaine d’œuvres qui étaient présentées, une trentaine viendrait de la collection Henriette. Celles-ci ne sont pas à vendre, mais c’est un moyen de lui rendre un vrai hommage car malheureusement elle est décédée en septembre 2025.
On l’a dit, il s’agit d’un double anniversaire. Quels sentiments t’inspirent les 20 ans de la galerie ?
Vingt ans, c’est déjà une belle réussite ! Ce milieu est difficile, avec un fort turn-over et de nombreuses fermetures de locaux. Après, nous ne sommes pas dans une logique d’auto-célébrations, ou de mise en avant du projet. Ce qui nous tient à cœur, c’est de dire aux gens, aux collectionneurs, aux artistes, que nous avons déjà fait tout ce chemin ensemble, et le résultat c’est que nous pouvons le célébrer aujourd’hui. Nous insistons fortement sur le fait qu’une galerie est une vision partagée entre les artistes, la galerie elle-même et les collectionneurs. C’est un peu la conjonction de tous ces éléments qui fait que 20 ans après, nous sommes toujours là. Évidemment, le projet initial a beaucoup évolué. Ce qui est sûr, c’est que nous voulions fêter ça, et le fêter à Saint-Étienne, notre ville d’attachement.
Quelle a été l’évolution de cette galerie au fil du temps ?
Au départ, nous étions une maison d’édition qui s’est transformée en une petite entreprise de commissariat d’exposition. Deux ans plus tard, en 2006, nous avons ouvert notre première galerie rue de la Mulatière. Notre première exposition présentait le travail de Claude Viallat ! Le métier de galeriste nous a captivés, car nous sommes au cœur du monde de l’art. Nous sommes en lien avec les artistes et les collectionneurs, qui sont des gens passionnés et passionnants. Qui plus est, on permet à des artistes, même s’ils ont peut-être d’autres sources de revenus, de vivre du fruit de leur travail. C’est très enrichissant humainement.
Cela dit, il s’agit d’une entreprise, nous sommes donc dans une logique commerciale. Le but, c’est de faire au mieux pour que nos artistes vendent leurs œuvres, ce qui nous a poussés, au fil du temps, à faire beaucoup évoluer la galerie. Nos implantations dans différents pays, comme le Luxembourg, Paris, Uzès, Tokyo et New York, sont le fruit à la fois d’opportunités, mais aussi répondent à cette nécessité commerciale. Nous devons également défendre au mieux nos artistes en leur offrant des lieux d’exposition prestigieux, en participant à des foires internationales et en leur fournissant les meilleures conditions de travail possibles, notamment grâce à des résidences d’artistes… Nous souhaitons aussi défendre des jeunes artistes, et continuer de faire des découvertes. Nous avons enfin mis en place un prix, le prix « Support », qui octroie une bourse à des jeunes artistes de la région. Nous ne pouvons pas envisager de faire ce travail autrement. N’oublions pas que les jeunes artistes d’aujourd’hui seront les artistes reconnus de demain, et ceux qui sont aujourd’hui reconnus ont forcément tous été de jeunes artistes. En revanche, l’art n’est pas une marchandise comme les autres, bien qu’elle soit in fine achetée et revendue. L’objectif pour nous est de cultiver une communauté autour de la galerie. On souhaite vraiment maximiser les conditions d’achat pour les collectionneurs, et maximiser les conditions d’exposition pour les artistes, d’autant que le marché de l’art est très imprévisible.
Pourquoi Saint-Étienne ?
On souhaitait avoir une base, une sorte de galerie idéale dont on serait propriétaires, sur lequel on trouverait un restaurant et une boutique. Ensuite, pourquoi Saint-Étienne ? Déjà parce que la ville nous l’a permis. Même si c’est un projet privé, nous avons beaucoup été accompagnés.
Après, il y a aussi une réalité familiale. Le nom de Bernard Ceysson est lié à Saint-Étienne en ce qui concerne l’art contemporain. Il y avait cette idée de poursuivre ce qu’il avait initié. Pour ma part (Loïc Bénétière N.D.L.R.) je suis Stéphanois et je vis ici avec ma famille. Il faut aussi prendre en compte un fait important, c’est que Saint-Étienne est à un carrefour géographique intéressant. Ce n’est pas très loin de Lyon, du sud, de Paris… Enfin, il ne faut pas oublier que les Stéphanois sont des gens extrêmement intéressés par l’art. Peut-être est-ce dû à la présence du MAMC+, en tout cas, ici, on parle beaucoup d’art, on est curieux, on est attentif et très actif.
Quelle est la suite de l’aventure ?
C’est un peu la midlife crisis (rire). On se pose toujours la question de savoir ce qui nous fait plaisir aujourd’hui dans notre travail, ce qu’on veut continuer de développer, ce qu’on veut changer ou faire évoluer… Mais l’idée pour l’instant c’est avant tout d’essayer de faire durer ce que l’on a créé. Cela dit, nous sommes persuadés que de nombreux bouleversements vont arriver dans le monde de l’art. Certains sont déjà là comme la façon de consommer de l’art ou de le vivre qui est très différente d’il y a 20 ans. Il y a beaucoup plus d’offres ou de frontières qui ont été franchies. Il faut qu’on arrive à s’inscrire là-dedans. Ce qu’on veut surtout, c’est créer une belle entreprise, qui soit la plus fiable possible et qui ait les moyens de durer le temps qu’il faudra.
Un mot pour conclure ?
Je dirais qu’il ne faut pas que les gens oublient que les galeries d’arts, ce sont des lieux de culture gratuits. Il n’y a pas de ticket d’entrée et des personnes vous expliqueront les œuvres. J’invite vraiment tout le monde à profiter de cela, que ce soit chez nous ou dans d’autres galeries et dans d’autres villes. C’est une porte ouverte sur l’univers de plein d’artistes, facile d’accès.




