Rencontre avec Laurent Fréchuret qui sera à la comédie de Saint-Etienne avec la mise en scène d’une pièce écrite par Hervé Blutsh : Ervart, ou les derniers jours de la vie de frédéric Nietzsche. Cette production du Théâtre de l’Incendie et coproduite par la Comédie, va lui donner l’occasion de nous faire découvrir toute une panoplie de personnages plus délirants les uns que les autres et de nous faire voyager dans les méandres de la folie ordinaire. Ainsi vont se croiser un jaloux bileux, un agent secret zoosexuel, Nietzsche en poseur de livres-bombes, une comédienne sans emploi prête à tout jouer, une troupe d’acteurs anglais… Du drôle, de l’immoral, du vaudeville, de la jalousie surtout. Un conte traquant le monstre qui sommeil en chacun de nous.

Cette pièce sera également l’occasion de retrouver sur scène de nombreux acteurs issus de l’école de la Comédie. Vincent Dedienne, pour ne parler que de lui aura un visage inhabituel, alternant humour et folie. On découvrira également Stéphane Bernard, Margaux Desailly et Tommy Luminet, entre autres.

Qu’as-tu fait depuis ta dernière représentation à Sainté ?

Rien ne s’arrête vraiment. Je suis sans cesse en train de rêver, de préparer, d’écrire les prochains spectacles pendant qu’on tourne. La compagnie Le Théâtre de l’Incendie a un répertoire plutôt dense de solo, trio et de pièces plus importantes avec plus d’acteurs. Et pendant les trois années où nous tournions « En attendant Godot », nous préparions cet Ervart d’Hervé Blutsch, qui est la grande aventure pour la compagnie. C’est un auteur plus que vivant et dont le chef-d’œuvre Ervart ou les derniers jours de Frédéric Nietzsche n’a jamais été encore monté alors que cette pièce a été écrite il y a 17 ans.

Comment es-tu « tombé » sur ce texte ?

Je fais partie du comité de lecture du Théâtre du Rond-Point à Paris et on lit plusieurs centaines de pièces par an, on fait des fiches et il arrive que par miracle on tombe sur un texte qui nous transporte. Et c’est ce qu’il s’est passé il y a 3 ans lorsque j’ai découvert ce texte qui n’avait jamais été adapté. Hervé Blutsch est un immense auteur d’aujourd’hui, qui écrit pour pas mal d’acteurs, ce qui est assez rare, avec un style baroque et barré, complètement fou, qui s’éloigne de l’intimisme et du réalisme qu’on retrouve souvent dans l’écriture d’aujourd’hui. J’ai trouvé là un grand poète dramatique et un matériau formidable pour une troupe d’acteurs déjantés, que j’ai essayé de rassembler.

J’ai mis 3 ans à défendre cette pièce. C’est un vrai combat joyeux et un réel défi que de monter ce genre de spectacle d’un auteur vivant, peu connu. Grâce à Arnaud Meunier de La Comédie de Saint-Étienne, qui coproduit le spectacle, à Jean-Michel Ribes, qui l’accueille pendant un mois (janvier-février) sur le grand plateau du Théâtre du Rond-point, grâce à Chalon-sur-Saône et à quelques autres fidèles théâtres qui suivent notre travail, on a pu créer ce projet un peu délirant.

Cette nouvelle création  » Ervart… » sera donc jouée à la Comédie début octobre, avant la tournée. De quoi s’agit-il ?

C’est une histoire foisonnante qui mélange l’humour des Monty Python et des bandes dessinées de Gotlib pour situer l’oiseau rare qu’est notre Hervé Blutsch. D’ailleurs, il aime se présenter aux journalistes avec des pastiches et postiches, on a jamais vu son vrai visage. Il nous raconte dans cette fable l’histoire d’Ervart, une espèce de jeune aristocrate complètement déjanté qui est possédé par des crises terribles de jalousie, apocalyptiques, volcaniques, qui font qu’il a envie de tuer tout le monde. Il descend parfois en ville tirer dans la foule pour exprimer sa colère. Donc il terrorise tout le monde. Il imagine que sa femme couche avec tout le monde. La première introduction de ce spectacle a un côté vaudeville : ça commence comme un Feydeau et ça finit comme un Kafka. Hervé Blutsch dit : « ma pièce commence comme une farce et elle finit comme un cauchemar ou une tragédie » et c’est ça que j’aime, qu’il mélange tous les genres comme le fit Shakespeare en son temps. La jalousie d’Ervart est tellement forte qu’elle lui crée des hallucinations et ce jaloux fantastique voit le monde comme il ne l’est pas. Vont se joindre également toutes sortes d’histoires croisées, une comédienne qui n’a pas de travail et qui fait des putschs théâtraux, une bande d’Anglais qui se sont trompés de théâtre mais qui jouent une pièce dans le même décor et qui s’enfuient, un agent secret zoophile…C’est difficile à raconter, c’est un matériau à jouer.

Toutes ces histoires croisées restent un catalogue de monstres, un catalogue de l’humanité, de tous ces cas, on pourrait dire, pathologiques, qui sont un matériau extrêmement réjouissant et burlesque. Sachant que le dernier arrivé est le philosophe F. Nietzsche en personne qui, à force de vouloir inverser les valeurs (Par-delà le bien et le mal) et creuser pour comprendre ce qu’est un homme (Humain, trop humain), en arrivant de son XIXe siècle, est un peu le double d’Ervart. puisqu’il va faire le chemin vers la folie et qu’Ervart va devenir fou lui aussi. À travers une écriture à la fois tragique et comique, burlesque et cauchemardesque, je trouve qu’Hervé Blutsch est un auteur tout à fait singulier et unique qui invente un monde qu’il faut jouer, incarner et partager avec les publics les plus larges possibles.

Une belle distribution dont Vincent Dedienne. quels ont été tes critères de sélection ?

Tout l’enjeu était de monter une troupe déjantée, éclectique, avec des gens très différents et évidemment avec un Vincent Dedienne dans le rôle d’Ervart, avec tout le talent qu’on lui connaît, mais aussi généreux, partageur au sein d’une troupe de déjantés, Stéphane Bernard, Jean-Claude Bolle-Reddat, James Borniche, Maxime Dambrin, Margaux Desailly, Pauline Huruguen, Tommy Luminet, Marie-Christine Orry, Jorge Rodriguez, etc.

On est devant une écriture singulière, unique, extrêmement drôle et en même temps assez inquiétante. On est dans une « inquiétante étrangeté » comme disait Freud. On est devant un poème théâtral. Et c’est ce qui ma toujours intéressé. Hervé Blutsch est un auteur à poètes au sens large du terme. Il invente un monde qui invente une forme. Et le théâtre c’est aussi brûler des formes. C’est pour cela qu’on s’appelle le Théâtre de l’incendie, on a toujours aimé brûler des formes d’écriture, de langage, la parole étant quand même le matériau n° 1 du jeu des acteurs afin qu’ils puissent l’incarner et le partager.

On a fait une commande à Hervé Blutsch d’une petite forme, qui est une forme de sensibilisation pour expliquer ce que c’est que cette entreprise Ervart d’Hervé Blutsch. Et on a tourné cet Ervart, 30 minutes chrono, cette petite pièce suivie d’une discussion avec le public a été tournée à la Comédie de Saint Étienne et va être tournée dans d’autres théâtres avant que la pièce ne vienne pour sensibiliser et faire venir des gens qui ne viendraient pas forcément voir ce genre de spectacle. On a vraiment une attention à aller chercher des publics qui ne sont pas des habitués du théâtre et c’est important pour nous. On va faire par exemple une création d’Hervé Blutsch « Qu’est-ce que le théâtre », dans une classe du collège du Puy de la Loire à Saint Étienne. Ça fait partie des missions qui sont toutes aussi importantes que de monter des grands spectacles, d’aller sur le terrain partager de la création théâtrale et de la sensibilisation avec des enfants ou avec des adultes.

Quel regard portes-tu sur la nouvelle Comédie et la programmation d’Arnaud Meunier ?

Arnaud Meunier mène d’une main de maître un projet très revivifié : je crois qu’il donne beaucoup de lui-même et qu’il embarque avec lui toute une équipe très motivée pour créer au sein de ce nouvel et très très bel outil de théâtre une aventure vraiment généreuse et partagée. Il sait faire venir des esthétiques différentes sans querelles de chapelle et il fait un très beau projet. C’est toujours très agréable que d’y participer et d’y être invité.

Tu choisis l’humour et le décalage plus que le drame dans cette pièce, alors que l’on te connaît plutôt dans un répertoire un peu plus dramatique avec Beckett. Pourquoi ?

Si tu trouves que je suis décalé, j’en suis bien heureux, j’ai l’impression d’être décalé depuis que je suis né ! Je trouve qu’il y a un combat joyeux à mener, et si on fait du théâtre, c’est un art collectif, donc c’est déjà de la joie partagée. C’est résister par le plaisir ensemble, d’abord avec les artistes puis avec les publics le jour de la première, comme étant le dernier acteur attendu pour que le puzzle dessine enfin un visage ou une image. Il y a de la joie dans la diversité et dans la tragédie, et Beckett est extrêmement joyeux et extrêmement tragique. Blutsch est un grand auteur d’aujourd’hui qui mélange les visions cauchemardesques et kafkaïennes du monde, mais qui va le faire de façon ludique, burlesque. Un humain (trop humain) peut être un monstre ; comment retrouver l’humanité, aujourd’hui, qu’est-ce qu’on peut encore sauver d’humain et qu’on peut faire fructifier dans un monde qui essaye plutôt de nous vendre des choses que de nous faire penser ensemble ?

Les philosophes, écrivains, poètes sont centraux dans tes œuvres. Une source d’inspiration ou un besoin d’humanité ?

Je crois que c’est juste qu’on a besoin de penser et que cette pensée on a besoin de la traduire en jeux, en muscles, en chants, de la traduire en mots et de l’incarner. Autrement dit, je ne cherche qu’une chose en faisant ce que je fais comme métier depuis 30 ans, je cherche à inventer une parole organique, partagée.

La culture est malmenée. Les subventions diminuent. Le populisme grandit. Quel regard portes-tu sur ce qui se passe aujourd’hui ?

Oui, je trouve que le populisme grandit. On simplifie le langage. Quand on enlève des mots, quand on enlève des nuances de couleur, c’est très dangereux parce qu’on devient binaire, basique. On veut que les gens le soient en tout cas pour pouvoir les contrôler car ils n’auront plus les mots pour dire certaines choses. Il faut se battre pour une parole et une pensée riches et libérées, et combattre cette manipulation, cette avancée du populisme et des réductions de tout ce qui est notre bien commun. On parle de l’art et de la culture, mais on peut parler de l’éducation, de la santé. Plus que jamais on est solidaire de migrants, d’exilés, et tout ce qui tend à détruire le bien public est ce qui nous relie. Et plus que jamais on sent que tout cela est relié. L’art est une relation, ne l’oublions pas.

Saint-Étienne reste ta ville de cœur ?

Notre compagnie est stéphanoise historiquement et de cœur. Saint-Étienne est ma ville, la ville où je suis né et même si j’ai dirigé un théâtre à Paris pendant 10 ans, je n’ai jamais abandonné mon appartement à Saint-Étienne ni mon rêve de travailler, préparer des spectacles à Saint-Étienne, évidemment de les jouer et de les partager avec le public stéphanois.

Comment se porte ta compagnie « Le théâtre de l’incendie » ?

On se démène et on est plutôt heureux d’être dans une activité de création et de diffusion. On est très souvent en tournée et plus que jamais en création. On se bat avec joie et la joie c’est le carburant N° 1. Même si on essaye de nous déprimer, on n’arrivera jamais à nous dépassionner.

Un projet d’écriture ou une autre pièce ?

Oui, oui, oui, plein de projets, je suis en train de préparer un projet autour des Chroniques martiennes : on aura des Martiens et des musiciens sur le plateau dès la saison prochaine ! Et d’autres projets à venir dont j’aurai plaisir à parler avec toi.

Autre chose à rajouter ?

Je salue l’Agenda Stéphanois puisque la compagnie de l’Incendie est née en 1994 à peu près en même temps que l’Agenda, et je vous souhaite bonne chance pour la nouvelle aventure.

Et c’est également tout le mal qu’on lui souhaite 😉