Quelques mots pour vous présenter ?

Je suis metteur en scène, actuellement directeur de La Comédie de Saint-Étienne.

Quel est votre état d’esprit aujourd’hui ?

À la Comédie nous réfléchissons à une manière de maintenir du lien entre les gens. Je résiste un peu à l’idée qu’il faille numériser nos actions et mettre en ligne par exemple des captations de spectacle. J’ai envoyé une lettre aux spectatrices et spectateurs pour leur expliquer un peu la situation, et les témoignages chaleureux et touchants que nous recevons montrent bien que le théâtre c’est un lieu de rencontre et où les gens se réunissent. Ce qui fait notre force, c’est l’instant présent qui n’est pas reproductible en tant que tel et qui est partagé par des centaines d’individus au même moment. Cette chose-là qui fonde une émotion collective est puissante et elle nous manque d’une certaine manière. C’est d’ailleurs frappant de voir dans ce moment précis ce qu’il nous manque quand on n’a plus ce à quoi nous étions habitués. Cette chose-là n’est pas remplaçable par une offre numérique, même si je comprends bien l’idée que nous puissions avoir accès à d’autres ressources, la force du spectacle vivant et du théâtre en particulier, c’est le partage d’une parole sensible au temps présent et au réel.

La culture est fortement impactée par les mesures de confinement. Quelle incidence pour vous ?

L’incidence la plus forte c’est de chercher à être un employeur exemplaire. Cette situation impactee très très fortement le travail de beaucoup de salariés, des équipes permanentes, mais aussi et surtout des équipes intermittentes. Que ce soit les artistes ou les techniciens qui étaient en tournée avec nous par exemple ou qui travaillaient à la Comédie au mois de mars sachant que ce mois, pour nous, est le mois le plus chargé de l’année. Ma préoccupation principale a donc été d’éviter de rajouter à la crise sanitaire une crise sociale et économique importante et donc de faire jouer les solidarités avec les compagnies et entre nous tous, parce que nous ne sommes pas protégés de la même manière, qu’on soit salarié permanent ou intermittent, qu’on soit en tournée, sur un montage etc. On a donc pris la décision de maintenir les rémunérations nettes de toutes celles et de tous ceux qui devaient travailler avec nous en mars et de déclarer les heures comme si elles avaient été travaillées, de manière à ne pas bouleverser les calculs des heures des intermittents. Les choses vont sans doute évoluer en avril et en mai. On espère sortir du confinement mais il devrait durer au moins tout le mois d’avril. La Comédie est un gros employeur du point de vue régional, il ne faut pas nous défiler de nos responsabilités.

Qu’espérez-vous et redoutez-vous après ?

Ce que je redouterai c’est la fameuse phrase en anglais « back tous business » ou « business as usual ». C’est-à-dire que si on ne tirait aucun enseignement collectif de cet épisode ahurissant vécu planétairement, ça me paraîtrait d’une tristesse épouvantable. Je pense quand même qu’il va falloir se poser des questions sur les limites de la mondialisation. Se rendre compte que nos médicaments par exemple ou des choses stratégiques sont fabriqués très loin de nous ! Je pense aussi aux personnes les plus fragiles. Je suis effaré de voir, comme tout le monde, la situation dans les EHPAD qui deviennent des mouroirs et la manière dont on s’occupe des personnes âgées. Personne n’aurait pu imaginer ce cauchemard que nous sommes en train de vivre, et ce serait d’une infinie tristesse si nous n’en tirions pas des leçons collectivement, si nous reprenions une vie normale comme si tout cela n’était qu’une parenthèse sans en tirer des enseignements au minimum français et de préférence européens mais aussi internationalement !

Des idées de lectures, podcasts, vidéos ?

Oui, je conseille évidemment de lire du théâtre 😉 Je ferais bien circuler justement, plutôt que des captations, des textes des actrices ou auteurs qui auraient pu jouer à la Comédie. Mais il y a des questions de droit qu’il faut qu’on creuse. Je repense aussi à tous les messages chaleureux que nous avons reçus et cela serait peut-être bien de créer un espace où les gens puissent s’exprimer et partager leurs réflexions. Peut-être organiser une sorte de tchat géant des usagers de la Comédie. Bon il y a quand même quelques bonnes séries à regarder. Moi qui suis fan des séries d’espionnages et politique, je pense dans les productions françaises à Baron noir ou on retrouve d’ailleurs Rachida Brakni dans la saison 3, le bureau des légendes également, très très bien ! Et peut-être une série espagnole (rire) comme la Casa del papel…

Vous avez réfléchi à la première chose que vous feriez lorsque nous pourrons à nouveau sortir de chez-nous ?

Évidemment on n’arrête pas d’y réfléchir. Mois j’aimerais que ce soit un instant festif. La distanciation sociale, on se rend compte que c’est quelque chose de très violent. Je pense que l’être humain est avant tout un être social et qu’on a besoin de nos proches, de nos amis, de tout ce qui fait notre vie sociale. Nous devions jouer « Tous des oiseaux » de Wajdi Mouawad et nous avons fermé le théâtre le jour où la première devait avoir lieu. On rêve de pouvoir rouvrir la Comédie avec ce spectacle. Le décor n’a pas été démonté, il est toujours sur notre plateau donc on espère rouvrir avec le spectacle avec lequel nous nous sommes arrêtés. Une façon de ne pas effacer ce qui devait avoir lieu. Ça ferait sens.

Un mot, un message pour conclure ?

Restons solidaires. C’est mon message principal. Même si physiquement nous sommes distants les uns des autres, parce que c’est une obligation sanitaire qu’on comprend et qu’on accepte, ça n’empêche qu’il faut rester solidaires, pas chacun pour soi en s’abritant derrière les textes de lois ou, dans notre secteur, les cas de force majeure, car dans ce cas-là on ne payerait plus rien ni personne. C’est l’écueil à éviter dans le secteur de la culture. Il faut payer pour que l’argent puisse continuer à circuler de manière à ce que les gens continuent à être rémunérés pour ne pas faire ce que je disais plus haut, qu’on n’ajoute pas une crise sociale et économique majeure à une crise sanitaire déjà gravissime.