Je suis un enfant de la Guerre Froide ; dans le sens où mon éducation « politique » s’est fondée sur cette image du bien et du mal. Des bons et des méchants. Je suis un enfant de la télé ; dans le sens où mon éducation « civique », dans les années 70-80, s’est fondée sur cette image que la télé renvoyait du bien et du mal. Des bons et des méchants. Je suis un enfant du XXe siècle ; dans le sens où mon éducation à la vie s’est fondée sur cette nette distinction qui existait entre le bien et le mal. Les bons et les méchants. Cette même télé française, européenne et occidentale par extension diffusait, avec une gourmandise jamais rassasiée, tous les grands films et les séries scénarisés, produits et réalisés par Hollywood : les grands films d’action qui revisitaient allègrement l’histoire internationale, les grands westerns qui réécrivaient carrément l’histoire américaine et toutes ces séries policières qui racontaient, à leur sauce, une autre réalité contemporaine.

Fort de tout ce qui peut s’appeler aujourd’hui une propagande, j’ai longtemps pensé que nous faisions partis des « bons » et que nous étions du côté du bien, nous, les Occidentaux, j’entends. Les méchants, les Soviétiques, n’étaient que l’expression du mal. Ce que véhiculaient d’ailleurs tous les films ou séries américains abreuvant abondamment nos télés. Nous admirions les cow-boys ayant pourtant génocidé le peuple Indien, mais ça, je l’ignorais encore. Nous admirions John Wayne, Clint Eastwood ou Steve Mac Queen. Hollywood. La télé et les grands médias populaires ont participé à la plus grande histoire de propagande de notre humanité. Une propagande qui jettera curieusement aux oubliettes le génocide du peuple indien nord et sud américain, l’esclavage des peuples d’Afrique pour, au fond, ne retenir qu’une seule faute originelle (du peuple occidental) l’Holocauste et encore, seulement à partir de la fin des années 70, moment où Hollywood décide alors de s’emparer de la question, lorsque la célèbre série éponyme apparaît sur nos écrans. Inconsciemment, bien qu’étant éduqué au sein d’une famille ouvrière typique des années 70-80 bientôt trahie par les Socialistes, j’ai longtemps pensé que l’Amérique se situait du côté du bien et que les Soviétiques, puis les Communistes par extension, du côté du mal. Comme dans les films, dans les infos, dans les séries, dans les manuels d’histoire… Et par exemple, lorsqu’un athlète américain affrontait un athlète soviétique ou tchèque, polonais ou cubains, à l’époque, je le supportais naturellement sans savoir, presque à mon insu.

Ce n’est donc pas par hasard que j’évoque le « cas Cubain ». Car Cuba faisait également partie de cet axe du mal ; cet axe du mal qui ne nous voulait pas que du bien. Ce lavage de cerveau, puisque ça en a été un, fonctionnait malgré mes positions politiques de l’époque. Comme la plupart des familles ouvrières françaises, nous avons ouvert à la maison une bouteille de champagne lors de l’élection de François Mitterrand en 1981… Malgré l’exotisme propre à toute île des Caraïbes, j’avais donc, à ce moment-là, une image plutôt négative de Cuba. Les premiers livres de Zoé Valdès étaient publiés en France. Et si on louait volontiers l’intégrité du Che, la brutalité politique de Fidel Castro semblait évidente. C’était un dictateur. Un vrai. Un dur. Et c’est sans doute vrai. Il ne fait aucun doute que Fidel Castro a été directement à l’origine d’assassinats, de tortures ou d’emprisonnements expéditifs. Cela ne fait aucun doute. Le régime cubain a été un régime dictatorial, voulu et assumé. C’est dit.

Mais une fois cette précision levée, comment ne pas souligner également le travail exemplaire (il suffit de regarder ce qu’il advient aujourd’hui des autres îles caribéennes) de ce même régime cubain sur l’éducation, la santé, la culture, le sport ou la solidarité entre les générations. Les Cubains peuvent être fiers de leur île, de leur histoire aussi. Car, combien de fois faudra-t-il le répéter ? À quoi sert une démocratie lorsqu’une grande partie de la population n’a même plus les moyens de survivre économiquement, de se soigner ou d’éduquer ses enfants ? À quoi sert la liberté d’opinion quand on n’a plus la liberté économique de penser ? Plus d’un électeur américain sur deux ne vote plus. 15 % de la population américaine vit en dessous du seuil de pauvreté, un enfant américain sur quatre (25 %) et un enfant afro-américain sur deux (50 %) grandira en dessous du seuil de pauvreté. Un Afro-Américain a une chance sur trois d’effectuer un passage en prison et donc de perdre tous ses droits civiques. Même les classes moyennes américaines ne parviennent plus à assumer les frais universitaires de leur progéniture. C’est bien de cette liberté- là dont il est question.

Comme il serait malhonnête de ne voir en Fidel Castro qu’un grand révolutionnaire exemplaire, il serait tout aussi malhonnête de ne le présenter qu’en tant que dictateur sanguinaire. Quiconque s’est rendu à Cuba et dans n’importe quelle autre île des Caraïbes aura mesuré la différence d’éducation, de solidarité des populations, de propreté et de sécurité des villes. Faire croire que la liberté d’opinion suffirait à construire une démocratie est un leurre ; un leurre donc savamment véhiculé depuis des décennies.