La nouvelle création de la compagnie Nosferatu Production s’inspire du combat mené par les ouvrières de l’entreprise de lingerie Lejaby à Yssingeaux pour préserver leur emploi. Rencontre avec la directrice artistique de la compagnie Nosferatu Production, Claudine Van Beneden :
Pouvez-vous nous présenter rapidement la compagnie Nosferatu Production ?
La Compagnie est installée depuis 2004 en Haute-Loire, est en résidence association depuis 7 ans au Théâtre d’Yssingeaux, nos créations sont toujours réfléchies en lien avec la musique ou la voix. Notre équipe est constituée de comédiens (nes), musiciens (nes) et chanteurs (ses). Au sein de notre démarche se dégage une volonté de travailler sur des textes d’auteurs contemporains, le plus souvent vivants, et notre goût pour la musique provoque régulièrement une réflexion sur le théâtre musical. Notre objectif est de proposer un théâtre populaire, généreux et humain. La Compagnie Nosferatu a toujours été sensible à l’implication des populations locales et au développement des publics. Depuis le début de notre résidence association, nous n’avons eu de cesse de proposer des échanges et des rencontres avec le public. La Compagnie Nosferatu est subventionnée par la DRAC Auvergne, la Région Auvergne, le Conseil Général de la Haute-Loire, la Ville d’Yssingeaux, la Communauté d’agglomération du Puy en Velay, la Ville du Puy-en-Velay, (la Spedidam et l’Adami selon les projets).
À ce jour, vous avez créé autant de spectacles dits tout public que de spectacles « jeune public ». Un hasard ou une volonté affirmée de toucher tous les publics ?
Les spectacles se décident en fonction des envies et certains sujets sont plus liés à l’enfance. C’est moi, qui, en général, décide du projet sur lequel la Cie travaille, lorsque je m’intéresse aux contes Perrault, c’est tout naturellement que le spectacle devient un spectacle familial et jeune public. Concernant notre travail sur la petite enfance c’est dans le cadre de la résidence avec Yssingeaux que ce spectacle a été créé, j’ai travaillé un moment, dans le cadre de la médiation avec des assistantes maternelles au sein de crèches et ces rencontres m’ont amenée à réfléchir à une forme pour les tout-petits. J’aime aussi beaucoup quand les actions culturelles provoquent des rencontres susceptibles de donner naissance à un projet, ce fut le cas concernant notre création avec les tout-petits.
Vos spectacles mêlent, jusqu’à présent, théâtre et musique. Est-ce votre marque de fabrique ?
Oui, tout à fait. Je suis moi-même comédienne et chanteuse, la Cie s’est rapidement composée d’artistes comédiens (nes) chanteurs (ses) ou comédiens (nes/musiciens (nes). La musique jouée en direct est souvent présente mais à différents degrés. Nos spectacles peuvent être des cabarets musicaux, du théâtre chanté ou des créations où le texte est l’élément moteur mais la musique est toujours là. C’est peut-être parce que mon rêve serait un jour de créer une vraie comédie musicale.
Vous abordez des sujets essentiellement sérieux et actuels comme la solitude, la pauvreté, la violence… « Et la tendresse, bordel » ?
Il y en a bien sûr ! Dans les propositions jeune public déjà ! Et puis même dans « Darling » de Jean Teulé, notre précédente création qui traite de la violence familiale et conjugale, il y a beaucoup de tendresse pour Darling dans la mise en scène et dans l’interprétation. C’est peut être une partie des origines du théâtre grec qui me motive dans ces choix, pour moi le théâtre fait partie de la vie de la cité, il permet de parler de question d’actualité, de politique ou autre. Mais ce n’est pas parce qu’on aborde ces sujets que c’est forcément dramatique ou tragique : en 2010 nous avons monté un cabaret musical qui parlait de la crise et on y riait aussi beaucoup !
Avec « Plates coutures », vous abordez, pour la première fois, frontalement la question sociale. Comment est né ce projet ?
J’avais l’idée d’adapter le roman « Darling » de Jean Teulé et je voulais parler d’intime et de collectif. J’ai créé un vaste projet intitulé « Femmes : histoire intime, histoire collective » qui serait composé de 2 spectacles. D’abord « Darling » de Jean Teulé ; l’histoire intime d’une femme. Puis « A Plates Coutures » : l’histoire collective d’un groupe de femme. Mon intérêt pour les sujets dits « sociaux » est lié à mon implication dans le cadre de ma résidence à Yssingeaux ; ce sont les gens ou les situations que je rencontre qui suscitent les idées de projets. Après je travaille soit sur un texte existant ou j’essaie de créer tout d’un bout à l’autre.
Vous vous êtes intéressée au sort des ouvrières de Lejaby dès 2010. D’où provient cet intérêt ?
Étant en résidence au Théâtre d’Yssingeaux, j’ai assisté dès 2010 aux premières manifestations des ouvrières Lejaby alors que des ateliers en Rhône Alpes fermaient. Les ouvrières d’Yssingeaux ne manifestaient pas encore contre la fermeture de leur atelier à Yssingeaux mais voir ce groupe de femmes en lutte pour sauvegarder les emplois des autres ateliers, ça m’a interpellé. J’ai gardé dans un coin de ma tête l’idée d’un projet sur une lutte de femmes sans doute ouvrières. Peu de temps après, dans le cadre de mes ateliers avec des lycéennes j’ai eu la sensation que quelque chose « se perdait » dans les acquis des femmes. Pour les ouvrières de Lejaby, tout s’est ensuite accéléré : fin 2011, on apprenait la fermeture de l’atelier et en janvier 2012, elles occupaient l’usine et là nous avions des éléments pour parler d’une lutte et de ses moments de conviction et de désespoir.
Vous avez réalisé un long travail de collecte de la parole auprès des ouvrières. Une phase indispensable ?
Oui, je voulais que la pièce, les personnages et les situations soient au plus proches de la réalité. Je voulais aussi que l’on puisse parler de ce qui traverse l’humain dans cette perte d’emploi qui pour ces femmes ayant pour la plupart passé plus de 40 ans de leur vie dans cette entreprise était aussi une perte de repères.
Le texte fait suite à une commande d’écriture à Carole Thibaut. Comment s’est produite votre rencontre ?
Je l’ai tout simplement contactée début 2011 pour lui parler de l’idée du projet, je ne la connaissais pas, je ne connaissais que son écriture. J’étais persuadée qu’elle était l’autrice qu’il me fallait. Je savais aussi que comme moi, elle était engagée dans des luttes de femmes (égalité homme/femmes par exemple). Elle a été emballée par le projet et je peux dire aujourd’hui que c’est une belle amitié personnelle et artistique qui est née de cette rencontre.
Comment s’est déroulée ensuite la construction de la pièce ?
Nous avons beaucoup échangé dans un premier temps sur ce que je voulais dire avec cette pièce. Ensuite nous avons rencontré des ouvrières Lejaby à Yssingeaux mais aussi dans d’autres villes où il y avait eu des fermetures d’ateliers (Le Teil, Bellegarde) de juin 2012 à fin 2013. Carole Thibaut a rencontré les comédiennes et le comédien car elle voulait composer des personnages un peu comme un costume sur mesure. Et puis elle s’est attelée à l’écriture de la pièce début 2013. De notre côté avec l’équipe artistique, nous avons fait de petites périodes de travail sur le sujet en improvisations, puis nous avons fait régulièrement des vas et viens entre ce qu’elle écrivait et ce que nous avions trouvé de notre côté. Enfin, Carole a pris du recul pour que cette histoire soit inspirée des ouvrières de Lejaby, que l’on puisse y voir une lutte de femme mais avant tout une lutte.
La musique élaborée par Simon Chomel revêt une importance très particulière également ?
Oui tout d’abord parce qu’au moment de l’occupation de l’usine, les filles (les ouvrières) chantaient beaucoup, souvent lorsqu’un officiel ou un politique se présentait. Elles reprenaient des standards de la chanson française et changeaient les paroles, et je voulais qu’on retrouve cette vie sur la scène. Et puis aussi nous avons visité des ateliers en activité et là les sons produits par les machines nous ont semblé particulièrement intéressants. Pour donner « l’ambiance » d’un atelier, Simon a travaillé ces sons avec de la musique. Et puis je voulais aussi que parfois on s’évade dans une autre dimension et là la musique est primordiale.
Vous affirmez que la pièce ne doit pas être perçue comme analyse sociologique. Qu’avez-vous voulu mettre en avant ?
Finalement, c’est une histoire collective mais on tente d’y parler de l’intime aussi. Qu’est ce que ça a changé au plus profond de ces femmes cette perte d’emploi, mais aussi cette lutte ? Est-ce que certaines ne sont pas « découvertes » au cours de cette occupation de l’atelier en 2012. Carole souhaitait aller au cœur de leurs récits, de leurs mots, de leur manière de raconter cela, au cœur de cet intime, de ces vies que beaucoup qualifient, vu de loin et de haut, de petites vies, interroger le politique et l’universalité de l’humain, ce qui fait sens, ce que cela raconte sur nous, de nos luttes et de nos obéissances, de nos résignations et de nos résistances. De nos places assignées et de nos possibles (mais si difficiles ou non désirés, non nommés, non osés) pas de côté. Ce que cela raconte de nos humanités et de nos vies dans cette société que nous continuons à coudre malgré tout jour après jour. Avec Carole, on veut parler de l’humain avant tout !
Parlez-nous de la scénographie de la pièce ?
Avec Sophie Toussaint nous avons choisi de symboliser un atelier de confection qui peut simplement se transformer pour créer d’autres espaces : l’extérieur, une cuisine chez une ouvrière ou autre. Dans la pièce l’unité de temps n’est pas respectée, nous avions besoin d’une scénographie simple qui puisse être transformable mais je voulais que l’élément primordial soit l’atelier comme si ces femmes étaient liées à vie à ce lieu. Il y a des tables de travail, des chaises d’ateliers parfois des chutes de tissus mais si on le veut on peut réduire l’espace et être ailleurs, les lumières de Christophe Pont seront donc aussi indispensables.
La lutte de ces ouvrières peut-elle s’opérer dans une certaine forme de joyeuse exaltation ?
Oui, tout à fait et j’espère que ce sera le cas dans ma mise en scène. On chante, on danse, on s’engueule, on rit. J’ai essayé de m’inspirer de ce que j’avais vu au moment de l’occupation de l’atelier.
Appréhendez-vous les réactions de ces ouvrières après les représentations ?
J’espère qu’elles vont aimer surtout. C’est rare de pouvoir montrer le résultat d’un projet à celles qui en ont été l’inspiration. Carole et moi avons essayé de ne pas les trahir tout en rendant le sujet universel. J’espère surtout qu’elles seront nombreuses à venir, je sais que pour beaucoup c’est encore très sensible et qu’elles craignent d’être replongées dans certaines souffrances. Mais comme je l’ai dit plus haut nous avons aussi voulu montrer la vie et l’espoir, je crois que ce spectacle peut leur donner la pêche !
La pièce est-elle une œuvre féministe ?
Oui, complètement. Surtout si on la ramène au projet « femmes : histoire intime, histoire collective » c’est aussi une manière de dire qu’il ne faut rien lâcher et rester vigilantes pour conserver certains acquis. Surtout dans la société actuelle où on remarque bien que la tentation est grande de retourner vers certaines valeurs traditionnelles. C’est aussi une manière d’être militante dans le cadre de l’égalité homme/femme dans le milieu artistique.
Le théâtre contemporain se confronte de plus en plus au monde économique. Pourquoi selon vous ?
Parce que le sujet est vaste et que le monde économique est de plus en plus présent dans notre société, et qu’un théâtre et une création qui s’inspire de son temps c’est un théâtre qui évolue et qui s’engage.
Le monde de l’entreprise est-il le nouveau champ de bataille contemporain ?
Je ne sais pas mais dans ce « thème » je crois qu’il ne faut surtout pas oublier l’humain.
Comment dirige-t-on et fait-on vivre une compagnie de théâtre indépendante, donc fragile, en Haute-Loire ?
On travaille beaucoup ! On patiente, on avance à son rythme ! J’essaie d’être fidèle aux artistes avec lesquels je travaille. J’essaie aussi de réfléchir les créations dans la durée (comme ce projet composé de 2 spectacles), de trouver d’autres types de financement. Parfois je dis ce que je pense, je fais du « public relation », j’élargis mon réseau, et puis il faut être un peu maligne et ne pas désespérer.
La pièce aura le bonheur de beaucoup tourner dans le bassin Stéphanois. Une aubaine ?
C’est important de pouvoir créer en sachant que dès la création on a plusieurs dates de représentation mais ce n’est pas arrivé par hasard ou juste parce que la Loire est intéressée par les luttes ouvrières. La Cie est connue depuis quelques années dans la Loire, c’était plus discret c’est tout. Et puis beaucoup de programmateurs ont vu « Darling » de Jean Teulé, la précédente création, et ils se sont engagés sur ce nouveau projet. C’est le résultat d’un long travail de notre chargé de diffusion aussi.
Qu’attendez-vous au fond de cette création ?
Déjà qu’elle tourne, et qu’elle soit vue par un grand nombre. Qu’il y ait un nouveau public et de nouveaux programmateurs qui s’intéressent à notre travail. Notre résidence se termine à Yssingeaux et j’espère aussi que ce spectacle donnera envie à une nouvelle structure de nous accueillir afin de développer un nouveau projet sur le long terme avec un lieu artistique et avec la population. Et puis après, inch’allah !




