La désillusion, me direz-vous, succède à l’illusion. Il aurait donc fallu avoir des illusions pour, dans un second temps, connaître la désillusion. Et pour être honnête, dès le printemps dernier, la présentation même du gouvernement Ayrault empêchait toute forme d’illusion. Le changement, c’est maintenant. « Yes, we can ». Au fond, les élections restent le meilleur argument pour l’abstention. Revenons sur les quatre dernières élections : Chirac acte 1, la fracture sociale en guise de toucher rectal (c’est vulgaire, je sais mais cela faisait cet effet quand même !). Chirac acte 2, versus Le Pen grâce au revirement inconscient de Jospin (fameuse déclaration dans laquelle le candidat socialiste déclarait avoir surestimé le facteur social dans la politique de lutte contre l’insécurité). Sarkozy et sa fausse politique de gauche (nomination de ministres issus de la diversité et de la gauche, suppression de la double peine…). Hollande, le président normal pour une politique de rigueur et d’austérité.

Il est surprenant de constater qu’à chaque fois, le président ne parvient pas à appliquer une politique en accord avec son électorat. La droite, lorsqu’elle est au pouvoir développe un complexe de « gauche » et la gauche tend naturellement vers le centre. A quand une vraie politique de droite appliquée par un gouvernement de droite ou une vraie politique de gauche menée par un vrai gouvernement de gauche. Il faut se replonger jusqu’à l’élection de François Mitterrand pour voir le gouvernement Mauroy appliquer une véritable politique de gauche. Juin 1981 – Mars 1983, soit 22 mois de relance du pouvoir d’achat avec des mesures phares comme la hausse de 10 % du smic, les hausses de 20 à 25 % du minimum vieillesse, allocations handicapés, familiales et logements et l’embauche de 55 00 fonctionnaires. Avec le résultat que l’on connaît… Car au moment où la France engage ce fameux plan de relance de 1,5 milliard d’euros (seulement à l’époque), les Etats-Unis, l’Angleterre et l’Allemagne font exactement l’inverse en rognant sur toutes leurs dépenses publiques. L’inflation s’envole, tout comme le déficit commercial, ce qui sonne la fin du gouvernement Mauroy. Mais nombre d’entre nous n’a pas oublié l’euphorie de ces premiers mois de présidence Mitterrand, avec l’abolition de la peine de mort, la fin de la pénalisation de l’homosexualité, la cinquième semaine de congés payés, la retraite à 60 ans… Cela semble si loin pourtant.

C’est vrai, Hollande n’a jamais promis une telle politique de relance. Mais quand même, il était bien question de relancer l’économie et surtout, de changer la manière de gouvernance. Et de remettre en cause les privilèges. Or, mis à part quelques effets d’annonce (baisse des salaires des ministres), rien n’a réellement changé. Les banques continuent de mener l’économie par le bout du nez, les paradis fiscaux se ramassent toujours à la pelle, les entreprises publiques délocalisent (La Poste envoie son service informatique vers l’Espagne et l’Europe de l’Est), le non-cumul des mandats renvoyé aux oubliettes, le droit de vote (aux élections locales) des étrangers placés sur orbite lunaire, la réforme du contrôle d’identité au faciès enterrée… Nous sommes donc contraints d’avaler, encore et encore, toute une série de couleuvres. Seuls nos amis homosexuels et lesbiennes auront, peut-être, obtenu le droit de se marier, une mesure électorale qui ne coûte rien à personne si ce n’est à l’Archevêque de Lyon. Pour ne rien gâter, le nouveau ministre de l’intérieur a, visiblement, décidé de marcher sur les pas de ses prestigieux prédécesseurs, Sarkozy, Hortefeux, Guéant pour montrer, qu’au fond, la Gauche sait aussi « muscler son jeu » et rassurer la France profonde. Tout ça, pour ça…

Alors que pour la première fois dans son histoire, la Gauche détient l’intégralité du pouvoir politique de la nation, des grandes villes au sénat, de la chambre des députés jusqu’aux ministères et régions, tout est dans les mains de la Gauche socialiste. On n’attend pas d’une Gauche qu’elle gère le pays comme le ferait n’importe quel sous-préfet de province. On attend d’une Gauche qu’elle change réellement la société, qu’elle remette la justice au centre des débats, qu’elle rompe enfin les privilèges en tous genres (retraites dorées & niches fiscales) et qu’elle offre à notre jeunesse de vraies perspectives d’avenir. C’est pourquoi, ce gouvernement, ce président, ce sénat et ces députés doivent agir maintenant en fixant des règles et des limites à cette folle économie libérale (au prix, pourquoi pas, d’une rupture dans le processus d’Européanisation, il faut savoir parfois revenir en arrière si nécessaire), assurant une meilleure redistribution des richesses, fixant de vraies priorités éducatives pour mettre fin à ce système élitiste qui laisse, chaque année, plus de 150 000 élèves au bord de la route (ceux-là même qui ensuite alimenteront les trafics en tous genres ou squatteront les files d’attentes de nos services sociaux soit-disant pléthoriques), rénovant, quitte à fâcher quelques dirigeants syndicaux, de fond en comble, notre administration et nos institutions politiques (cf. les rapports successifs de la cour des comptes et de l’inspection générale des finances), et replaçant la notion du « vivre ensemble », chacun avec ses propres différences, et non plus l’ambition personnelle, au cœur de l’action politique. Il faudrait pour cela une vraie dose de courage. L’ont-ils, ce courage ?