Laurent Fréchuret et Slimane Mouhoub reviennent régulièrement animer le paysage culturel stéphanois avec leur Compagnie Le Théâtre de l’Incendie. Ce mois de mai, ils vont ouvrir une nouvelle salle dédiée à la création : Bellevue, lieu d’invention artistique à Saint-Étienne.  Cet espace pluridisciplinaire entend proposer aux artistes de tous horizons un endroit où poser leurs valises quelque temps pour créer dans les meilleures conditions. Laurent Fréchuret nous propose une petite visite guidée !

On a récemment découvert à l’Opéra de Saint-Étienne tes talents pour la mise en scène de l’opéra « Les Pêcheurs de perles » de Bizet, et on a pu également suivre d’autres créations comme l’Infâme, de Simon Grangeat, qui vient de fêter sa centième représentation. Dans le même temps, ce que beaucoup ignorent, c’est que tu travailles d’arrache-pied à la création d’un nouveau lieu de culture. Où en es-tu ?

Slimane Mouhoub et moi-même, animons ensemble le Théâtre de l’Incendie depuis 25 ans. Suite à l’aventure partagée à la direction du Centre dramatique national de Sartrouville, et à notre retour à Saint-Étienne, nous rêvions depuis quelques années d’inventer un lieu de création dans notre ville, ouvert aux artistes de théâtre, de danse, de musique. Une fabrique artistique. Après quelques années de recherche, nous avons trouvé le lieu qui nous inspire, près de la place Bellevue. Nous l’avons tout simplement appelé Bellevue – Lieu d’inventions artistiques à Saint-Étienne.

Pourquoi ce désir d’avoir ton propre lieu, et surtout, en terre stéphanoise ?

Tout d’abord parce que j’aime vivre et inventer à Saint-Étienne. Ensuite parce qu’il y a une véritable nécessité de créer – et de partager – de nouveaux outils de création d’arts vivants (théâtre, danse, musique…). Bellevue offrira du temps et de l’espace pour rêver et travailler.

Concrètement, à quoi va être dédié ce nouvel espace multidisciplinaire ?

Il va être :

– Un lieu de travail et d’expérimentation pour les projets de la compagnie,

– Un lieu de fabrique artistique partagé, largement ouvert à l’accueil en résidences des compagnies et des artistes de toutes disciplines,

– Un lieu de transmission, de formation, d’actions culturelles en direction des professionnels et des amateurs,

– Un lieu de rencontres, d’échanges et de convivialité ouvert sur son quartier et sa ville.

À qui t’adresses-tu ?

À des projets artistiques très divers, singuliers, de théâtre, de musique, de danse, etc.

À des individus pleins du désir de se former, de se transformer, de se rencontrer, de partager et d’échanger, de jouer le jeu, d’inventer ensemble.

Aux tutelles publiques, aux mécènes, aux particuliers qui souhaitent soutenir et faire vivre une telle entreprise, cette aventure.

Si je souhaite profiter de ces locaux, comment est-ce que je procède ?

En répondant à l’appel à projets dont nous sommes en train d’écrire la règle du jeu, pour une résidence allant d’une semaine à deux mois.

Bellevue ouvre en juin. Toutes les coordonnées seront en fin d’interview.

Tu as pour l’occasion écrit un poème d’ouverture. On le partage ?

Voilà le travail :

Création d’un lieu. Lieu de création

Ouverture d’un lieu. Lieu d’ouverture

Ouverture aux autres. Nous sommes tous ici

On se donne du temps et de l’espace

On se donne rendez-vous

Dans le lieu adéquat de l’essai, de la tentative, du beau et vivant risque

Un endroit où se poser, où se chercher, ou se retrouver, où jouer le jeu

Un espace disponible hors de nous ouvrant un espace disponible en nous

Un lieu de silence pour accueillir la parole

Un refuge pour résister par le plaisir

Un lieu indéfini, un lieu infini

Le temps juste, nécessaire à la gestation, à la réalisation d’un rêve

Loin des lieux communs, tentons d’inventer un lieu commun

L’espace-temps d’une apparition. Ici et maintenant

Un lieu où faire le point. Un point de repère, un point de départ, un pas de côté, un point d’arrivée

Un plancher où poser les règles du jeu

Une boîte à jouer

Un territoire inexploré

L’aire du poème potentiel

Une page blanche où inscrire un geste, où écrire avec ses pieds, où faire entendre les inventeurs de mots, de mondes

Un lieu ressource pour histoires fleuve

Une part d’inattendu

La piste d’atterrissage d’un rêve

La forge d’une intuition, l’atelier d’un pressentiment

Le lieu d’accueil d’un désir, d’une vision

Un pont, un quai, un passage de la table au plateau

Un terrain vague, un terrain de divagation

De la joie accompagnée

De la place pour refaire le jeu des enfants

La chambre d‘écho des fables, la caverne des affabulations

Un lieu de rendez-vous (car la solitude n’a pas d’avenir)

Le goût des autres

Une porte ouverte

Deux cents mètres carrés pour la création du monde

Chaque jour

Voilà le travail !

L’actualité, ce sont aussi les annonces de Bruno Le Maire pour faire de nouvelles coupes dans le budget de la culture. Tous les syndicats se mobilisent. À ton échelle, comment ressens-tu cela ?

Je suis inquiet face à cette mise en danger de toutes celles et de tous ceux qui travaillent à renforcer les liens sensibles, les liens humains, les lieux d’imaginaire partagé, les ouvertures au monde, les possibilités de relations et de dialogues entre les êtres les plus divers composants notre société.

Si la culture est menacée, la création et l’émergence également. Comment réagir ?

En résistant avec une joie persistante. En ouvrant de nouveaux espaces d’actions ludiques, poétiques… donc politiques. Comme le dit Edouard Glissant « Agis dans ton lieu, pense avec le monde ».

Revenons à toi ! Une petite question sur ta ou tes activités du moment et de ta Cie du Théâtre de l’Incendie ?

Nous créerons cet été, à l’École nationale de théâtre de Bolivie à Santa Cruz, la pièce LES ENFANTS, fruit d’une commande d’écriture à l’auteur Rémi De Vos… et également à Saint-Etienne en novembre avec les élèves du Conservatoire d’art dramatique. Le même texte joué par douze comédien(ne)s, conjointement, ici et là-bas, sera l’occasion d’un acte de jumelage artistique passionnant.

Un mot pour conclure ?

Le poète ayant toujours le dernier mot :

« Il n’y a pas que les espaces verts. Mesdames et Messieurs, il faut veiller à la protection des espaces vides. » Raymond Devos

Infos : 17 bis, rue Thimonnier, 42100 Saint-Etienne

administration@theatredelincendie.fr