du 12 mars au 12 avril, va se tenir la nouvelle biennale internationale design de Saint-Etienne. 4 semaines et 5 week-end pour apprécier le design sous toutes ses formes. rencontre avec Benjamin Loyauté, le co-commissaire général de cette biennale design 2015 :

Parlons d’abord de vous…

Je m’appelle Benjamin Loyauté, et j’ai été nommé co-commissaire général de la Biennale de design en mars 2014, Biennale qui a pour thématique « Les sens du beau », thème choisi par la Cité du Design et Elsa Francès, la co-commissaire de cet événement. Concernant mon métier, je dirais qu’il consiste à être totipotent. Je pense qu’aujourd’hui, nous sommes de plus en plus amenés à faire plusieurs métiers. Nous sommes ce que l’on appelle des décloisonneurs. Nous essayons d’avoir plusieurs rôles à la fois, mais avec un même sujet. Et moi, mon sujet c’est le design.

Vous êtes donc co-commissaire général de cette biennale. Comment ça ce passe ?

C’est un gros travail, difficile. Un travail à la fois politique, organisationnel, créatif, littéraire, conceptuel, économique… C’est monsieur totipotent. Un jour, je peux être commissaire d’expo, le lendemain, je peux être designer. Ce qui fait de vous un designer, c’est votre capacité et votre réactivité à pouvoir produire, créer, imaginer, rêver, penser. Cette polyvalence est un atout dans mon cas.

Le trop n’est il pas un peu l’ennemi du bien, comme on dit ?

Oui, mais jusque-là, ça m’a plutôt porté chance. On m’identifie comme Loyauté = design. Pour certains, je suis commissaire d’exposition, je peux aussi enseigner à l’université de Genève, je peux être directeur artistique… mais ma véritable fonction, c’est celle de metteur en scène. J’utilise le design pour raconter une histoire.

Pour rester sur cette notion de design, quel regard portez-vous sur ce terme, utilisé aujourd’hui un peu partout, souvent à tort et à travers ?

Je perçois le design comme un langage. C’est une écriture d’un temps à un moment donné. Quelqu’un qui a vécu les années soixante se souvient du design des années soixante, idem pour les années soixante-dix. Le design se produit en fonction d’un contexte. On est passé du plastique à l’aluminium après la crise pétrolière. Il y a toujours des contextes sociaux, des éléments contingents qui viennent définir les modalités du design. Aujourd’hui, le design c’est quoi ? On voit des massages design, des cuisines design, des cafés design, tout est devenu design. Lorsqu’on parle de haut de gamme, par exemple, c’est cet esprit que l’on relie entre le design et la forme douce. Les voyages, le confort, les vacances, hôtels de luxe. Le design en soi, répond à une attente. Cela peut être un travail sur la forme des choses, avec une valeur d’usage, une fonction et une forme. La forme peut être reliée à l’affect. Elle va générer chez vous une réaction émotive. Le design est donc perçu en fonction d’éléments qui sont à la fois culturels, sociaux économiques… il y a cependant une sorte de paradoxe, entre la valeur je dirais « humaine » véhiculée par le design, qui serait donc le design pour tous, et les mêmes qui valident quelques fois ce design pour tous, font des objets pour quelques-uns. Le mot design est du coup évidé de sa substance. Il devient un mot générique. J’ai écrit récemment que le design est comme un médicament générique, plus on en avale, moins on en ressent les effets. Cela veut dire qu’il faut comprendre le design d’aujourd’hui et ce qu’on injecte dans ce mot.

Ceux qui investissent, comme Apple par exemple, dans le design, s’en servent pour véhiculer cette notion de « haut de gamme », voir de luxe. Cette qualité, cette esthétique a un coût !

Il y a comme pour tout un problème de coût de fabrication, de série, et d’identification. Un certain type de design de produit ou d’objet est un ersatz de croissance. Nous sommes donc dans un système de marché, de mode. Pour autant est-ce que le design est un crime ? Non. Mais il faudrait peut-être revoir nos productions, pour qu’elles deviennent de moins en moins obsolescentes. Par exemple, si l’on prend l’ergonomie, le confort lié au travail. Ça véhicule de la bienveillance. Le bien-être est luxueux mais s’adresse aussi à tout le monde. Après ces entreprises qui utilisent le design doivent vendre. Le design produit et est donc dépendant de ce système de marché.

La crise ne doit pas aider ?

C’est vrai par exemple pour le mobilier. Mais à la Biennale, on va présenter une exposition qui ne montre aucun produit, que des projets. Un bateau qui va dépolluer les eaux, du recyclage de plastique pour créer de la mousse d’architecture, etc… Ces designers répondent à des attentes humaines, humanistes. Certains designers travaillent dans un système de marché, d’autres sont plus à la marge. Chacun choisi sa destination. Le designer est un créateur. Il va là où on l’appelle. C’est sa force. Je parle de décloisonneurs parce que le design n’est plus seul, il fait un travail collaboratif, avec un artisan, un scientifique, un homme de lettres. Ils vont construire de nouveaux modèles, de nouveaux usages, faire de la recherche. C’est absolument génial parce qu’on est plus dans la réponse d’un designer par rapport à un système de marché, on est dans le phénomène des « happy designers » qui souhaitent éviter que le design se limite à être beau. Ils créent un design d’action.

J’ai tout de même le sentiment qu’il faut des codes pour comprendre, et que cela ne s’adresse pas à tout le monde. Ce que la biennale essaye justement d’éviter.

Vous avez touché à un point fondamental. Pour moi, exposer l’objet design, le produit design, est obsolète. Pour moi, si le design s’adresse à tout le monde, je n’ai pas besoin de payer pour aller voir des cuillères, qui plus est sous vitrine. Je les trouve aux Galerie Lafayette si je veux. Maintenant, je suis commissaire d’exposition. Le design de produit ne peut s’exposer que s’il n’y a pas de catalogage. Donc, si un commissaire d’exposition veut s’adresser à tout le monde, il doit considérer ce qu’il présente comme une véritable exposition. Il y a une entrée, il y a des péripéties, et il y a une sortie. Il raconte une histoire. Et s’il touche les gens dans leur affect et leur réflexion, il a gagné. C’est ça la force des expositions à Saint-Étienne.

Saint-Étienne réussit-elle à incarner et à véhiculer ces valeurs autour du design, de l’économie, de l’emploi, de l’urbanisme ?

Je vois une ville avec une ouverture d’esprit incroyable. Si j’ai accepté cette mission, ce n’est certainement pas pour l’argent. C’est que j’ai de l’estime pour les gens qui font cette biennale. Et aussi pour les gens de cette ville. Je retrouve la même énergie que les villes à l’international. Il y a une spontanéité, une curiosité. Il y a des universités, il y a une jeunesse, une dynamique incroyable. J’ai fait des expositions dans de grandes capitales, dont la place Tian’ Anmen, avec une exposition qui a eu plus de 500 000 visiteurs. Donc si je viens, c’est parce qu’aussi, ailleurs, les gens se focalisent sur cet événement. Il n’y a qu’en France où on cloisonne. Marseille, Paris, Saint-Étienne… À l’étranger, on dit qu’on va en France, à la Biennale de design française. C’est une évidence. Nous avons un catalogue de 400 pages, 55 expositions, 15 commissaires internationaux… Cela en fait l’une des plus grandes biennales internationales au monde. Évidemment, une partie est destinée aux professionnels, l’autre au grand public. Mais chacun, avec un peu de curiosité, va s’intéresser à l’un ou à l’autre.

Comment concevez-vous cette biennale ?

Nous ne sommes pas dans un centre d’art. C’est un événement dont les expositions doivent parler aux gens. Les toucher. Tout commissaire doit se faire plaisir mais aussi s’adapter au public. C’est son rôle. Il faut être précis sur ce qu’on montre, tout en divulguant des informations au grand public. Cette biennale 2015 est top à ce niveau là.

Vous avez évoqué le thème de la biennale, « Les sens du beau » avec un certain humanisme, une volonté de bienveillance.

Parce que je crois que c’est ce qui nous manque. Plus on est pointu, plus on risque de s’écarter du vrai. Et le vrai, c’est ce qu’il nous reste. Pour être précis, je n’ai pas voulu travailler sur les 5 sens. Je m’explique. On est dans une société gréco-romaine, avec notre culture judéo-chrétienne. C’est une société dualiste. Noir et blanc, gauche et droite… C’est une opposition stricte. Design pour tous, design artistique, design social… Pour le beau, c’est la même chose. C’est le remède ou le poison. Pour certains, le beau c’est un poison, car il s’extirpe de toutes les valeurs humanistes, sociales, utilitaires, fonctionnelles. Il est lié au décor, à l’art… Il est aussi le remède. On a le droit de trouver un objet beau simplement parce qu’il est beau. Ce beau change avec le temps, en fonction des gens qui le perçoivent ou qui le fabriquent. Deux visions du beau, un beau naturel, intangible, qui nous libère et un beau qui se construit, par exemple dans le but de plaire, de vendre.

Avez-vous « charté » le travail des commissaires, ou ont-ils eu la liberté totale de créer leur espace ?

À partir du moment où on vient faire une exposition, on doit respecter une thématique. Le commissaire est nommé par le commissaire général pour une exposition, il a un document qui lui précise le sujet sur lequel on aimerait qu’il se penche, en lui donnant des pistes. Certains commissaires proposent d’eux-mêmes un projet. Dans ce cas-là, il y a de petites orientations, mais je ne fais pas d’ingérence une fois que tout est décidé. Chacun doit assumer et être raccord avec la thématique. Lorsque je suis arrivé, la thématique était choisie. Je l’ai donc prise à bras-le-corps. Pour ma part, je n’ai pas vu les sens du beau comme les 5 sens, mais comme plusieurs directions. C’était mon credo. D’autres ont travaillé sur l’essence du beau… Chacun a travaillé sur sa manière de percevoir le beau. Ce qu’on ne doit pas confondre avec l’esthétique, le canon. C’est une thématique protéiforme qui montre en même temps la richesse de ce que peut être le design aujourd’hui et de ses actions.

Quelques temps forts, en IN ou en OFF ?

On va faire le grand écart. Off et In sont sur le même territoire. On a décentralisé des In au sein des Off, etc. Donc cela m’importe peut. C’est plus une histoire de budget. Certaines expositions sont des appels pour un public professionnel, médiatique, c’est comme ça. Mais sur le fond, toutes les expositions développent des thématiques qui vont toucher les gens. Le but, c’est qu’ils repartent avec une réflexion. Le beau, tout le monde a un avis. C’est pour cela que cette biennale va être géniale. Il va y avoir des réflexions en prise avec la réalité, des j’aime, j’aime pas… tout le monde a son avis. Le fait que l’on offre des expositions qui réfléchissent sur un thème général, mais qui par excroissance, travaillent sur des sujets différents, va porter le territoire. L’événement fort, c’est justement de mettre à égalité les expositions entre elles. On a une exposition sur l’art, à Lyon, avec pour la première fois un commissaire d’art, on a des installations, produites pour la première fois in situ, et pour la ville, notamment au Musée de la Mine… Je prends cet exemple du musée de la Mine. Les productions ont pour objectif de travailler sur l‘émotion et l’affect des gens. La catharsis. Ces installations vont sacraliser le lieu et le rendre vivant. Cela va être remarquable. Évidemment, il ne faut pas oublier les autres lieux sur le territoire, à la Cité du Design, le bâtiment H, mais aussi dans Saint-Étienne, à Firminy, à Lyon… Enfin il y aura des événements autour de la biennale, une parade, des vernissages, des conférences, des ateliers…

La durée exceptionnelle va être un atout, mais cela n’a pas dû être facile. Le budget, le volume d’expo ?

Deux choses : ma volonté et mon enthousiasme. Il n’y a pas que l’argent qui compte. Avec une capacité à fédérer, on peut faire des merveilles. C’est mon travail et je suis fier de ça aujourd’hui. J’ai joué collectif et j’ai tout le monde avec moi. C’est là. La biennale va exister. C’est pour moi un an de travail, et c’est beaucoup d’affect et beaucoup d’investissement personnel et de toutes les équipes. Il faut beaucoup de bienveillance pour que toutes les forces vives dont je fais parti, ainsi que vous, la presse, pour que le territoire vive, soit dynamique, qu’il soit apprécié à l’international. On a eu un budget serré, mais ce n’est pas grave, on va durer plus longtemps. On va simplement distribuer différemment.

En conclusion ?

J’espère qu’en mars 2015, tout le monde sera à Saint-Étienne, et pour de bonnes raisons.