Quelques mois après le lancement d’une saison mouvementée, montée dans l’urgence, il est temps de faire un premier bilan avec Éric Blanc de la Naulte, directeur général de l’Opéra de Saint-Étienne. Rencontre :
La période d’abonnement est close. Quel premier bilan tirez-vous de cette saison 2015-2016 ?
Nous pouvons déjà tirer un premier bilan très positif compte tenu du fait que, au regard des autres saisons, nous avons mis celle-ci sur pied avec un budget réduit.
Pour avoir un ordre d’idée, combien avez-vous eu de budget en moins sur cette saison ?
Il nous fallait retrouver un équilibre budgétaire qui avait disparu. Bon an mal an, nous avons dû faire avec 800 000 euros en moins que le budget précédent. Ce n’est pas tant que nous avions un budget en baisse mais il fallait respecter l’absolue nécessité d’un équilibre financier, celui qui a été voté par la ville… Le bilan est bon en termes d’abonnement puisque nous avons enregistré à ce jour une hausse d’une centaine d’abonnements par rapport à la saison précédente. Je parle bien des abonnements « tout public ». Nous avons eu tendance par le passé à communiquer sur les abonnements globaux qui totalisaient les abonnements scolaires ou jeunes publics. Là, je parle d’abonnement « tous publics » : nous étions à 4 400 abonnements sur la saison précédente, nous devons être à 4 500 abonnements sur la saison en cours. Nous avons aussi réintroduit l’abonnement « lyrique » et sur cet abonnement nous sommes à 1 100 abonnés, ce qui est une très belle performance.
Ce qui fait environ une salle pleine du Grand Théâtre Massenet pour chaque production…
C’est cela, oui, sachant que nous programmons généralement trois fois le même spectacle lyrique sur la saison. Nous sommes donc très satisfaits.
Cette hausse se situe-t-elle dans les objectifs que vous vous étiez fixés ?
Secrètement, j’espérais rester à l’identique. La barre fixée était donc assez haute puisque sur la saison nous proposons moins de spectacles, moins de productions avec moins de budget.
Combien de spectacles en moins justement ?
Il convient d’évoquer notre nouvelle philosophie… Nous avons donc changé le nom de la maison, d’Opéra-Théâtre, elle est devenue Opéra pour ne se consacrer qu’à l’opéra en général dans ses genres chorégraphiques, symphoniques et lyriques, avec de la musique de chambre et des récitals. Notre programmation ne concerne donc plus les spectacles de théâtre, de jazz ou de variété. Or chacun comprendra que ce type de spectacles pouvait très facilement dynamiser les abonnements, une grosse affiche Jazz ou un grand comédien et le tour était joué… Là, ce n’est plus le cas. C’est une forme de pari que nous avons tenté, il faut le savoir, en sachant que l’objectif était très ambitieux. Malgré cela, nous parvenons à dépasser le chiffre d’abonnement de la saison dernière. J’en suis très heureux ! Sur le simple aspect musical et chorégraphique de cette saison, nous sommes parvenus à convaincre le public stéphanois.
Sur les 20 dernières années, nous avons connu la Maison et la Culture, l’Esplanade, l’Opéra-Théâtre et donc l’Opéra… Cela ne fait-il pas trop de changements de nom ?
Ce n’est pas très productif en termes d’image mais c’était aussi lié à des époques… La fin des années 60 était liée à l’émergence des maisons de la culture… Ensuite, L’Esplanade correspondait à une période durant laquelle les théâtres aimaient à prendre des noms génériques puis, à moment donné, nous sommes passés à l’Opéra-Théâtre car la programmation s’y prêtait. Notre dernier changement de nom témoigne surtout de la nouvelle ligne artistique que j’ai voulu fixer.
Quelle est-elle, cette ligne artistique ?
Nous sommes une maison d’opéra, nous accueillons des productions d’opéra symphoniques, chorégraphiques, de musique de chambre et des récitals. C’est la première fois que nous définissons notre rôle de manière aussi précise. C’est pour marquer cette nouvelle orientation que nous avons changé d’appellation pour ne garder que le terme « Opéra ». D’autant que nous avons la chance à Saint-Étienne d’avoir un Centre Dramatique National qui propose une programmation théâtrale exemplaire. Nous n’étions pas là pour faire du théâtre. Le CDN fait cela très bien. Sachant que dans le cadre de cette réorientation, je souhaitais développer la dimension productive de nos différents ateliers, notre orchestre et chœur, tout en valorisant l’aspect scolaire, ce qui est une tradition ici. Nous avons toujours eu pour ambition de faire venir ici le jeune public en créant des liens transversaux avec notre programmation « tout public ». C’est pour cela que nous avons introduit cette année une production « Le médecin malgré lui » tournée vers le public scolaire. Nous allons essayer de reproduire cela chaque nouvelle saison. C’est une autre première.
Quel est le statut juridique de l’Opéra de Saint-Étienne ?
L’Opéra de Saint-Étienne est en régie municipale directe. C’est un service de la ville de Saint-Étienne comme d’autres services d’ailleurs…
Avez-vous à terme la volonté de faire évoluer ce statut pour aller vers plus d’indépendance ou appeler d’autres financements ?
C’est aux élus de décider de ce genre d’évolution. Mais je suis persuadé en effet que nous devons aller vers moins de contrainte en termes de fonctionnement. Je suis partisan d’un statut qui nous octroierait plus d’autonomie ou plus d’indépendance, oui, de façon à attirer de nouveaux financements extérieurs comme vous l’évoquiez.
J’imagine que vous n’avez pas la main, par exemple, sur d’éventuels recrutements… ?
Nous avons moins la main, c’est vrai, qu’avec un statut plus autonome comme c’est le cas pour la majorité des opéras français. Nous retrouverions plus de liberté. Il y aurait toujours un conseil d’administration, avec des élus, histoire de ne pas faire n’importe quoi non plus. Mais en tant que régie municipale, nous sommes un service de la ville et nous devons nous plier aux règles de la collectivité, qui parfois ne sont pas adaptées aux maisons d’opéra. Nous ne faisons pas le même métier. Mais ce n’est pas à moi de me prononcer sur l’avenir du statut de l’Opéra. En tant que professionnel du spectacle vivant, mon conseil serait d’aller vers un statut plus évolutif. Je crois que les élus de la ville ont été clairs à ce sujet. L’étude de cette évolution est programmée.
Il y a 7 ans, vous avez été victime du précédent changement de municipalité. Comment avez-vous vécu cette situation ?
Je ne reprendrais pas forcément le terme de victime, ce sont les aléas d’une collectivité ou de nos métiers.
Des aléas politiques ?
Peut-être mais le passé est le passé et je ne veux pas y revenir. J’ai été remercié en 2009, je suis revenu en 2014 pour participer au redressement de cette maison. J’essaie de faire mon travail au quotidien sans faire référence au passé. C’est aussi simple que ça. Mon cas personnel n’intéresse personne.
Mais ceux que vous remplacez auront vécu la même situation… ?
Je ne veux pas polémiquer à ce sujet. Je ne suis pas convaincu qu’ils aient vécu la même situation. Libre à eux de le penser ou de le croire. Je ne me situe plus sur ces aspects. Ce qui s’est passé en 2009 appartient au passé, je le répète. Ce qui s’est passé en 2014 aussi. Ce n’est plus ma problématique aujourd’hui. Je suis plongé dans la gestion quotidienne de cette maison, nous travaillons à bâtir les prochaines saisons… Aller de l’avant, c’est ça qui m’intéresse !
Ces multiples changements ne nuisent-ils pas à l’image de l’Opéra ?
Ces changements ne servent pas l’image de la maison. Après, je ne suis pas certain que les changements que vous évoquez soient politiques. Je ne suis pas là pour juger l’aspect politique des choses. Des événements se sont déroulés. Ce n’est pas bon pour la maison. Je ne vais pas vous dire le contraire. Maintenant, je suis peut-être naïf, mais je ne crois pas que cela a un rapport avec la politique. En 2020, il arrivera ce qu’il arrivera, mais la question ne sera pas politique, c’est évident. Nous sommes au service du public. Nous dépendons d’une collectivité qui est gérée par des élus, qui s’inscrivent c’est vrai dans un cadre politique. Nous ne sommes pas là pour faire de la politique. Nous sommes là pour servir le public en fonction de la ligne qui nous est donnée par les politiques. Et si nous ne sommes pas contents, nous avons toujours la possibilité de partir.
Vous n’avez pas eu à subir les conséquences de ces changements lors notamment de coproductions ?
Je ne vous cache pas que le premier mois fut délicat mais une fois passé ce premier mois, tout est rentré dans l’ordre, à l’intérieur comme à l’extérieur. Nous n’avons jamais eu à subir de conséquence de tout cela. Nous bâtissons les prochaines saisons de la maison et à aucun moment, dans le milieu, on nous fait sentir quoi que ce soit pour monter des projets. Nous collaborons avec tout le monde. Tout le monde a tiré un trait sur ce qui s’est passé parce que, justement, la saison 15/16 est lancée et qu’elle fonctionne très bien ! Nous avons plus d’abonnés ; La presse régionale ou nationale vient, elle est très bonne ; Les artistes sont chaleureusement accueillis par le public, bref, la page a été tournée. La maison fonctionne bien, le public répond présent et la qualité artistique est au rendez-vous. Sur « Tosca », le public a fini debout, les spectacles sont pleins… Tout le monde a envie de travailler avec nous. Cela rend notre quotidien plus facile…
Avez-vous constaté des changements entre votre départ en 2009 et votre retour en 2014 ?
Vous savez bien que lorsque je suis revenu, la maison n’était pas celle que j’avais quittée… Cette maison a subi un certain nombre de problèmes quelques années durant. Lorsque je suis revenu en juin 2014, je l’ai retrouvée un peu au bord du gouffre, c’est vrai. Mais rapidement, tout le monde s’est remis au travail et aujourd’hui elle fonctionne de nouveau. La réalité, c’est ça ! J’ai retrouvé des professionnels performants, impliqués… J’ai retrouvé l’orchestre… J’ai en fait retrouvé intact l’énorme potentiel de la maison. Notre job c’est de profiter et d’exploiter au mieux de ce potentiel.
Comment se positionne la saison « jeune public » dans votre nouvelle ligne artistique ?
J’ai la chance de m’entendre très bien avec Arnaud Meunier, le directeur de la Comédie de Saint-Étienne. Lui fait du théâtre, nous nous faisons de la musique. Le scolaire et le jeune public ont, bien évidemment, toujours leur place à l’Opéra. A la seule différence que nous ne le considérons plus comme un « genre particulier ». On a trop souvent considéré le « jeune public » comme un genre en soi.
Un genre reconnu en tant que tel ici…
Bien sûr. Mais ce n’est pas le genre qu’il faut reconnaître, je crois, mais bien le public en lui-même. Le Jazz est un genre, le théâtre est en genre, pas le jeune public.
En même temps, le Théâtre Nouvelles Générations à Lyon ne travaille que sur le jeune public…
Certes mais je ne crois pas que le jeune public soit un genre en tant que tel. Aujourd’hui, le jeune public est une composante essentielle du public, mais c’est un public avant d’être un genre. C’est pourquoi nous allons nous concentrer sur l’aspect musical des choses. La Comédie reprendra toute la partie théâtrale. Nous allons essayer d’améliorer ce que nous faisions déjà, c’est-à-dire des passerelles du lyrique, du chorégraphique et du symphonique vers les scolaires en réadaptant certains spectacles au format « scolaire ». Par exemple, on ne présente pas « Tosca » dans son intégralité à des élèves de 6e…, le spectacle a été retravaillé. Nous continuerons à faire de l’accueil de compagnies comme nous l’avons toujours fait ici mais avec des productions orientées vers le lyrique, la musique ou la chorégraphie. Cela pourra être du théâtre musical, mais il n’y aura plus à terme de théâtre pour le « jeune public », ce sera le domaine de la Comédie.
Le secteur « jeune public » existera toujours en tant que tel ?
On joue un peu sur les mots là… Je n’appelle pas cela le secteur jeune public mais je considérerais le jeune public comme un public à part entière. Il y aura toujours ici des spectacles conçus et programmés pour un public dit « jeune » ou « scolaire ».
Il y aura toujours une personne dédiée à la programmation de ce public ?
Oui. Il y aura bien quelqu’un pour imaginer les passerelles dont je vous parlais entre les spectacles. Il y aura des budgets spécifiques, avec une programmation spécifique.
Plusieurs compagnies théâtrales indépendantes stéphanoises collaboraient à la saison dite « jeune public » de l’Opéra. Qu’en sera-t-il ?
Si ces compagnies font des spectacles de théâtre exclusivement, elles devront s’orienter vers la Comédie. Vous le savez bien, nous avons souvent eu plaisir ici d’entretenir une petite « guéguerre » entre la Comédie et l’Opéra. Cela n’a plus lieu d’être. Et nous nous entendons très bien avec A. Meunier. Nous partageons les mêmes points de vue. La Comédie s’occupe du théâtre, nous de la musique. C’est très bien ainsi. Vis-à-vis des scolaires, nous devons proposer une offre allant vers la musique et vers la danse. Et le public stéphanois trouvera grâce à nos deux complémentarités, une offre magnifique.
C’est pour cette raison que l’offre théâtrale qui se joue à l’Opéra a été confiée à un opérateur privé, Legros Productions…
Par tradition, l’Opéra proposait une offre théâtrale dite de divertissement ou de boulevard, que la Comédie ne pouvait pas englober aux égards à son propre cahier des charges. Parallèlement, nous constations une demande du public sur ce type de spectacles, qui existe toujours d’ailleurs. La ville a donc décidé de programmer une saison de théâtre dit « de divertissement » dans le lieu de l’Opéra. Nous n’avons donc plus rien à voir avec cette saison qui utilise néanmoins le lieu de l’Opéra pour programmer ses spectacles. Mais aujourd’hui, nous sommes complètement détachés de cette saison. L’infrastructure de l’Opéra accueille deux saisons, celle de l’Opéra et celle qui s’appelle les « Théâtrales » programmés par Legros Productions. Pascal Legros collabore depuis des années avec la ville de Saint-Étienne… Il y a eu des rencontres, des propositions et cela s’est fait. Pascal Legros travaillait déjà ici à l’époque de Jean-Louis Pichon et les dernières saisons, ses spectacles figuraient également au programme de l’Opéra.
Est-ce toujours dans cette volonté de clarification artistique qu’ont été supprimés les festivals Nouveau Siècle et Buzz Génération ?
Par définition, je crois qu’un lieu n’a pas pour ambition de programmer des festivals. Un festival, par nature, c’est quelque chose d’éphémère ou d’extraordinaire. Un lieu n’est pas éphémère. La saison de septembre à juin tient lieu en fait de festival global. À côté d’une saison, vous avez des gens qui sont spécialisés dans la création d’événements comme des festivals. Un lieu n’a pas vocation à programmer un festival, à condition de travailler quelque chose d’exceptionnel comme peut l’être le Festival Massenet qui, en fait, est une Biennale. Une Biennale revêt ce caractère exceptionnel. Avoir trois festivals dans une saison n’avait pas de sens. Pour évoquer notamment Piano Passion (que vous avez omis de citer), je crois qu’un Festival ne peut se suffire de 5 titres. 5 titres ou soirées ne suffisent pas à construire un festival. Prenez tous les festivals qui existent en France, ils s’étalent sur une dizaine de jours, avec des dizaines de concerts, des artistes… Un festival digne de ce nom ne peut pas avoir 5 titres. Lorsqu’il a été créé dans les années 2000, Piano Passion avait un sens parce qu’il proposait une douzaine de spectacles autour d’animations spécifiques… En juin 2014, je constate que Piano Passion se résumait à 5 productions. C’est devenu une programmation. Enfin pour certains de ces « festivals » ils ne rencontraient plus leur public, c’est aussi simple que ça.
On a toujours dit que « Buzz Génération » fonctionnait bien sur le public adolescent ?
« Buzz » marchait mieux que « Piano Passion » en fait. « Piano Passion » ne remplissait, à la fin, qu’un tiers de la salle… Pour « Buzz », le constat c’était que le festival noyait le reste de la programmation de la saison.
Qu’en est-il du travail vers ce public pré-adulte ?
C’est un public qui nous intéresse beaucoup. C’est la raison pour laquelle nous avons pris la décision de proposer un spectacle lyrique tourné vers les scolaires. Compte tenu des rigueurs budgétaires, c’est un pari ambitieux car il s’agit d’adapter une forme de spectacle à un public nouveau. Le spectacle lyrique que nous proposons aux scolaires est revu et corrigé, adapté à ce public, ce qui nécessite un gros travail. Pour « Le médecin malgré lui », nous avons accueilli plus de 1 500 scolaires ! Ce n’est pas rien… C’est la raison pour laquelle je demande au chef invité d’imaginer un programme sur deux en direction des scolaires. Je fais exactement la même demande pour les compagnies chorégraphiques, ce sera le cas pour le Malandain Ballet Biarritz qui présentera une représentation adaptée à ce public. Pour nous, ce public est essentiel. Il y a certes des codes à fournir. Notre ambition est d’adapter, à chaque fois qu’il est possible, des formes de spectacles dits « tout public » à ce public scolaire, en complément des spectacles conçus pour le scolaire. Cette mission est essentielle pour nous et nous envisageons de la développer. Si vous étiez venus à la première de « Tosca », vous auriez été étonné par la nature du public, il y avait beaucoup de jeunes spectateurs. Il y avait une grosse ambiance…
Vous avez développé des concerts de musique de chambre en partenariat avec l’Hôtel Mercure…
L’Opéra a toujours eu un partenariat avec l’Hôtel Mercure. Nous avons décidé de collaborer afin de présenter des spectacles différents en réintroduisant de la musique de chambre dans une nouvelle forme de convivialité. C’est une nouveauté cette saison… Nous avons enlevé certaines choses dont les festivals que vous évoquiez, mais on a rajouté d’autres propositions comme ces concerts de chambre ou des récitals à voix.
Qu’en sera-t-il de la Biennale Massenet ?
Nous entendons poursuivre l’aventure de la Biennale Massenet mais en la réinstallant les années paires, comme lorsqu’elle fut créée en 1990. Nous n’avons pas eu le temps de le faire pour la période 2016, la prochaine édition de la Biennale Massenet se déroulera donc en 2018 et à la rentrée. Programmer la Biennale au printemps n’avait pas de sens. Nous la programmerons en début de saison 2018, en la considérant de nouveau comme un événement exceptionnel. C’est pourquoi la Biennale ne pouvait se tenir en même temps que la présentation de la nouvelle saison au printemps.
Difficile de ne pas évoquer le retour de Jean-Louis Pichon…
Les maisons d’opéra ont aujourd’hui besoin de vrais managers à leur tête. On ne dirige plus un opéra comme on le faisait il y a 20 ou 30 ans. Tout a changé. Dorénavant, il faut affirmer ce profil de manager. Or, j’ai ce profil de manager, ma carrière en témoigne. Lorsque je suis parti de Saint-Étienne, la maison respectait tous ses engagements financiers, nous n’avions aucun déficit… De plus en plus, les directeurs d’opéra font appel à des conseillers artistiques. Vincent Bergeot, mon prédécesseur, avait un conseil artistique aux voix en la personne de Josquin Macarez. Il me fallait un conseiller aux distributions artistiques. Jean-Louis Pichon de par son expérience est reconnu par ses pairs comme étant un excellent conseiller aux voix. Il fait partie du jury du Concours Placido Domingo, il voyage à travers le monde, il possède un réseau extraordinaire… Le connaissant bien, il aurait fallu que je sois idiot pour me priver de ses compétences et de ses conseils artistiques. J’insiste, J-L. Pichon n’est pas un directeur artistique : il est « simplement » présent (et ce n’est pas péjoratif) pour me conseiller artistiquement pour les distributions lyriques. Comme le faisait J. Macarez pour V. Bergeot. Comme le font beaucoup d’autres. Concrètement, je dis à Jean-Louis Pichon, « je veux faire Tosca, quels seraient les meilleurs interprètes pour tel ou tel rôle », et lui me liste une série de chanteurs en fonction d’un budget que j’ai prédéfini. Il est là pour me conseiller sur la distribution des voix. Ce qu’il maîtrise parfaitement. Il me conseille un ou plusieurs chanteurs et en fin de ligne c’est à moi que revient la décision finale. Je n’ai rien inventé dans ce fonctionnement… Cela s’est toujours passé ainsi partout…
J-L. Pichon mettra également en scène un opéra…
C’est moi qui le lui ai demandé ! Je ne suis pas magicien, entre nous, cela m’aurait simplifié la vie… Lorsque je suis arrivé en juin 2014, nous avons découvert le déficit financier qui a été établi. Nous avons dû composer une nouvelle saison avec 800 000 euros de moins. Or, la maison a créé par le passé certaines productions qui lui appartiennent. Elles ne coûtent donc rien. Pour certaines, la mise en scène a été assurée par Jean-Louis Pichon, c’est le cas du « Roi d’Ys ». J-L. Pichon nous a cédé ses droits de mise en scène, gratuitement. Cet opéra ne me coûtait rien. « Tosca » a été prêté gratuitement par le maire de Marseille au maire de Saint-Étienne, ce qui nous a fait économiser pas mal d’argent. Moi, je prends. Comme j’ai pris « Le Roi d’Ys » dont nous disposons des costumes et des décors dans nos murs. Jean-Louis Pichon nous offre ses droits, cet opéra ne me coûte rien en production, je prends ! Cet opéra avait de plus rencontré un beau succès public et a beaucoup tourné depuis. En tenant compte des 800 000 que nous n’avions pas, nous avons essayé d’imaginer des solutions qui nous permettaient de présenter malgré tout une saison qui tienne la route ! C’est aussi simple que ça ! Parce que nous avons nos réseaux, j’ai les réseaux que j’ai mis en place. C’est ça aussi, mon job ! J-L. Pichon fait partie de ce réseau comme d’autres… Il faut remercier mes prédécesseurs d’avoir su garder ce patrimoine, je tiens à le dire… J’ai été nommé ici pour faire ce job, de manière professionnelle, c’est ce que je fais. Je travaille pour le public stéphanois pas en fonction des histoires de chacun…
Thierry Malandain, lui aussi, sera de retour…
Nous avons noué des partenariats avec son Ballet. Nous avons mis en place une série d’échanges. Certains artistes connaissant nos difficultés actuelles ont adapté leur prétention financière. C’est cela un réseau. Il n’y a pas de secret. Pour monter cette saison avec 800 000 euros de moins, nous avons dû faire preuve d’imagination et activer tous nos réseaux. Cela fait plus de 20 ans que je fais ce métier…
Quels seront les prochains grands rendez-vous de la saison ?
Certains grands rendez-vous sont déjà remplis : « Nabucco », « Casse Noisette », tout ça c’est complet… Les spectateurs ont besoin de repères, ce que sont ces chefs-d’œuvre… On peut parler des concerts de l’Orchestre de Saint-Étienne. Cet orchestre est composé de musiciens stéphanois et ligériens. C’est important de mettre en avant la qualité de notre orchestre. C’est la force vive de la maison. Nous aurons « L’Italienne à Alger », une production de la maison. Il y aura « Le Roi d’Ys » dont nous avons parlé… Le gros pari de cette année, c’est « Les caprices de Marianne », une coproduction novatrice avec 14 autres théâtres. C’est une œuvre ambitieuse. Je peux déjà vous annoncer que la prochaine saison révélera d’énormes surprises que nous aurons l’occasion d’évoquer. Elle sera très étonnante. En respectant la même rigueur financière d’ailleurs. Comme je le disais, nous avons bâti cette saison un peu à la hâte… Mais les prochaines saisons refléteront nos nouvelles orientations.
Le personnel créatif de l’Opéra a-t-il été impacté par tous les événements que l’on sait ?
Je suis arrivé en juin 2014 en pleine tourmente… Je crois qu’aujourd’hui, la page est tournée. On essaie de travailler vers le même objectif, en concertation. Pour les concerts de musique de chambre, par exemple, nous avons proposé une carte blanche à l’orchestre. Ce sont les musiciens qui m’ont proposé le programme des quatre concerts. C’était bien la preuve de notre confiance. Je trouve que nous avons retrouvé une forme de sérénité… Nous ne gérons plus ici les problématiques passées. L’état d’esprit est bon. Quand l’orchestre applaudit son chef lors de « La Tosca », c’est symbolique fort, non ? Ils lui ont envoyé des roses, ce que je n’avais jamais vu avant. Les musiciens ont tapé des pieds pour manifester leur approbation à ce nouveau chef… Mais, restons humbles et travaillons sérieusement… Au final, c’est le public qui décide. C’est lui, le public, qui fera que la maison fonctionnera bien. Aujourd’hui, tout va bien, touchons du bois…




