L’Art de la défaite est le 12ème album de batlik. les titres de cet album sont inspirés du philosophe, poète et écrivain Emil Cioran dont la poésie dit-il, fait du bien à ses oreilles et à son cœur ! Artiste inclassable, il nous livre un album à l’orchestration riche et savoureuse où voix et musique nous font basculer dans son univers si particulier. Rencontre :
Quelques mots sur vous et votre parcours, balisé semble-t-il par 3 actes majeurs ?
Une fausse route, une erreur de lecture et un malentendu, voilà pour les 3 actes fondateurs. La fausse route, c’est celle du morceau de pastèque qui a étouffé mon grand-père il y a une quinzaine d’années, alors que nous dînions ensemble. Je me suis emparé de ses derniers mots, « La musique est le refuge des âmes ulcérées par le bonheur », et me suis reconverti en musicien à presque 30 ans. L’erreur de lecture a lieu quand je demande à un ami algérien la retranscription du mot pastèque. Je ne lis pas Battikh comme il aurait fallu mais Batlik, et m’en fais un nom pour la scène. Le malentendu lui, se dissipe en 2016 quand je tombe nez à nez avec les derniers mots de mon aïeul, dans un livre d’Emil Cioran. C’est en prenant conscience que la phrase que je poursuis depuis 13 ans est celle d’un philosophe du siècle dernier et non celle de mon grand-père, que j’écris, compose et produis, « l’Art de la défaite ». Autre élément important dans la conception de cet album, le fait que j’ai été soutenu par le dispositif 365 de l’ADAMI. Cette aide m’a permis de produire cet album dans des conditions dont je n’avais jamais disposé jusqu’à présent, en prenant mon temps, en choisissant mes partenaires, mes musiciens et mes équipes, et surtout en pouvant corriger au mieux les erreurs de parcours et les difficultés rencontrées, et il y en a eu beaucoup. Paradoxalement, je n’ai jamais eu autant de problèmes en produisant un disque. La production de cet album aura été, au final, une suite continue et systématique de catastrophes. Après avoir fait détruire tous les exemplaires de mes précédents albums, j’ai perdu mon tourneur, je me suis fait arnaquer par des producteurs audiovisuels, je me suis endetté sur plusieurs générations… J’ai fini par renouveler toutes mes équipes, musiciens, techniciens, partenaires etc., et suis reparti de zéro. À l’arrivée je ressors vidé, épuisé, avec pas mal de points de vie en moins juste avant de commencer la tournée. Le bon point c’est que ça ne pourra pas être pire que ce qui s’est passé jusqu’à maintenant.
Comment qualifieriez-vous votre projet artistique ?
Comme une tentative d’association du vide et du beau. Plus le temps passe, plus le vide est présent en moi, et plus je le comble avec la musique. Au fur et à mesure que les erreurs, les fautes, les ratages me tombent dessus, je tente de m’y extraire par la musique. Si pendant longtemps je me suis appuyé sur un discours pour arriver à ça, de plus en plus, je ne m’appuie plus que sur la musique. Plus le discours s’efface et plus la musique apparaît. L’idée n’est pas de gommer les erreurs mais de les habiller de notes et de mots qui vont les révéler à elles-mêmes. J’accorde une grande importance au rythme et ai beaucoup de plaisir à travailler avec des sections rythmiques efficaces. Ça a été le cas avec Viryane Say (basse) et Benjamin Vairon (batterie) sur cet album. J’ai aussi passé beaucoup de temps à peaufiner les chœurs avec Fanny Charmont qui a posé son magnifique timbre de voix sur ce disque. Pour clore et enjoliver le tout, j’ai fait appelle à Jean Lamoot qui s’est chargé du mixage et qui l’a agrémenté d’une foule de petites inventions dont il a le secret. La collaboration avec Jean aura été une des plus belles surprises de ce projet, tant humaine qu’artistique. Tout s’est passé facilement avec lui, tout a été fluide et évident, ce qui n’a pas été le cas pour pas mal d’autres choses.
Vous êtes plutôt musique, texte, les deux ?
Je suis musique. Depuis 3 ou 4 albums, les textes se dissocient de moins en moins de la musique. J’ai beaucoup appris du travail des « Sages comme des sauvages » dont j’ai produit le premier album. Un des éléments qui m’a le plus marqué dans leur musique est justement le lien qu’ils arrivent à créer entre les mots et leur musicalité, et pas seulement rythmiquement. Si vous donnez trop de poids ou d’importance aux textes, la musique en pâtira, et vice versa. Il est important de trouver un équilibre entre ces 2 entités. Une fois que cet équilibre est trouvé, il est nécessaire selon moi d’ingérer les mots dans la musique au moment de l’interprétation. De faire disparaître le sens qu’ils ont dans le non-sens de la musique. Si l’on est musicien, alors la musique doit finir par prendre le dessus sur les mots. Sinon on devient autre chose que musicien… orateur, bonimenteur, homme politique…
Comment décrieriez-vous votre 12e album ?
Il renferme 10 titres. C’est peu par rapport à mes précédents albums. Cependant, je n’ai jamais autant travaillé sur un disque. C’est d’abord la notion de travail que je retiens dans cet album. Tout le temps passé à déconstruire, reconstruire, réessayer, arrêter et reprendre le fil de la création. Je n’imaginais pas que celui-ci puisse prendre autant de temps. Jusqu’à présent, j’avais toujours travaillé dans l’urgence, principalement par manque de moyens. C’est la première fois que je m’attarde autant. Tout ce temps passé avant l’enregistrement m’a fait apporter plus d’importance et de considération à ces 10 titres. Une fois tout ce travail effectué, j’ai pris le temps de mettre les morceaux de côté pour mieux les retrouver, avec plus de fraîcheur, avant leur fixation en studio. La période d’enregistrement et de mixage a elle aussi été conséquente et je me suis autorisé de nombreux allers et retours. Je décrirais cet album comme un long processus, comme le mouvement que pourrait opérer le corps d’un serpent entre les cases d’un échiquier. À l’arrivée, je suis heureux de pouvoir écouter et apprécier ce disque sans comprendre ce qu’il renferme, que tout le temps passé sur ces 10 titres m’ait permis de m’en extraire et de les laisser se débrouiller aussi, un peu, tous seuls.
Ce titre d’album renferme de nombreuses métaphores ?
Je ne suis pas partisan du positivisme, je lui ai toujours préféré son contraire. Voilà pourquoi j’ai pris tant de plaisir à découvrir la philosophie d’Emil Cioran, qui lui non plus, ne portait pas les valeurs du positivisme dans son cœur. Je trouve que tout ce qui s’acquiert « en plus » ne rime à rien, et la rime est un élément important de mon travail, un élément dont je ne peux me départir. Depuis toujours je travaille autour du manque, du vide, de la déception, du ratage etc.… C’est dans ce terreau que je trouve ce dont j’ai besoin pour arriver à faire de la musique. En ce sens, cet album ne se démarque pas des précédents, qui eux aussi n’avaient comme seule source d’inspiration : « ce qui fait défaut ».
Qu’évoque pour vous la poésie de Cioran dont l’album s’inspire ?
Elle évoque une forme de vérité universelle systématiquement recouverte dans le monde moderne issu des Lumières, par le discours positiviste. Il y a chez Cioran une réalité à laquelle nous sommes tous confrontés, qu’il arrive à dire avec une forme de décontraction posée et distanciée que je lui jalouse. La philosophie de Cioran m’évoque le doux ravissement de la perte. Elle fait du bien à mes oreilles et à mon cœur.
On vous voit au Pax à Saint-Etienne très bientôt ?
Avec grand plaisir, nous y serons le 4 octobre prochain en formation quartet. Les concerts, comme les 10 titres de cet album, sont l’écho inverse de la philosophie de Cioran et des thématiques abordées : de la bonne humeur, du bonheur et de la musique. Le moment de la scène n’est plus celui où l’on prend son temps, où l’on fait marche arrière, où l’on reformule etc.. comme pour le disque. C’est au contraire l’instant où les choses se passent, où elles adviennent quoi qu’il en coûte, entourées par le son, les notes, les sourires des musiciens et du public. Il va s’agir de faire bouger les corps et les sens, au Pax, le vendredi 4 octobre.




