C’est à Nicolas Sarkozy que l’on doit la création en 2008 de postes de députés censés représenter les Français vivant à l’étranger au sein de communautés homogènes pour les législatives de 2012. L’ancien président prenait acte d’une réalité implacable : plus de 2 millions de Français vivent à l’étranger et constituent plusieurs communautés expatriées homogènes recensées par différents consulats. Il paraissait logique que ces expatriés Français puissent bénéficier de représentants susceptibles de défendre leurs intérêts, qui peuvent être différents des nôtres, au sein de l’Assemblée Nationale. La mondialisation prenant acte et consistance jusqu’à l’Assemblée, pourquoi pas, au fond. Ainsi 11 postes ont été créés en fonction de répartitions géographiques plus ou moins cohérentes. On sait, par exemple, que la 8e circonscription censée représenter l’Europe du Sud Est se résume à la forte communauté française résidant en Israël. On restera plus circonspect sur, par exemple, la 10e ou 11e circonscription représentant respectivement une bonne moitié de l’Afrique et toute l’Asie (Australie comprise), difficile dans ce cas-là d’évoquer quelques notions de communautés ou d’intérêts communs…

La première circonscription des députés pour les Français établis à l’étranger concerne la zone géographique des États-Unis et du Canada, soit une communauté de près de 250 000 Français pour 150 000 électeurs inscrits. Ce qui au vu de certaines circonscriptions rurales ne paraît pas farfelu en termes de nombre d’électeurs. En 2012, la socialiste Corinne Narassiguin battait Frédéric Lefebvre qui avait la singularité de n’avoir jamais vécu à l’étranger contrairement à sa concurrente socialiste installée depuis de nombreuses années à New York. Malheureusement pour C. Narassiguin, ses comptes de campagne ont été invalidés par la commission, pour des raisons plus procédurales que morales. Cependant, cette invalidation s’accompagnait d’une interdiction de se représenter à une autre élection pendant un an. Du coup, le 9 juin dernier, l’élection s’est rejouée mettant en concurrence le même F. Lefebvre, et Franck Scemana, un franco-canadien installé à Montréal. Rappelons que F. Lefebvre, originaire de Neuilly et fils d’un médecin anti-gauliste et pro « Algérie française », est un fidèle de Nicolas Sarkozy, et qu’il n’est pas spécialement réputé pour sa finesse intellectuelle. À un journaliste qui lui demanda son livre de chevet, l’ancien porte-parole de l’UMP évoqua « Zadig et Voltaire », la marque parisienne de prêt-à-porter… Il est, tout au plus, un fidèle « porte-flingue », comme fut Jacques Toubon à Jacques Chirac, avec la même élégance et fulgurance…

Le 9 juin dernier, F. Lefebvre a donc été élu au second tour de ces élections avec 53,75 % des voix contre 46,25 % de voix à son opposant. F. Lefebvre a été élu avec un peu plus de 1 500 voix de plus que son concurrent. Mais avec un taux de participation de 14 % et un taux d’abstention de 86 % !!! Comment dans une démocratie digne de ce nom peut-on être élu avec seulement au second tour un peu plus de 7 % des inscrits (soit 11 000 votes sur 150 000 inscrits) !!! Quelle légitimité ce député aura-t-il à l’assemblée et quelle crédibilité son élection apporte à notre système démocratique, en rappelant que le poids électoral de F. Lefebvre sera le même que n’importe quel autre député élu avec des critères bien plus honorables… Cette mascarade impose une rénovation de notre code électorale. À ce jour, une seule règle oblige un candidat à obtenir au premier tour au moins 12,5 % des électeurs inscrits pour se présenter au second tour. Si un seul ou aucun candidat ne remplit cette condition, les deux candidats ayant obtenus le plus de voix au premier tour peuvent se maintenir au second tour. Si, en revanche, plusieurs candidats remplissent cette condition, il peut donc y avoir des cas de triangulaire ou de quadrangulaire (un second tour entre trois ou quatre candidats). Il n’existe aucune condition minimale tenant compte du pourcentage obtenu en fonction du nombre d’inscrits. Ainsi, un député peut-il être élu avec seulement 7 % de voix des inscrits. Cela préfigure-t-il d’un mouvement de fond tant, lors des dernières élections législatives, municipales ou Européennes, les taux d’abstention affolent tous les records… Ne pourrait-on pas tout simplement annuler une élection et remettre directement en cause les candidats si un pourcentage minimum de votes n’était pas atteint ?

Après les Printemps Arabes, dont on ne mesure toujours pas les conséquences et les déflagrations, de la Turquie au Brésil, les soulèvements populaires se multiplient dans des pays que l’on croyait pourtant à l’abri de la crise grâce à des taux de croissance impressionnant. Ne peut-on pas imaginer pareil scénario dans nos sociétés occidentales si notre appareil n’a de démocratique que l’apparence ?