Et si les morts se mettaient enfin à table… ?, tel est le parti pris de Grégoire Béranger, metteur en scène de la Compagnie Halte, pour la nouvelle création de la compagnie intitulée « Cadavres Exquis – Le Cabaret des Morts », présentée cette fin de mois au Centre Culturel de La Ricamarie et à l’Espace Culturel La Buire à l’Horme. Rencontre :
Pouvez-vous nous rappeler l’historique de la compagnie Halte ?
La compagnie Halte existe depuis 2004, mais pendant 6 ans nous n’avons réalisé que 2 petits spectacles. La structure n’a commencé à exister en tant que telle qu’à partir de 2011 avec ses deux grosses créations successives, les deux opus du « Marchand de Parapluie », une épopée musicale, diluvienne et fantastique, suivies d’un spectacle jeune public crée en 2013 « Les Loups du Chaperon », un conte musical pour petites quenottes, que nous avons joué à Avignon et qui tourne toujours.
Quelle est la spécificité de la compagnie Halte ?
Elle élabore, propose et travaille essentiellement sur des projets à la fois théâtraux et musicaux.
Quels rapports entretiennent musique et texte dans votre univers artistique ?
Je n’imagine pas l’un sans l’autre. Ils sont indissociables, et pour moi tout est une histoire de rythme. Tout comme à chacune de mes créations, je distingue rarement le fond et la forme. C’est à dire que ce qui m’intéresse, c’est de tenter de construire et de retranscrire un univers complet qui m’est propre où chaque élément forme un tout et n’est pas là par hasard. Et pour moi, ça passe par la musique, la parole, mais aussi par l’atmosphère plastique, la couleur dramatique des personnages,
Comment est né ce nouveau spectacle « Cadavres exquis – Le Cabaret des Morts » ?
Tout est venu du (sous) titre, et c’est sorti tout seul : « Le Cabaret des Morts ! » Je me suis dit, « tiens, ça c’est pas mal, ça sonne plutôt bien ! C’est riche et énigmatique à la fois, ça claque ! » À partir de là, beaucoup d’images se sont mises à germer ; des bribes de phrases, des ambiances, des atmosphères, des musiques, des personnages… Et petit à petit, l’idée loufoque d’un spectacle où des morts tiendraient le premier rôle, chanteraient et enchaîneraient des numéros est née et du coup, nous voilà entre déglingue, poésie et cruauté, dans une sorte de pièce d’épouvante insolite qui réanime des visages marquants. Et si les morts se mettaient enfin à table… ! S’ils se mettaient à nous parler, se mettant en scène pour nous rejouer des instants de leur vie afin de ne pas oublier ? Et quels morts ? Car c’est de Nosferatu, la Dame Blanche, Jack L’Éventreur et autres figures emblématiques de la grande faucheuse qu’il s’agit… ! Entrecoupée de scènes macabres et décalées, on emmène en musique et chansons originales une fresque d’horreur à la sauce cabaret. Un drôle de voyage dans l’Histoire et la littérature.
Pourquoi s’intéresser ainsi à la mort ?
Elle me fascine et me terrorise. Elle nous rend tous égaux au final. Ce qui est sûr c’est qu’elle est toujours récurrente dans mes spectacles, plus ou moins sous-jacente, mais elle est là ! Mais ce qui m’intéressait surtout à travers ce cabaret, c’était d’en jouer et d’en prendre le contre-pied ; on est dans la comédie burlesque malgré tout, ou je m’amuse, décale et détourne tout. Je ne sais pas si je m’intéresse plus à la mort que d’autres mais nous passons quand même notre vie avec ! Dans notre quotidien, à la tv, dans les journaux, à la radio, dans les livres, La mort est toujours présente, alors autant y aller franco !
La mort est-elle taboue au théâtre ?
Elle ne l’a jamais été ! Au contraire, la mort et le théâtre c’est une très vieille histoire. Les plus grandes tragédies, anciennes ou récentes, mettent toutes en scène la mort et sont nées dans le sang. Et ce n’est pas quelque chose qui est propre à la culture européenne, dans chaque culture du globe la mort est omniprésente au théâtre ; au Japon avec le théâtre du Nô, en Afrique et en Asie, on joue avec des masques qui représentent des démons, en Amérique latine avec des squelettes géants…
Le cinéma avec Twilight, Dracula, les sagas des morts-vivants…, s’est aussi intéressé à la mort, voire à son côté sanguinolant…
Je pense que c’est d’abord et surtout une question d’époque. Quand le roman gothique est né au XIXe siècle, entre autres : Frankenstein, Dr Jeckyll et M. Hyde, Le Moine, Dracula, très vite, des adaptations théâtrales ont vu le jour et connu un réel succès. Au XXe siècle, il y aura le théâtre du Grand Guignol avec des spectacles qui faisaient un tabac et que l’on pourrait qualifier aujourd’hui de gore où les gens venaient entendre des histoires macabres et voir du sang couler… Puis le cinéma est arrivé et a développé des moyens techniques que le théâtre n’était pas à même de concurrencer. J’en profite au passage pour parler des « Morsures Littéraires », qui est un dispositif autour de la lecture d’épouvante en caravane que nous avons créé et qui tourne autour de la littérature gothique anglo-saxonne du XIXe siècle. Une heure avant chaque représentation de » Cadavres Exquis », une drôle de conteuse accueille le public avec de courtes lectures à l’intérieur même d’une caravane. Comme dans un petit train fantôme, petit groupe par petit groupe, comme un amuse-gueule au spectacle.
Quel est votre parti pris de mise en scène ?
C’est toujours difficile de répondre à cette question quand on est à la fois auteur/adaptateur – compositeur – metteur en scène. C’est un tout depuis le début. Avec la mort, on peut passer par tous les états : la peur, le rejet, les larmes, le rire, la passion… C’est un peu cette idée que j’essaie de réaliser, en passant de l’un à l’autre, du sombre au burlesque, pour désamorcer, contraster et rythmer cette vie de morts. Malgré un thème qui peut paraître noir de prime abord, il s’agit avant tout de rendre cette rencontre (morts/vivants, comédiens/public) festive !
Pouvez-nous nous parler de la scénographie ?
Sans trop vouloir dévoiler les choses puisque la scénographie est devenue un personnage en soi, il s’agit d’un élément plutôt conséquent avec lequel on s’est amusé à créer des images variées selon la lumière. Puisque nous sommes encore une fois dans un cabaret, et que ces drôles de morts nous jouent leur vie, il fallait leur amener une scène (à l’intérieur d’une scène). Je voulais travailler autour du zonage et des angles de vu cinématographique ; champ/contre-champ, suggestion, et toujours avec l’identité plastique de la compagnie Halte, la matière brute et la patine ; un monde en noir et blanc balafré de couleurs vives
Le texte repose sur la reprise de documents, l’écriture et les chansons… Comment avez-vous imaginé une cohérence entre ces différentes formes ?
Le montage a été assez complexe. Au final, j’ai même écrit plus que ce que je ne voulais… Mais puisque je me servais de personnages déjà existants, réels et littéraires, il fallait que je me documente énormément. Ce que j’ai fait ! J’ai beaucoup lu, découvert, utilisé et adapté afin de faire coïncider tout ça à mon univers. Dans un cabaret, les numéros s’enchaînent et sans forcément de liens, ; Je pouvais donc me permettre des traitements différents suivant les scènes. Mais à la manière d’un puzzle, au bout d’un moment, les choses ont commencé à trouver une cohérence. Une trame s’est dessinée. Une histoire est née. Une pièce est là !
Revendiquez-vous la formule musicale de Cabaret ?
C’est-à-dire qu’on se retrouve 5 musiciens sur scène qui jouent en moyenne de 3 instruments plus le chant. On utilise donc une large palette de couleurs musicales. La composition est de diverses influences. À la fois circassienne un peu désaccordée, sous des tonalités mineures et plutôt sombres, à la manière des anciens cabarets berlinois… Mais où parfois le soleil montre sa truffe !
Est-ce toujours simple de faire cohabiter sur scène, comédiens et musiciens ?
Je sais avec qui je travaille. D’autant plus qu’au sein de la compagnie Halte, j’essaie d’insuffler le fonctionnement d’une troupe ; c’est-à-dire que chacun vienne avec son bagage, on mélange, on essaie, et on donne. J’essaie d’avoir toujours une approche ludique du travail. Je fidélise mon équipe, l’enrichit, et c’est toujours un régal de travailler ensemble. Le principal est de connaître sa place. Sur ce spectacle, il y a 3 comédiens, 5 musiciens, mais qui ensemble forment un véritable octuor de comédiens-musiciens-chanteurs. Et puis rajouter à ça une créatrice lumière, une scénographe, une régisseuse son, un maquilleur… ça fait une sacrée chouette équipe pour une sacrée chouette aventure ! Je suis plutôt fier et heureux de partager ça avec eux.
Quel est le quotidien d’une compagnie indépendante stéphanoise ?
C’est une lutte permanente et un travail à plein-temps si on veut le faire bien et développer nos créations ! Il faut savoir s’entourer, tant au niveau artistique, technique, qu’administratif, c’est primordial ! On a, malgré tout, la chance à Saint-Étienne et plus largement dans la Loire, d’avoir des services culturels qui ne sont pas encore trop saturés et qui donnent encore du crédit à nos besoins, des lieux qui nous accueillent et nous permettent de présenter notre travail… Après, le plus dur, c’est de sortir des murs !
Cette création est-elle appelée à tourner ensuite ? Qu’attendez-vous de cette création ?
Pour l’instant, mis à part les dates de création fin janvier, on n’a rien en vue. Le reste de l’aventure s’écrira à ce moment-là, au vu des retours qu’on aura, de la manière dont on aura vécu le tout… Ce qui est sûr, c’est que je suis bien conscient que ça reste un spectacle assez lourd techniquement, avec pas mal de personnes en tournée donc, des fois, ça peut faire peur à un programmateur. Mais pour moi, le vrai défi est là, j’adore voir et créer des spectacles avec beaucoup de gens au plateau, qu’il y ait de la vie. Le public aussi aime ça. Ce contrat-là sera rempli, le reste, on verra…
Jeudi 22 et vendredi 23 janvier à 20h30, Centre Culturel de la Ricamarie
Dimanche 25 janvier à 17h, Espace Culturel La Buire, l’Horme




