Le changement, c’est maintenant à la Comédie de Saint-Étienne. Rencontre avec Arnaud Meunier, le directeur du Centre Dramatique National Stéphanois qui, avec cette nouvelle saison 2013 – 2014, dévoile plus encore son ambitieux projet artistique :
Commençons par faire un petit bilan de la saison écoulée…
Globalement, cette seconde saison s’est achevée sur le même rythme de fréquentation que la précédente. Cette saison 2 était une saison de transition, nous avions décidé de reporter d’une saison supplémentaire tous nos projets de productions de manière à ce que la maison reprenne des forces et qu’elle prenne le temps de trouver des partenaires de coproduction et de diffusion. C’est la raison pour laquelle cette saison 2 n’avait pas de grosses productions, ce qui est délicat pour un CDN, sachant que la saison 1, celle de mon arrivée, avait été programmée par mon prédécesseur Jean-Claude Berutti. Il s’avère que le public a joué le jeu et nous a suivi sur cette saison 2. Ce fut un soulagement. Et c’est pour cela que je peux dire que cette nouvelle saison 2013-2014 est celle qui ressemblera le plus à mon projet initial. Dans nos métiers et nos prises de fonctions, il y a toujours un temps d’inertie, c’est le principe des nominations en France. Lorsque je dirigeais ma compagnie, j’avais du mal à comprendre pourquoi les choses ne se faisaient pas plus rapidement avec les institutions ! Lors de la saison 1, j’ai essayé de mettre en place les symboles principaux de mon projet : l’invitation aux compagnies, l’élargissement de la programmation, présentation de mon travail, les troupes étrangères… Sur la saison 2, nous avons poursuivi cette transition pour arriver à la saison 3 qui correspond au projet pour lequel j’ai été nommé. Nous proposons sur la prochaine saison cinq productions, une dizaine de coproductions… En lisant cette nouvelle programmation, je crois qu’on peut comprendre ce que nous souhaitons faire ici.
Combien de spectateurs pour la saison 2 ?
Nous avons fait, grosso modo, 40 000 entrées, c’était notre objectif. Nous avons entre 4 et 5 000 abonnés mais comme nous avons changé le principe de l’abonnement, cela ne veut plus dire grand-chose. Avant, une personne pouvait prendre plusieurs abonnements, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui. Sur cette saison 2, nous avons donc noté une hausse de la fréquentation et surtout un élargissement de notre public, notamment un public qui ne venait plus. Et les premiers chiffres, depuis la présentation de cette nouvelle saison, confirment cette tendance, nous sommes très heureux. La saison 3 étant celle qui correspond à mon projet initial, j’espère qu’elle va susciter un nouveau dynamisme.
Parlons donc de cette nouvelle saison. Quels ont été tes axes de programmation ?
J’ai voulu trois grands axes : Une forte présence artistique au sein de la maison. Faire que la Comédie soit une fabrique de spectacles, une ruche artistique. Nous avons redéfinit la nature de notre ensemble artistique qui comprend maintenant 10 artistes clairement identifiés, engagés pour 2 saisons. Nous avons 3 compagnies associées, la compagnie Tire pas la Nappe, originaire de Montpellier, la compagnie The Party de Matthieu Cruciani, ancien élève de l’École de la Comédie et le Souffleur de Verre de Cédric Veschambre et Julien Rocha. C’est la ruche dont je parlais. Le deuxième axe concerne le partage de l’outil qui découle du premier axe. Majoritairement, nous programmons des compagnies indépendantes plutôt que des institutions. Les coproductions sont tournées vers ces compagnies plutôt que les spectacles produits par les grandes institutions. Enfin, le troisième axe, c’est la grande présence des auteurs vivants. Il y aura 19 textes signés par des auteurs contemporains, soit bien plus de la moitié de la programmation. Je me rends compte que plus nous proposons un théâtre d’aujourd’hui, un théâtre qui parle de choses contemporaines, plus le public s’y retrouve et se reconnaît dans nos propositions.
Le théâtre comme écho à l’actualité ?
Nous proposerons toujours des textes classiques revisités mais il est important, d’inscrire notre propos dans notre temps. Nous travaillons dans ce sens avec les enseignants qui ont pour habitude de faire lire les fameux grands classiques à leurs élèves. Faire en sorte que les jeunes découvrent Shakespeare, Marivaux ou Molière sur le plateau fait toujours partie de nos missions… Mais lorsque l’an dernier, ces mêmes jeunes ont découvert « Le chagrin des ogres » de Fabrice Murgia, un spectacle qui croisait les deux histoires parallèles, celles de Natacha Kampusch et du jeune lycéen qui avait reproduit en Norvège la tuerie de Columbine, ils ont été littéralement bouleversés… Et lorsqu’on a fait la rencontre avec l’auteur, plus de la moitié des jeunes sont restés dans la salle pour discuter avec lui. C’est ça notre mission. Proposer des créations le plus exigeantes possibles tout en stimulant les rencontres et les discussions.
Créer ce lien nécessite aussi, j’imagine, des moyens ?
J’arrive au pire moment du contexte national. Nous sommes dans une baisse de la dépense publique. La Gauche ne remet pas en question les grandes orientations de la Droite en cela… Les travaux du transfert de la Comédie débuteront cet automne, le futur bâtiment aura une surface utile bien plus importante, cependant, il semble que nos budgets soient amenés à rester identiques. Si nous voulons faire fonctionnement ce nouveau bâtiment à plein, il faudrait que les budgets de fonctionnement suivent aussi… Les partenaires publics semblent sensibles à cette question et dans la mesure de leurs moyens, ils devraient nous aider… De notre côté, nous avons mis en place une nouvelle façon de gérer la maison qui nous a permis de faire quelques économies. Nous sommes dorénavant attentifs à la moindre dépense…
Cette période de rigidité financière, n’est-elle pas au fond une aubaine par les acteurs culturels ?
Nous ne lançons plus aucune nouvelle production si nous n’avons pas un minimum de coproducteurs, donc dans ce sens, oui l’austérité nous conduit à modifier nos comportements et, c’est vrai, ce n’est pas forcément un mal.
C’est la moindre des choses, non ?
Peut-être mais cela n’a pas toujours tombé sous le sens de chacun… Lorsqu’on évoque la question de nos recettes de base, les gens pensent à la billetterie. Mais la billetterie n’est pas la source la plus importante de nos recettes. Le prix de vente de nos billets est très faible car notre idée est de rendre l’accès au théâtre au même prix qu’un ticket de cinéma… Donc nos recettes de billetterie seront toujours limitées. Ce qui nous permet de rentrer de l’argent, ce sont nos coproductions, la vente de nos spectacles. Nous gagnons de l’argent lorsque nous créons des spectacles et que nous parvenons à les vendre. Ici, l’argent est principalement alloué aux salaires ou aux compagnies. Nos créations ne bénéficient pas de scénographies pharaoniques ou de délires dans ce genre, nous ne sommes pas dans l’opulence. On s’est aperçu sur la saison dernière, que les spectacles qui ont attiré le moins de public sont les solos ou les monologues. Je crois que le public est en recherche de spectacle collectif avec un certain nombre de comédiens sur le plateau. Un spectacle comme « Que la noce commence » de Didier Bezace, avec 18 comédiens sur le plateau, a superbement fonctionné. Cela nous rappelle que le théâtre est un art collectif. Je suis un optimiste convaincu et je crois au proverbe suivant, « à toute chose, malheur est bon ». J’essaie de transformer cette contrainte budgétaire en quelque chose qui nous galvanise. Je passe mon temps à expliquer à nos partenaires, publics ou privés, et nous menons un gros travail en direction des entreprises de la région, que nous devons tous tirer dans le même sens. Nous devons nous inspirer de ce qu’ont fait Lille ou Nantes, qui ont beaucoup misé sur la culture en termes d’image. Saint-Étienne a quelque chose à jouer.
La culture ne peut pas tout résoudre, non plus…
La culture ne peut pas tout faire mais qui aurait misé un euro sur une ville comme Bilbao qui a connu une renaissance grâce au Musée Guggenheim ? Je remarque que la réussite de l’ASSE a un véritable effet de levier sur l’ensemble de la région. Et la culture pourrait avoir ce même effet de levier. Il suffit de revoir les images des rues de la ville lors de la victoire… Tout cela crée une dynamique dans laquelle, ensuite, les entreprises peuvent se lancer.
Tu évoquais la poursuite d’une politique de rigueur acceptée par la Gauche. La grande crainte des intervenants culturels serait la remise en cause du statut des intermittents…
Très vite, Aurélie Filipetti et Michel Sapin ont affirmé, ensemble, leur intention de ne pas remettre en cause ce statut. Je leur donne mon satisfécit. En reprenant les arguments de Samuel Churin, de la Coordination des Intermittents, qui a fait un gros boulot de désintoxication sur les fausses idées sur l’intermittence. J’ai l’impression qu’au gouvernement, ils ont compris, qu’une fois qu’on regarde les choses avec honnêteté, le système ne fonctionne pas si mal. Notre manière de financer la culture est singulière et enviée par le monde entier.
Mais cela ne revient-il pas à reculer pour mieux sauter ?
D’après ce que j’ai compris, le gouvernement n’a pas l’intention de ne rien faire, des choses vont être faites, je souhaite qu’elles aillent dans le bon sens, et c’est ce que je crois comprendre dans les positions du gouvernement. La crainte de remise en cause pure et simple du statut n’est plus fondée. L’économie du spectacle vivant s’est asséchée, en grande partie par une non indexation des budgets depuis dix ans. Nos budgets n’ont pas augmenté malgré l’inflation, donc ils ont baissé dans l’absolu. Le coût de la vie sur 10 ans, c’est énorme. La Comédie a perdu un tiers de sa capacité de financement artistique sur 10 ans. C’est considérable ! Il est compliqué aujourd’hui pour les compagnies de trouver des coproductions. Et si l’intermittence venait à être touchée, nous aurions un cancer généralisé.
Comment faire pour que la nouvelle Comédie de Saint-Étienne ne soit pas une coquille vide justement ?
Je n’ai, à ce jour, aucune assurance sur quoi que ce soit, mais j’ai des signes de bonne volonté. Je sens un enthousiasme réel quant à notre évolution. Lorsqu’on dirige un CDN, on est à la fois metteur en scène et chef d’entreprise, le grand écart est compliqué, parfois…
Tu as la formation pour…
Je ne crois pas qu’il s’agisse d’une histoire de formation… C’est un état d’esprit et de culture. Je crois que notre modèle économique est appelé à une profonde transformation. Les CDN du XXIe siècle devront se transformer dans leur rapport aux sources de financements et dans leur modèle économique. C’est pour cela que la production et la diffusion de nos spectacles doivent devenir un axe structurant de notre projet. Notamment dans le développement que nous menons à l’international. Notre futur passe par ce lien avec l’international, j’en suis persuadé. Je travaille aussi à la reconstitution de notre club d’entreprises qui avait pratiquement disparu… Il faut voir ce que nous pouvons faire avec les entreprises. Ce sont autant de messages que j’envoie et qui commencent à être reçus. Je veux que la Comédie soit ce levier culturel nécessaire à la rénovation de l’image de la ville. Ce message commence à passer, je crois. Quand les spectacles de la Comédie sont joués sur les grandes salles parisiennes ou sur les grands festivals, ça résonne. Ce qu’amène l’ASSE, c’est aussi de la fierté collective et nous en avons besoin en ce moment.
Tu as programmé un spectacle de Stanislas Norday qui, il y a quelques années, avait fait scandale en tant que directeur d’un CDN… Il avait assumé un lourd déficit pour contester une restriction de ses budgets…
À l’époque cela représentait 10 millions de francs en 18 mois. Mais ce n’était pas volontairement, je corrige. En revanche, il a assumé ce déficit, il l’a tellement assumé qu’il a quitté la direction de ce CDN de Saint-Denis, une ville emblématique… À l’époque, on nommait les directeurs en fonction de leur prestige et ce n’est que plus tard, qu’on leur demandait un projet artistique. Cela a aujourd’hui bien changé, heureusement. Une fois nommé, Stanislas a imaginé un projet utopique mais non financé, il ouvrait le théâtre tous les jours de l’année sur ce territoire particulier de Saint-Denis. L’intérêt de ce théâtre citoyen, comme il l’avait appelé, c’est qu’il était tourné sur les compagnies et les auteurs vivants. En cela, j’ai des affinités avec lui. Les questions que Norday posait étaient pertinentes, elles le sont toujours. Mais quand Villard démarre son aventure de théâtre, il a l’intelligence de s’accompagner d’un administrateur costaud, c’est ce qu’il a manqué à Norday, un administrateur capable de tenir son projet en fonction de ses financements. Cette histoire m’a profondément marqué et c’est pour cela que j’ai à cœur de réussir mon aventure ici en menant une gestion financière convenable.
Un des spectacles programmés retracera le parcours de la Banque Lehman Brothers…
Il s’agit d’une pièce écrite par un jeune auteur Italien, Stefano Massini, que je mettrais en scène et qui parle du monde d’aujourd’hui. C’est le cas des 5 spectacles que nous produisons, celui de la Banque Lehman Brothers, sur Anna Politkovskaia ou sur le mythe de Moby Dick… Depuis que je suis là, il y a eu plusieurs spectacles autour de la finance et de la crise. Ce spectacle sur la Banque Lehman ne parle pas tant de la crise que d’une histoire de famille, celle de trois frères juifs Bavarois émigrés aux Etats-Unis pour vendre du tissu et qui finissent par construire un empire financier. Nous sommes toujours fascinés par ces succès story à la sauce américaine et en même temps, la pièce passe son temps à poser des questions sur l’équilibre et le déséquilibre. À travers l’histoire de cette saga, un peu comme le « Parrain », on rend humain et accessible quelque chose qui nous paraît abstrait. En France, personne ne connaissait Lehman Brothers avant la crise… Elle sera pourtant le premier domino sacrifié par le gouvernement américain. La pièce retrace la crise de 1929 et toutes les questions posées au cours de la crise de 1929 sont les mêmes que celles qu’on soulève aujourd’hui. C’est aussi cela qui est fascinant !
Tu parlais d’une pièce sur Anna Politkovskaia… ?
Il s’agit, je le rappelle, d’une journaliste Russe assassinée pour avoir couvert la guerre en Tchétchénie…, une pièce écrite par le même auteur, S. Massini, qui travaille à partir du réel.
Ne sont-ce pas des sujets autrefois traités par le cinéma ? On parlait des Lehman Brothers, on peut parler de « Margin Call » aussi…
« Margin Call » était une allégorie de l’affaire Lehman Brothers… Le théâtre, et c’est la différence avec le cinéma, interpelle le spectateur par une interaction omniprésente. Le théâtre de S. Massini est un théâtre documenté mais pas documentaire. Comme son écriture s’appuie sur le réel, on ne cesse d’être interpellé par ses questions. Dans sa pièce sur la saga des Lehmann Brothers, on comprend d’où vient le fameux indice Dow Jones… Ses pièces intriguent, amusent, enseignent et mettent le spectateur en position active. Ensuite, je suis content de pouvoir programmer Anne Alvaro dans le rôle d’Anna Politkovskaia, c’est une comédienne admirable. Mathieu Cruciani mettra en scène « Moby Dick », une commande à un auteur, Fabrice Melquiot, que j’adore. Fabrice a su garder des traces de l’œuvre de Melville dans sa pièce destinée à tous publics. C’est le principe des spectacles jeune public que nous programmons, je veux qu’ils s’adressent également au public adulte. Scali Delpeyrat, que nous avions vu dans le « Système de Ponzi », autre pièce sur la finance d’ailleurs, mettra en scène et jouera une pièce écrite par son camarade de Conservatoire, Denis Podalydès, « Scène de la vie d’acteur ». Enfin, nous aurons un texte de François Bégaudeau, un habitué de la maison, « Non-reconcilié », à partir d’un texte qu’il avait écrit pour la Fête du Livre autour de la rivalité footballistique entre Saint-Étienne et Lyon. Ce fût un si grand succès qu’on a décidé de le reprendre en refaisant notre match avec cette pièce qui sera jouée 15 jours aux Célestins et 15 jours à la Comédie. L’idée est de faire réfléchir les publics Stéphanois et Lyonnais…
Parlons un peu du retour d’Alain Françon…
A. Françon a commencé à faire du théâtre à Saint-Étienne, il a grandi au Soleil derrière le comptoir du bar que tenaient ses parents, il y a très longtemps. Il a eu un parcours remarquable et il revient à Saint-Étienne après, je crois, 20 ans d’absence. Pour la petite histoire son père était mineur au Puits Villiers, à l’endroit où sera reconstruite la nouvelle Comédie… Alain viendra avec son auteur fétiche, Edward Bond, un grand plaisir…
L’an passé, un texte de notre Ministre de la culture a été joué ici. C’est tout bénéfice ?
Ce fût dans le cadre de « J’ai 20 ans, qu’est-ce qui m’attend ». C’était un texte parmi d’autres, ce fut un hasard total. Elle n’a pas vu le spectacle, je crois, c’était une auteur parmi quatre autres. C’est un spectacle qu’on a accueilli mais pas produit… D’ailleurs lors de sa visite dans le cadre de la Biennale, elle a visité tout Saint-Étienne sauf la Comédie, tu vois… J’aurai aimé qu’elle vienne nous voir ici.
Autre grand nom programmé, André Markowicz…
Un très grand traducteur spécialiste de Shakespeare, oui. Ces spectacles entrent dans ce qu’on appelle la « revisitation » des grands classiques. J’aime bien travailler avec de nouvelles traductions qui redonnent vie aux grands textes, c’est un peu comme si tu travaillais avec un auteur vivant.
La saison permettra aussi de découvrir de grands comédiens…
Oui, cela entre dans l’idée d’un théâtre populaire… Je trouve que la présence de comédiens comme François Morel, Dominique Pïnon, Cécile de France ou Emmanuelle Béart donne des repères au public. Ces spectacles peuvent permettre à un public non initié de venir une première fois à la Comédie. Ces spectacles, à l’unité, coûtent 21 euros et bien pour quelques euros de plus, nous proposons au spectateur une formule découverte avec trois spectacles… L’idée, c’est d’attirer un nouveau public grâce à ces grands noms, et pour quelques euros de plus, inciter ce public à mieux nous découvrir sur des pièces plus pointues ou sans grand nom… Je veux qu’on puisse venir à la Comédie comme on va au Mélies, sur un coup tête et parce qu’après une journée de travail, il n’y a rien de bien à la télé… Faire en sorte que le public se demande « tiens qu’est ce qui passe à la Comédie ce soir ? ». Heureusement, nous aurons toujours ce public d’abonnés. Mais tout le monde ne peut pas programmer ses sorties, un an ou six mois à l’avance. Pour la grande majorité du public, il est aujourd’hui compliqué de bloquer une date six mois à l’avance. D’où l’idée de faire avec sa carte d’abonnement comme avec sa carte de cinéma. Cela peut poser des petits soucis sur des spectacles très demandés, mais, je crois que nous sommes en mesure de pouvoir gérer ce nouveau type de comportement du public. Même sur des spectacles qui risquent d’être complets, et on les connaît à l’avance, sur une ville comme Saint-Étienne, il y a toujours une part du public qui a réservé sa place et qui ne peut pas venir, ne serait-ce que pour des raisons climatiques par exemple… Le froid, la neige, la pluie, tout cela peut vider la salle. Je veux que ceux qui ont envie de venir à la Comédie puissent venir quoi qu’il arrive, ensuite, on gère… Vous savez, si jamais il nous arrivait de refuser, je paye le champagne à la personne qui s’est déplacée et qui n’aurait pas pu voir le spectacle complet ! C’est mon engagement pour cette nouvelle saison !
Votre partenariat avec l’Opéra Théâtre se passe toujours bien ?
Tout à fait. Et ce n’est pas une petite affaire d’autant qu’il porte, cette saison, sur le retour du « fils prodigue », je veux parler de Laurent Fréchuret avec sa compagnie. J’aimerais, lorsque je redeviendrais « une compagnie », que les gens continuent à me soutenir et à se souvenir de moi…
Parce que tu redeviendras une compagnie ?
Il y a des chances, oui.
Si on prend l’exemple de Daniel Benoin…
Daniel, je crois, est un cas unique qui ne se reproduira plus… Il y a eu des raisons qui seraient trop longues à expliquer qui ont fait qu’il soit resté ici très longtemps… Je crois que les nouveaux directeurs que nous sommes, avons tous très bien intégré le fait que nous sommes nommés pour une dizaine d’années à ce genre de poste. Et qu’au bout de cette dizaine d’années, chacun est amené à bouger et évoluer. Et la logique veut qu’on retourne au sein d’une compagnie. Ma compagnie est actuellement en sommeil justement jusqu’au moment où il me faudra bouger. Comme dans la belle au bois dormant, un jour, je l’embrasserai de nouveau et tout recommencera… Les modèles de ceux qui font toute une carrière en tant que directeur d’un CDN sont en voie de disparition…
Heureusement…
C’est bien pour tout le monde, nous ne sommes jamais propriétaires des équipements publics que nous dirigeons.
L.Fréchuret revient avec une pièce emblématique, « Richard III »…
Tu dois savoir que Laurent a été candidat au même moment que moi à la succession de Jean-Claude Berutti. Nous avons donc postulé tous les deux pour le poste que j’occupe et, c’était pour moi l’idée de montrer que malgré le fait que nous ayons été, à un moment donné, concurrents, ou que tout au moins nous avons présenté ici deux projets différents, il n’y avait aucun souci entre nous. Nos projets étaient différents mais nous n’étions pas l’un contre l’autre. Laurent est toujours le bienvenu dans cette maison, c’était important de le rappeler. J’aime l’idée de rappeler que le théâtre reste une maison commune et ouverte. La semaine dernière, nous avons fait une très belle fête en l’honneur de Jean-Pierre Laurent, à qui nous dédions la saison prochaine. Je n’ai pas beaucoup travaillé avec lui, mais il a marqué la maison pendant 20 ans en tant que comédien ! Il m’a paru évident, même si je le connaissais peu, de lui rendre hommage. J’ai eu l’occasion d’inviter les précédents directeurs au cours de la saison, et je me souviens bien que tu n’avais pas manqué de me le faire remarquer ! J’ai invité Daniel Benoin et François Rancillac aussi… Je pense que tu auras remarqué que cette saison, Daniel accueille un de nos spectacles sans que nous accueillions le moindre de ses spectacles, pour revenir à une ancienne discussion que nous avions eu… Certaines pratiques changent…
Il faut que, de toute façon, le Théâtre évolue… Cela sera vrai aussi pour le statut de l’intermittence. Ne rien faire condamnera le système…
Je le crois aussi. Nous sommes plusieurs de ma génération, je pourrais parler de Richard Brunel à Valence par exemple, à agir différemment. Nos projets sont façonnés par ce qu’ont été nos compagnies. Ce que nous faisons en tant que directeur de CDN correspond bien à ce que nous avons été en tant qu’artiste indépendant. C’est, je crois, une différence avec les générations précédentes.
Je suppose que tu as suivi le parcours de Samira Sédira, une ancienne élève de l’école de la Comédie qui a connu un gros passage à vide et qui vient d’écrire un beau livre autobiographique…
Elle sera mise à l’honneur lors de la prochaine fête du livre avec notre partenariat. Nous l’invitons sur la péniche Rhône-Alpes dans le cadre du Festival d’Avignon. Son livre est magnifique et je crois même savoir que ce livre va se transformer en projet théâtral… Nous profiterons de la prochaine Fête du Livre pour mettre en avant les anciens élèves de la Comédie qui sont devenus auteurs.
Le parcours de Samira montre la dangerosité du parcours de comédien…
Notre métier est passionnant mais il est aussi d’une précarité totale. Nous ne savons jamais de quoi le lendemain sera fait. C’est une source d’angoisse. Nous avons la chance incroyable, dans les temps qui courent, de se lever le matin avec le sourire aux lèvres. C’est un privilège. Nos métiers ont un moteur évident, la passion, qui nous permet d’aller au-delà de bien des sacrifices, mais ce moteur est, par définition, précaire, nous sommes ainsi la seule profession à qui l’on peut faire des CCD indéfiniment. C’est pour cela que le système de l’intermittence se doit d’être vertueux, qu’il défende les artistes et la création et pas autre chose comme c’est le cas. Il ne doit pas servir de modèle ultra flexible à tout un tas d’entreprises, notamment audiovisuelles.
En deux ans et demi, tu as découvert Saint-Étienne. Quel est ton regard ?
Il y a beaucoup de choses qui correspondent à mes attentes ou mes espoirs. Tout le côté chaleureux ne se dément pas, j’ai été très bien accueilli et les gens ont été tout de suite très à l’aise avec moi. Tout le monde ici connaît tout le monde et ce n’est pas sans me poser quelques soucis car je n’ai aucune mémoire des noms… Je suis très sensible à la transformation urbaine de la ville. Elle se transforme physiquement, le projet de transfert de la Comédie, fait partie de cette transformation, mais elle se transforme aussi d’un point de vue philosophique. Après, j’ai constaté le complexe d’une ancienne ville minière par rapport aux autres. J’ai constaté ce complexe d’infériorité qui n’a pourtant pas lieu d’être. Il y a ici des gens très compétents à tous les niveaux. J’ai découvert un tissu d’entreprises très performantes dans l’optique, la pharmacie ou la mécanique. La qualité de vie est bien meilleure qu’à Lyon, la ville bénéficie d’un environnement naturel extraordinaire, on peut s’y loger pour pas très cher…, autant d’arguments qui attirent nos étudiants de l’école. Nous essayons de recréer un mécénat d’entreprises et j’ai découvert des entrepreneurs étonnants. Il faut apprendre à se découvrir les uns et les autres et à travailler ensemble. C’est pourquoi, je crois aussi que la victoire de l’ASSE dans la Coupe de la Ligue était un symbole déclencheur important. Cette fierté retrouvée était importante. Je fais en sorte que le projet de la Comédie participe à cette prise de conscience.
En 2014, il y aura des élections municipales. Cela peut-il influer sur la Comédie et le projet de transfert ?
Les pères de la décentralisation, dont Dasté, ont eu la bonne idée d’inventer ce statut particulier dont la Comédie bénéficie, celui de société privée qui reçoit des subventions publiques. Ce statut de société privée nous rend d’une indépendance à toute épreuve. Je fais très attention à garder une relation avec l’ensemble des élus et des représentants politiques. Notre projet est avant tout artistique. Si un acteur politique veut organiser, dans nos murs, des débats ou rencontres ayant trait à la dimension culturelle de son projet et à sa charge, nous restons ouverts et disponibles. Cela vaut pour tout le monde. Si cela se produit, j’en informe les autres partis pour leur indiquer qu’ils peuvent eux aussi faire de même s’ils le désirent bien entendu. Mais en aucun cas, je me mêle des campagnes électorales. J’ai bien mes propres idées politiques mais la Comédie, et moi en tant que directeur, nous restons neutres. Le département de la Loire est dirigé par la Droite et je ne doute pas de leur bienveillance à notre égard. Tout comme la ville ou la région. La culture est un bien commun qui ne devrait pas souffrir des enjeux politiques. J’ai tout fait pour que le projet de transfert de la Comédie ne devienne pas un argument électoral. Ce projet de transfert permettra à la Comédie de Saint-Étienne de devenir l’un des CDN les plus performants, profitons-en, que l’on soit de gauche ou de droite.
Comme ça, c’est dit.




