L’école des Mines de Saint-Étienne fête son bicentenaire, occasion rêvée pour évoquer cet anniversaire avec Hervé Jacquemin, chargé de missions culture scientifique, technique et industrielle & bicentenaire. Rencontre :

Pouvez-vous, dans un premier temps, nous présenter succinctement l’École des Mines de Saint-Étienne ?

L’École des Mines est une école de formation d’ingénieurs, en l’occurrence d’ingénieurs civils des mines qui est la formation initiale. Mais depuis le début des années 2000, des formations spécialisées en microélectronique à Gardanne (entre Marseille et Aix-en-Provence) et des formations sous statuts salariés se sont adjointes. École comme son nom l’indique mais également, avec une montée en puissance commencée dans les années 1960, établissement de recherche avec ces divers centres en métallurgie, processus industriels, management, microélectronique, santé.

Qu’en est-il de son positionnement actuel (budget, classement, réputation, international…) ?

L’établissement se classe dans les 15 premières écoles d’ingénieurs en France et ambitionne de devenir la première école d’ingénieur hors Paris. Il se positionne à l’international à travers des échanges d’élèves, ainsi que de chercheurs. Les horizons de départ pour quelques mois à une année pour les élèves dépassent ceux des seuls pays européens ou d’Amérique du Nord, pour ceux d’Amérique du Sud, de Corée ou du Japon. Côté chiffre, on peut évoquer son budget de 47,7 millions d’euros, dont 43 % proviennent de ressources propres, ses 413 personnes employées dont 63 % scientifiques, 17 % techniques, 20 % administratifs et bien sûr plus de 1 700 élèves.

C’est le Roi Louis XVIII qui, par ordonnance, crée l’EMSE. Pouvez-vous nous rappeler le contexte de l’époque ?

En 1815, la France napoléonienne venait de perdre les territoires de la Savoie et de la Sarre où se situaient deux Écoles des Mines d’application proche de sites miniers. Louis Antoine Beaunier dirigeait alors celle de la Sarre. Il dut partir précipitamment, emportant livres, matériels et une cagnotte qui allait lui servir à démarrer l’École de Saint-Étienne. Revenu en France, il proposa un projet de création d’une école loin des frontières et au cœur d’un bassin houiller dans lequel on venait de trouver du minerai de fer, à Terrenoire plus précisément. Le projet fut retenu en janvier 1816, une ordonnance royale fut promulguée par Louis XVIII le 2 août 1816 et Beaunier nommé directeur le 16 août. Il arriva à Saint-Étienne, petite ville de quelque 15 000 habitants et loua son école, l’École des Mineurs, en face de la préfecture actuelle, espace qui était encore en friche et où des premières maisons s’édifiaient.

Que signifie la première devise alors, « Operta Naturae Inveniunt Munera » ?

« Ils dévoilent les œuvres de la nature », cette devise évoque la genèse de l’école bâtie sur le sous-sol minier, au service de ce territoire en devenir. Beaunier avait une réelle vision de développement territorial et également de partenariat que l’on appellerait aujourd’hui public-privé. Directeur d’une école d’État, il monte une société d’armes et de quincaillerie à la Béraudière. Ses trois professeurs auront des démarches similaires. Aujourd’hui, les élèves ingénieurs sont loin des œuvres de la nature, l’enseignement de la géologie, de l’art des mines a quitté les emplois du temps progressivement depuis les années 1960.

De grands ingénieurs ont y seront formés… ?

La chance de l’École fut d’avoir comme élèves dès les deux premières années deux pointures, Benoît Fourneyron, un Stéphanois de la place Chavanelle et Jean-Baptiste Boussingault. Fourneyron rentré à 15 ans à l’École développera entre autres la turbine hydraulique et Boussingault partit 12 années sous les ordres de Simon Bolivar en Colombie, fit des relevés géologiques, botaniques avant de revenir en France et devenir un des pères des sciences agronomiques. Par la suite, des ingénieurs furent inventeurs, souvent dans les domaines de la mine et de la sécurité, lampe anti-grisouteuse de Marsaut, scaphandre de plongée de Rouquayrol. Au XXe siècle, Georges Villiers fut maire de Lyon puis premier président du patronat français en 1946, alors dénommé CNPF. Au XXIe siècle, Hammadou Issoufou a été élu président de la République du Niger.

Jusqu’à son installation en 1927, cours Fauriel, l’École déménage à plusieurs reprises… ?

Installée d’abord aux limites de la ville, à proximité de la commune de Montaud, l’École fut réellement prise dans l’essor industriel, dans ce far-west stéphanois où se creusaient les puits de mines, s’édifiaient les fabriques. Mais le bruit des chars à charbon, la pollution poussa le directeur à déménager dans les années 1840. L’École acheta le château de Chantegrillet, là où chantent les grillons, surplombant la ville depuis le site actuel du jardin des Plantes. La maison était vaste, on construisit ensuite des annexes entre autres pour les laboratoires d’électricité, la révolution de la deuxième moitié du siècle. Malheureusement, l’École des Mineurs, devenue entre-temps en 1882 École des Mines, allait devoir déménager. Ironie du sort, c’est par la mine qu’elle dut partir. La colline était truffée de galeries de mines et dès les premières années du nouveau siècle, le bâtiment commença à se fissurer. Il fallut étayer, on imagina un nouveau bâtiment sur le même site, avorté en raison de la Première Guerre Mondiale. C’est en 1921 qu’un nouveau projet vit le jour dans le quartier Fauriel, quartier que souhaitait développer Louis Soulié, le maire de la Ville. L’État, les collectivités locales, les industriels et les anciens élèves contribuèrent à l’édification du site du 158 cours Fauriel, ouvert à l’automne 1927.

Au départ, les formations de l’École se concentrent sur la chimie la métallurgie… Comment a-t-elle accompagné les différentes révolutions industrielles ou économiques ?

Les liens étroits avec l’industrie locale, puis plus largement régionale et nationale, conduisirent l’École à faire évoluer ses cours : introduction des cours de chemin de fer, d’électrotechnique… Mais tant que plus de 60 % des élèves ingénieurs se consacraient à la mine, il y eut peu d’évolution. La révolution se passa dans les années 1960. La fermeture des mines en France s’annonçait, la décolonisation conduisait à reconsidérer la politique minière à l’étranger, l’industrie pétrolière prenait de l’ampleur et le nucléaire s’annonçait… et bien entendu l’informatique en 1970, la véritable révolution !

L’EMSE sera l’une des premières grandes écoles d’ingénieurs françaises à s’intéresser à l’enseignement de l’informatique… Une bonne intuition, à l’époque ?

C’était une bonne intuition en lien avec l’École des Mines de Paris. Ensuite le centre de calcul (La Rotonde actuelle) puis le développement du pôle numérique sur l’espace Fauriel dans les anciens locaux de Manufrance permirent de se positionner sur le secteur avec une implication sur les réseaux dès 1990. Toutefois l’École n’a pas su jouer la carte de l’image numérique qui aurait pu faire de Saint-Étienne un pôle majeur en 1990.

Qu’est-ce qui différencie l’École des Mines de Saint-Étienne des autres grandes écoles d’ingénieurs ?

L’École des Mines de Saint-Étienne a, depuis ses origines, une relation au territoire forte, aux œuvres de la nature, comme évoqué dans sa devise. Les Mines de Paris n’ont pas ce lien avec le développement territorial. Cette proximité industrielle, économique, politique a permis d’inventer en prise directe avec les problèmes de terrain, de contribuer à la gestion du territoire, de la construction de la première voie ferrée d’Europe continentale Saint-Étienne Andrézieux jusqu’au développement du pôle ingénierie de la santé. Les approches sociétales mais également de culture scientifique donnent une couleur particulière à l’École, attentive à la formation des plus jeunes, au dialogue science-société. Les valeurs de la mine drainent encore cet établissement.

Qui devient élève ingénieur à l’EMSE ?

Aujourd’hui, un bac scientifique, deux années de classes préparatoires et un concours commun à différentes écoles d’ingénieur permettent à de bons élèves de franchir la porte de l’École. Les profils sociaux sont relativement larges. Mais on peut rentrer en admis sur titre, en provenance de l’université, ou pour des élèves étrangers.

À quel moment l’EMSE s’installe à Gardanne dans les Bouches-du-Rhône et pourquoi ?

En 2003, les mines de lignite de Gardanne ont fermé. Anticipant cette fermeture, et répondant à un projet ministériel, l’École de Saint-Étienne s’est positionnée pour implanter avec l’aide de la CCI de Marseille un lieu de formation et de recherche sur la microélectronique. Le bassin économique du Pays d’Aix est un secteur majeur sur cette thématique avec le pôle grenoblois. Depuis les chercheurs se penchent sur la sécurité des cartes à puces, mettent au point des électrodes pour le suivi des maladies d’Alzheimer par exemple.

Quel rôle l’EMSE joue-t-elle dans la vie étudiante ou économique stéphanoise ?

Les élèves logeant dans une maison des élèves boulevard de Fraissinnette ont été à une époque peu présents dans la ville. Aujourd’hui ils descendent plus facilement vers la ville et leur participation dernière à des événements officiels, 11 novembre, Sainte-Barbe, joue dans ce sens d’une plus grande proximité. Ils sont présents mais pas encore très visibles dans l’organisation d’événements urbains. Dans la vie économique, comme évoqué plus haut, l’École et ses chercheurs se positionnent sur des thèmes tels que la santé, les matériaux et le design en partenariat avec des acteurs locaux, enseignement supérieur, PME. L’ouverture du Campus industriel au Rond-Point sur les anciens locaux de la SCEMM a permis aussi de créer un pôle de formation autour de l’industrie du futur, un espace où le devenir des PME-PMI peut se mettre en débat et être accompagné.

Comment l’école est-elle perçue à Saint-Étienne et à l’extérieur ?

Méconnue à Saint-Étienne, ou plutôt conservant une image de la « Dame du cours Fauriel ». les Stéphanois n’imaginent pas, le plus souvent, la diversité des formations, de la recherche orchestrée derrière les grilles souvent fermées. Une certaine fierté d’avoir ce bel établissement, le bâtiment y contribue beaucoup. Par-delà les monts du Forez et du Lyonnais, l’École est reconnue par ses pairs en France, à l’étranger. L’image de la ville évoluant, les candidats élèves ont moins peur de venir dans la ville qui n’est plus noire.

En 2016, l’EMSE fête son bicentenaire. Que représente cet anniversaire ?

200 ans, c’est une étape importante. Cette date permet de se retourner sur le passé, de parcourir nos archives, ce que nous n’aurions pas fait s’il n’y avait eu cette commémoration. Et c’est bien sur une projection vers ce troisième siècle qui s’annonce. C’est pourquoi l’industrie du futur est aujourd’hui au cœur des préoccupations de l’École.

Quels seront les grands événements de ce bicentenaire ?

Une grande et belle remise des diplômes et l’évocation des deux cents années de l’École le 6 février au Zénith, des colloques, mais aussi des événements grand public. Nous éditons le Livre d’or de l’École « Du carbone au silicium » le 6 février, proposons au fil de l’année des balades urbaines sur les traces de l’École, des focus sur des périodes et événements particuliers, périodes de guerre, les liens de l’École et de la montagne…

A partir du 4 février, le Musée d’Art et d’Industrie propose une grande exposition consacrée à l’EMSE. Que pourra-t-on voir dans cette exposition ?

Intitulé « L’École en ses territoires », cette exposition permettra de revivre à travers des thématiques transversales 200 années d’histoire. Une exposition créée à partir des archives, de témoignages et qui évoquera cette palette de compétences, d’innovations. L’École a en fait des archives dans divers lieux et c’est grâce à l’aide des divers services de la ville, du département que nous avons pu réunir quelques belles évocations de l’empreinte de l’École dans sa ville.

En quoi l’EMSE est-elle pleinement en phase avec son époque ?

Une nouvelle pédagogie adaptée à des élèves pour qui le cours en amphi est plus que légèrement dépassé, des axes de recherche en phase avec des problèmes actuels, santé, environnement, matériaux, organisation du travail.

Quelles sont les ambitions de l’EMSE pour ces prochaines années ?

L’École compte aider ses élèves à devenir les ingénieurs de demain, réceptifs, attentifs aux enjeux économiques, industriels et avec ces valeurs humaines de responsabilité sociétale. L’autre axe est se positionner sur le développement économique local, mais pas seulement, avec la mise en place d’espace partenarial pour l’émergence de start-ups, de la recherche appliquée. Une école qui est loin d’être hors sol comme l’avait souhaité Beaunier il y a 200 ans.

L’enseignement supérieur est également devenu ces dernières années un terrain de concurrence extrême… Comment l’EMSE va-t-elle affronter ce nouveau challenge ?

De petites formations, des promotions de 70 à 120 élèves selon les cycles, et une grande proximité entre enseignants-chercheurs et élèves font la force de l’École par rapport aux concurrentes dont nous ne citerons pas les noms…

Que peut-on vous souhaiter pour cet anniversaire exceptionnel ?

Savoir cultiver les richesses de son passé pour mieux appréhender, anticiper le devenir d’un lieu de formation, de recherche, de culture scientifique, un lieu ouvert au monde.