“Le temps n’a pas de prise sur les âmes”. Trente ans de silence, un anniversaire surprise, un album Rebirth enregistré aux quatre coins du monde. Le groupe stéphanois Chéry Chéry revient avec l’évidence éclatante d’une belle histoire. Rencontre avec Philippe et Jean-Luc Dufilho, frères de sang et frères de son, qui nous raconte ce retour aux affaires digne des plus grands biopics 🙂
Comment est née l’aventure Chery Chery ?
Philippe : Tout commence avec mon frère. On est deux frères, Jean-Luc et moi, on fait de la musique depuis toujours. Le premier projet s’appelait Plastic Show, à Saint-Étienne, à la fin des années 80. Je jouais de la trompette à l’époque. Et puis on a voulu aller plus loin, construire quelque chose de plus solide. C’est là qu’on a rencontré Michel, le batteur. Il était mineur — pas mineur de fond, mineur d’âge — il débarquait aux répétitions en mobylette. Jeune, mais d’une musicalité incroyable. Au départ c’était un trio : Jean-Luc et moi aux guitares et aux voix, Michel qui programmait les basses, les claviers, et envoyait tout seul derrière sa batterie. C’était magique, vraiment.
Jean-Luc : Et puis en 1991, on a rencontré Steph, le bassiste. C’était lors d’un concert de soutien — il y avait la guerre en Irak à l’époque, plusieurs groupes jouaient. Steph était dans l’un d’eux. On s’est vus jouer mutuellement, et ça a matché instantanément. On l’a un peu débauché, disons. Enfin, il est venu de lui-même. Dès la première répétition, c’était une évidence. Un frère de son, comme on dit.
Vous aviez dès le départ l’ambition d’en faire une vraie carrière ?
Philippe : On avait envie de scène, de disques, oui. On a tourné, on a enregistré. On s’est dit, pourquoi pas, si la timbale se décroche… Mais la timbale ne s’est pas décrochée. Alors ce sont nous qui avons raccroché les gants, après sept ans. Et puis il y a eu cette pause — trente ans de silence.
Jean-Luc : Steph est parti vivre au Québec. Michel s’est installé dans le Sud. On s’est perdus de vue, comme ça arrive. La vie a continué, chacun de son côté, mais la musique aussi, chacun à sa manière.
Et puis il y a eu cet anniversaire…
Philippe : (sourire) Oui. Michel nous appelle un jour pour nous inviter à ses cinquante ans, à Montpellier. Ce qu’il ne sait pas, c’est que Steph a traversé l’Atlantique pour l’occasion. En secret. Quand il l’a vu arriver, il y a eu un mec qui était prévu pour faire les basses ce soir-là — un ami musicien — et quand il a vu Steph pousser la porte, il a fondu en larmes. Il ne s’attendait pas à ça. Personne ne s’y attendait.
Jean-Luc : Et ce soir-là, on joue. Quelques reprises, I Love Rock’n’Roll de Joan Jett, quelques-uns de nos anciens titres. Et là… il se passe quelque chose d’inexplicable. Quand Michel a donné les quatre coups de baguettes pour lancer le premier morceau, j’ai senti un truc dans ma tête que je n’ai pas su nommer sur le coup. Ça a mûri pendant des semaines. J’avais l’impression d’avoir joué la veille avec eux. Trente ans s’étaient évaporés.
Philippe : Moi j’en ai parlé à Jean-Luc quelques semaines après. Je lui ai dit : “Il y a un truc là, on ne peut pas laisser passer ça.” Et Jean-Luc a dit oui sans hésiter une seconde.
Comment s’est construite la renaissance du groupe, concrètement ?
Philippe : L’hiver 2023, je me suis enfermé chez moi et j’ai composé. Huit titres, pensés pour Chery Chery dès le départ — même si à ce moment-là, l’idée d’un album n’était pas encore formulée clairement. Ces morceaux ont beaucoup bougé ensuite, parce qu’un groupe, c’est une démocratie turbulente. Des discussions, des concessions, des remises en question, deux pas en avant, trois en arrière. C’est ça aussi, faire de la musique ensemble.
Jean-Luc : Et moi j’ai écrit les paroles. En anglais, cette fois. À l’époque, on chantait en français, on revendiquait ce côté francophone. Là, je m’en suis affranchi naturellement. J’aime comment ça sonne, j’aime chanter en anglais, c’est tout. On n’avait plus rien à prouver, plus de posture à tenir.
L’enregistrement s’est fait à distance, sur plusieurs continents. Comment préserve-t-on l’âme d’un groupe dans ces conditions ?
Jean-Luc : C’est la grande question, et honnêtement, je n’ai pas la réponse rationnelle. Philippe a enregistré ses guitares à Saint-Étienne. Steph a fait ses basses dans un studio au Québec. Michel a joué sa batterie à Montpellier. Les voix, on les a enregistrées chez moi, dans le Maine-et-Loire. Et Michel a tout mixé, tout mastérisé dans son studio — un studio professionnel qu’il venait tout juste de terminer de construire. Les planètes s’étaient alignées.
Philippe : Quand j’écoute l’album aujourd’hui, je me dis que c’est impossible. Impossible qu’on ait fait ça séparément, aux quatre coins du globe. Ça ne s’entend pas. Et quand j’en parle à Michel, il me dit : “C’est parce qu’on a déjà joué ensemble.” Il y a quelque chose qui ne s’est pas perdu. Un fil invisible. C’est mystérieux, mais c’est réel.
L’album s’intitule Rebirth, avec un titre :
Soul Never Die. Ce titre dit beaucoup…
Jean-Luc : Il dit tout, en fait. Les âmes ne meurent jamais. On est quatre, et on est liés par quelque chose qui dépasse la musique. Lors de son anniversaire, Michel a évoqué Chery Chery devant tous ses proches, et il a parlé davantage de philosophie de vie que de notes de musique. Ça m’a frappé. Ce groupe, pour lui, c’était une façon d’être au monde, une façon d’être ensemble. Ça, ça ne meurt pas.
Philippe : Et puis ces trente ans n’ont pas été du vide. On a tous continué à faire de la musique, à grandir, à accumuler de l’expérience, de l’exigence. Je me demande parfois ce que seraient devenus les albums qu’on n’a pas faits. Mais ces albums-là n’existent pas. Celui-là, si. Et il a été nourri de tout ce qu’on a vécu séparément.
Le 30 juillet, vous montez sur scène. C’est un one shot ou le début de quelque chose ?
Jean-Luc : (rires) On dit one shot. Officiellement. Mais on n’a pas envie de fermer la porte à quoi que ce soit. Il y a trois ans, on n’aurait pas imaginé sortir un album. La vie est pleine de surprises — on en est la démonstration vivante.
Philippe : Ce soir-là, on sera cinq sur scène. Céline, la femme de Michel, ancienne chanteuse du groupe Lady Ballbreaker, assurera les chœurs sur plusieurs titres. Et Nico, notre ingénieur du son historique — qui fait aujourd’hui les tournées de Laurent Voulzy — reprend du service. On ne fait pas les choses à moitié.
Un mot pour ceux qui viendront ?
Jean-Luc : Venez voir un groupe de rock authentique, local, qui envoie du lourd. Sans tricherie. On sera là pour donner le meilleur de nous-mêmes, avec tout ce qu’on a accumulé, tous les combats qu’on a menés chacun de notre côté. C’est ça qu’on va déposer sur scène.
Philippe : On fait ça parce qu’on aime le faire, et parce qu’on aime le faire ensemble. C’est aussi simple et aussi rare que ça. Cette aventure, on aurait été ingrats de ne pas la partager.




