Cette figure du Théâtre Libre est un passionné. Sur la scène comme dans la vie, il proclame l’urgence de créer, d’emmener les jeunes au théâtre, de faire rayonner la culture, de favoriser le vivant dans toute sa diversité pour que nous puissions, à la mesure de cet investissement, réenchanter le monde. Une utopie pour les uns, une réalité pour cet homme engagé que nous avons eu le plaisir de rencontrer. Le combat n’est pas facile certes, et le théâtre Libre revient de loin. Mais le jeu en vaut la chandelle !
Pourrais-tu déjà nous raconter un peu ton parcours ?
Par où commencer. Cela fait 50 ans d’histoire ! Je suis un Stéphanois. À 16 ans j’ai découvert le théâtre à la Comédie de Saint-Étienne et à l’amicale laïque de Michelet, qui avait un vieux théâtre du XIXe siècle. Ce théâtre sentait bon la toile peinte, le bois, les guindes, la machinerie… cela m’a marqué à vie. Ma vocation était née. À l’époque, c’était difficile car je travaillais la journée et le soir je faisais du théâtre. Ma première commande n’a pas bien marché. J’ai senti que je devais alors quitter Saint-Étienne. Je suis parti avec ma femme, que j’avais rencontrée sur cette pièce ! S’ensuivent 30 ans de vie où nous avons fait beaucoup de choses. J’ai été directeur de centre dramatique, ma femme créatrice de costumes notamment pour l’Opéra de Paris, etc.., puis en 1999, nous sommes revenus à Saint-Étienne. On fonde alors le Théâtre Libre et cela fait 20 ans maintenant que nous existons.
Théâtre qui a connu des hauts et des bas avec de grosses difficultés financières ?
Nous avions des difficultés effectivement. Grâce au Tribunal de Grande Instance, de nombreux soutiens d’amis, de mécènes, d’élus, d’adhérents, du public et de M. le Maire de Saint-Étienne qui ont cru en notre projet, nous sommes repartis. Je veux ici les remercier.
Quel est donc ce projet ?
Notre projet c’est le Lum, Lieu Unique Métropolitain. À travers différentes structures au sein même du théâtre, nous souhaitons proposer une offre culturelle complète. Création, culture, production, tournée, fabrication et vente de costumes, boutique, espace gourmet, galerie d’art… Nous espérons aussi embaucher plusieurs personnes. Noémie, notre secrétaire, est notre première embauche. Elle devrait être suivie d’une cheffe d’atelier de costumes, et d’une chargée de production et de diffusion. Nous nous sommes engagés auprès de la mairie à mettre notre théâtre à disposition pendant 8 semaines pour des artistes, des compagnies pour que ceux-ci puissent préparer leurs spectacles. D’autres projets sont aussi à l’étude.
Quel est ton rôle au sein du théâtre ?
J’en suis le fondateur, le directeur artistique et par ailleurs je suis metteur en scène. Mon rôle est de faire survivre ce théâtre mais aussi d’être un exemple. Les subventions où les mécènes qui traditionnellement nous font vivre ne suffisent plus. Il ne faut pas hésiter à conquérir des marchés. La formation, la vente de costumes, par exemple sont des projets qui sortent des sentiers battus mais qui trouvent un public particulier. Toujours en restant dans l’économie sociale et solidaire, et dans le développement durable. Un théâtre doit prendre en considération la réalité d’aujourd’hui et doit s’ouvrir, être citoyen, être au centre des préoccupations de tous et parler de ce qui se passe ou va se passer.
Ce nom « Théâtre Libre » a une histoire ?
Après trente ans de compagnonnage on va dire, j’ai appris ce que c’était que la vie, les hommes, comment ils fonctionnaient et ce que moi-même je voulais faire. J’ai compris déjà que je ne souhaitais plus être comédien mais metteur en scène. Et que je voulais aussi quitter le centre dramatique que je dirigeais. Sur les quais, à Paris, je cherchais déjà le nom de mon futur théâtre. Un jour je tombe sur un bouquiniste et je vois un livre « Théâtre Libre » d’André Antoine. J’ai ouvert la première page et il y avait une dédicace. Je me suis dit que c’était moi qui l’avais écrite ! Ça a été le déclic. Nous avons donc fondé ce théâtre en 1998.
Un mot sur la partie costume ?
Ghislaine travaille dans les costumes depuis toujours. Dans son atelier, elle confectionne ou retouche des pièces pour le cinéma, le théâtre, des lieux prestigieux comme l’Opéra de Paris, le festival d’Aix en Provence… Elle a en outre une collection exceptionnelle avec des pièces rares très anciennes et possède une réserve de tissus de passementerie et une bibliothèque importante avec d’anciens patrons dont certains datent du XIXe. Elle est très créative et arrive à détourner ces tissus pour les adapter à la mode d’aujourd’hui. Dans le Lum, il y a un département costume. Il y a la boutique des modes, qui est la création de costumes contemporains, l’atelier de costumes, qui lui est là pour réaliser, créer des costumes pour le spectacle vivant, télé, opéra, cinéma etc. et il y a une mercerie que nous allons créer. En réalité nous avons déjà des 10aines de milliers de pièces et accessoires, mais il faut organiser cela. Enfin nous avons le fond de costumes, qui se visite et qui nous attire des clients. Pour tout te dire, après avoir traversé une mauvaise période, j’ai l’impression que les vieux que nous sommes (car j’ai personnellement 72 ans) avec notre ténacité, notre entêtement, notre passion, notre opiniâtreté, je vois maintenant des changements d’états d’esprit à notre égard. C’est tant mieux. Cela veut dire que c’est le moment de passer la main (rire).
Parlons un peu de la programmation. Que vient-on découvrir ?
Je suis toujours dans un état d’esprit de résistance. J’ai été marqué par ceux qui ont décidé de résister pendant la guerre, mais en le faisant par le théâtre, et en créant ainsi la décentralisation. Imagine Armand Gatti, que j’ai rencontré, et qui, alors qu’il était condamné à mort, déporté, a écrit des pièces. Je me dis que le théâtre, c’est une forme de survie de l’humanité. Aujourd’hui plus que jamais c’est important. Mais il faut lui redonner ses lettres de noblesse. Il faut l’aguerrir et l’adapter au monde d’aujourd’hui. Il y a tellement de nouveaux médias numériques que nous avons du mal à faire venir les jeunes. Il faut trouver des biais pour les attirer. J’essaye donc de monter des pièces qui parlent d’aujourd’hui, ou qui parlent de la difficulté d’être ou de survivre, mais avec humour ou gravité si nécessaire. Je crée ainsi 2 spectacles par an. J’accueille et diffuse des spectacles que je choisis sur de nombreuses sollicitations. Je reste fidèle aussi à certaines compagnies. J’essaye de maintenir un théâtre populaire et d’exigence. Je rappelle que je me suis engagé également auprès de la mairie à recevoir des compagnies pour des résidences ou des créations durant 8 semaines dont la Comédie qui en a réservé 2 pour son projet « Ensemble ». Nous avons aussi ce que nous appelons « Les petites formes » avec cette année « Le rouge et le noir » et « Phèdre » ou mon adaptation de Tchekhov « Le chant du cygne et autres plaisanteries », qui sont des pièces courtes. Le principe des « Petites formes » est de jouer dans les salles de classe. C’est formidable car il y a une interaction avec les élèves qui voient ce que c’est que le théâtre, le jeu d’acteur, la proximité avec le comédien etc. J’aimerais bien enfin continuer à louer notre salle à des gens de tous bords, comme Cuisine sur cours qui vient pour faire des initiations de vin avec des vignerons par exemple.
Le reste de la programmation à venir est à découvrir. Il y aura le 10 janvier « Le rêve du coquelicot » de Marion Maret. C’est un spectacle pour enfant à pleurer tellement c’est beau. « Phèdre, les feux de l’amour » de Frédéric Ortiz fin janvier assez trash il faut bien le dire. « Un cabaret dans un carton » de Josiane Carle et interprété par Pascale Charreton, chanteuse et comédienne. Ma création « Cervantès, Dulcinée, Maritorne, Marcelle, Don Quichotte, Sancho et les autres… » où il sera question des femmes que Don Quichotte aura croisées dans sa vie romanesque… Il y aura un escape game, « Le trésor de Don Quichotte », notre brocante avec des ventes exceptionnelles de costumes, tissus etc. Un autre cabaret finira la saison, « Les malcuits », chansons somme toute assez noires.
Quel est ton point de vue sur le monde culturel aujourd’hui ?
On ne va pas réinventer le monde, mais pour moi la survie de l’humanité dépend de trois facteurs : la culture, l’enseignement et la recherche. En se donnant les moyens de faire par exemple du théâtre à l’école, ou d’autres formes artistiques. Il faut changer non pas le monde mais de monde. Si l’état d’esprit change, la culture changera aussi. Cela se fera en questionnant nos voisins, en renouant le dialogue avec eux. On inverse donc le processus de commandement. Cela doit partir du bas vers le haut. Et à partir de ce moment-là on se posera la question de ce que c’est qu’une politique culturelle, qui doit selon moi apporter une forme d’éveil, de prise de conscience pour voir la réalité dans sa diversité et éviter ainsi de tomber dans une pensée unique. Le théâtre est un espace de liberté. Ce qui est dit ou joué favorise cette émancipation de l’esprit. Les élèves qui sont devant un acteur n’oublieront jamais ce moment.
Le mot de la fin ?
Nous sommes toujours là. Destination « Le Lum ». Plus que jamais nécessité fait loi. Il faut parler, dire la réalité de notre monde avec toutes les formes d’arts possibles. C’est un combat de tous les jours, surtout vis-à-vis de nos jeunes. Pour cela le théâtre a de belles années devant lui.




