Pour son ultime saison à l’adresse de l’avenue Émile Loubet avant son déménagement à la Plaine Achille, la Comédie de Saint-Étienne prouve que même cette « vieille institution stéphanoise » peut s’offrir une nouvelle cure de jouvence grâce à l’audace, au talent et au travail collectif intelligent. Rencontre avec le directeur du CDN stéphanois, Arnaud Meunier :
Commençons par un petit bilan de la saison écoulée 2015/16…
Ce fut incontestablement la plus belle saison depuis mon arrivée à Saint-Étienne. Artistiquement parlant, elle fut forte et équilibrée. Les retours ont été très positifs de la part de nos spectateurs. Inévitablement, cela s’est ressenti sur la fréquentation, en nombre d’entrées. C’est rassurant de constater que si tu proposes un programme de qualité, les spectateurs te suivent.
Cette saison a-t-elle correspondu en tout point à ce que tu voulais mettre en place lors de ta nomination ici ?
Elle a présenté le plus bel équilibre entre le fait d’avoir des spectacles forts et en même temps des esthétiques différentes. Ce qui n’est pas simple lorsque tu construis une programmation car, à ce moment précis, tu ne choisis pas seulement des spectacles mais tu t’engages auprès d’artistes. Je retiens autre chose de cette saison passée : au moment des attentats tragiques de novembre dernier (la rencontre s’est déroulée avant l’attentat de Nice… ndlr), toutes les sorties scolaires furent interdites par Le Préfet, la majorité des enseignants a remis directement les billets des spectacles aux élèves qui, pour la plupart, sont alors tout de même venus à la Comédie avec leurs familles. On ne cesse de nous parler de « public captif », du coup, à ce moment particulier, on s’est rendu compte que ce public dit « captif » a fait l’effort de venir à la Comédie même dans ces circonstances particulières.
Tu parlais de fréquentation en hausse : concrètement, ça donne quoi et cela correspond-il à vos objectifs initiaux ?
Nous faisons plus de 45 000 entrées sur la saison. Sans les évènements gratuits bien sûr. Nos objectifs sont largement atteints. Dès que l’on passe la barre des 40 000 abonnements pour nous, c’est une très belle saison. A mon arrivée, nous faisions 28 000 abonnements…
Mais bien avant, la Comédie faisait beaucoup plus. Il me semble me souvenir de chiffres hallucinants à la grande époque de Daniel Benoin…
(rires)… Je sais très bien ce que Daniel comptait… Je crois qu’il faut prendre en compte les entrées réalisées à la Comédie dans le cadre des spectacles réalisés figurant dans la brochure de saison. On ne peut comparer qu’à partir de ce chiffre uniquement. Alors, évidemment, si tu rajoutes toutes les entrées de tous les spectacles de la Comédie en tournée, ça changerait les choses, on doublerait ce chiffre.
J’en déduis donc que c’était ce qui était fait avant ici ?
Entre autres…
Il y a donc des techniques pour gonfler les chiffres ?
Oui… À l’époque où Daniel faisait des concerts au Stade Geoffroy Guichard, on rajoutait immédiatement 20 000 ou
30 000 spectateurs d’un coup… La polémique des chiffres ne m’intéresse pas tant que ça, ce qui m’intéresse, c’est de constater une dynamique. Les salles étaient pleines, on atteint un taux de remplissage de 87 %. Cela est dû notamment au fait que nous avons largement assoupli les conditions d’accès à la Comédie. Par exemple, on peut venir voir un spectacle au dernier moment.
Comme si on allait au cinéma…
C’est exactement ça. Et ça marche. On a développé une vraie curiosité par rapport au public.
Parce que, certainement, les tarifs se sont adaptés…
C’est vrai aussi. Nous avons mis en place notre volonté de faire des séries, les spectacles se jouent donc dans la durée. Ce fut le cas la saison dernière pour cette compagnie Argentine qui jouait « Othello ». Personne ne connaissait ce spectacle au départ, nous avions programmé 10 soirées à la Passerelle, sur une petite jauge, mais ce spectacle a cartonné grâce au bouche-à-oreille. On laisse le temps aux gens d’aller voir un spectacle. Enfin, le dernier point qu’a révélé cette saison écoulée, c’est que les auteurs vivants à la Comédie ne posent plus aucun problème. Ça, c’est nouveau…
Tout va donc bien, plus aucun souci ?
Ma zone d’inquiétude se situe plutôt sur la saison à venir, en effet. Ce sera une saison de transition, l’équilibre dont je parlais sera moins évident, c’est vrai. Nous avons été très contraints à cause des impératifs de calendrier et avons dû bloquer des dates et des spectacles en fonction de la date estimée de fin des travaux.
Concrètement, ça donne quoi en termes de calendrier ?
Le Théâtre Jean Dasté fermera le 10 mars 2017. L’Usine fermera dans la foulée le 10 avril. Nous avons eu connaissance de ces dates de fermeture très tardivement… Du coup, de janvier à mars 2017, nous fonctionnerons à plein régime, alors qu’après, on sera hors les murs, chez nos camarades qui ont bien joué le jeu, la Ricamarie (on y jouera 4 spectacles) l’Opéra Théâtre…
La collaboration avec ces autres structures s’est-elle bien passée ?
Tout à fait, oui. Nous n’avons eu aucun souci avec eux. Le fait que la Comédie fasse partie, par exemple, de l’organisation Loire en Scène, a été une bonne chose.
Ce label était plutôt réservé à des petites structures indépendantes…
Exactement. Lorsqu’on a candidaté à ce label, j’ai bien senti grincer quelques dents. Maintenant, je crois qu’il n’y a plus aucune suspicion à ce niveau, cela nous permet surtout d’avoir une bonne connaissance des projets de chacun. Et de réfléchir à plusieurs sur l’accompagnement des compagnies ou l’opportunité de recevoir un gros spectacle…
La rentrée 2017 se fera donc dans le nouveau lieu ?
Oui, mais dès la saison prochaine, nous y serons. Nous arrêtons la programmation avenue Émilie Loubet début mars et début avril, ensuite, nous donnons rendez-vous au public début juin dans la nouvelle Comédie, puisque le spectacle de sortie de la promotion 27 de l’École de la Comédie se fera dans le nouveau lieu. Ils répéteront début mai dans la salle « la Stéphanoise », ancien nom de l’usine. La compagnie The Party de Mathieu Cruciani sera également en répétition fin mai dans la nouvelle salle, et nous y ferons également la présentation de la saison 2017/18.
Ces délais sont garantis ?
Normalement, oui. Mais dans le bâtiment, tu n’es tranquille que lorsqu’on te remet les clés.
En quoi est-il important pour toi, en tant que metteur en scène, d’avoir été programmé dans le cadre du Festival In à Avignon ?
La Comédie est un Centre Dramatique National, un lieu de création qui a la particularité d’être dirigé par un praticien du théâtre, un metteur en scène, un auteur ou un comédien. Dans le contrat qui nous lie avec le Ministère de la Culture, nous avons l’obligation de créer. Ce contrat nous oblige à 6 créations sur un mandat de 3 ans, dont 3 doivent être réalisées par le directeur de la maison. C’est un enjeu fort. Cela nous oblige à trouver des partenaires pour coproduire ces créations. C’est une obligation aujourd’hui. D’un autre côté, une bonne partie de la légitimité du directeur d’un CDN provient du rayonnement de son action. A ce titre et dans le monde entier, le festival d’Avignon apparaît comme le summum de cette reconnaissance. Et que ton travail soit reconnu par le Festival d’Avignon, c’est essentiel. Cela n’était plus arrivé à la Comédie depuis 1974…
En disant cela, tu veux te différencier de tous ceux qui ont dirigé la Comédie avant toi ?
(rires)… Je ne le dirais pas tout à fait comme ça. Je dirais juste : ont-ils seulement cherché à être programmés à Avignon ? Il faut, en quelque sorte, déclarer sa flamme au festival.
Un peu comme pour la légion d’honneur…
C’est un peu ça, oui. Il faut en faire la demande, en proposant des projets. Notons également que l’École de la Comédie est déjà venue jouer deux fois dans le In, en 2012 et en 2014. On avait déjà remis un pied dans le festival grâce à l’école.
La reconnaissance dont tu parlais, tu l’as obtenue la saison dernière en jouant plusieurs fois à Paris, au Théâtre de la Ville notamment…
Pour parler de mon cas personnel, ce fut une saison extraordinaire, pendant laquelle six spectacles que je mettais en scène ont été joués. 3 créations et 3 reprises : « Le retour au désert » de Koltès au Théâtre de la Ville et aux Célestins à Lyon. « Truckstop » dans le In à Avignon. J’ai commencé en avril dernier les répétitions à Los Angeles de « The Gap » qui se jouera cet automne à Saint-Étienne et à Los Angeles. Nous avons repris « Chapitre de la chute », un mois de reprise au Théâtre du Rond Point à Paris. C’est mon tube en quelque sorte, il a reçu le Grand Prix du Syndicat de la Critique, une nomination aux Molières. C’est devenu mon spectacle signature. On a repris « Femme non rééducable » avec Anne Alvaro et on a repris « Ali Baba » à l’Opéra Comique…
On parlait de reconnaissance, elle est là…
Ce qui me fait réellement plaisir, c’est que lorsque j’ai candidaté à la Comédie de Saint-Étienne, on m’a expliqué par A+B que si un artiste dirigeait une grosse institution, il allait forcément s’étouffer artistiquement pliant sous le poids des contraintes de gestion. Me concernant, j’ai l’impression que c’est exactement l’inverse. Mon travail se nourrit de mon quotidien au sein de l’institution, et je bénéficie de cette émulation entre les découvertes et les rencontres avec les artistes, l’outil dont je dispose, les conforts des moyens. Après, je suis un inquiet. Tout peut donc s’arrêter à tout moment. « Le retour au désert », par exemple, n’a pas été simple à monter. Ce fut une grosse équipe, avec des comédiens très connus… Ce ne fut pas simple à gérer.
Ce spectacle abordait notamment toute la complexité des relations franco-algériennes… Je suis tombé sur une vidéo étonnante dans laquelle, un joueur d’origine stéphanoise né en France de parents algériens, jouant à l’étranger et ayant choisi de jouer pour la sélection algérienne, était contraint à la télévision algérienne de se justifier après avoir déclaré soutenir l’équipe de France lors du dernier championnat d’Europe des Nations. Une scène assez surréaliste qui illustre bien cette complexité…
Nous en avions déjà parlé ensemble. Je crois que la complexité de ces relations restera au cœur de notre problématique française aujourd’hui. Tant que nous n’enseignerons pas l’histoire réelle de la colonisation, que ce travail d’objectivation ne sera pas transmis et enseigné, on restera figé dans cette problématique avec toute l’ambiguïté dont tu parles. Y compris sur la diversité.
Certains ici continuent pourtant d’évoquer les bienfaits de la colonisation : Chirac a bien fait le mea culpa français au sujet du gouvernement de Vichy…
Ta comparaison peut paraître audacieuse tout de même, car on ne peut pas parler de génocide concernant la colonisation…
Non, mais de l’aliénation d’un peuple, oui…
De la responsabilisation d’un peuple, oui… « Le retour au désert » n’a été programmé dans aucune ville du sud est de la France… Cela m’a frappé de voir l’impact encore de cette histoire. Si on avait joué le spectacle à Nice, à Marseille ou à Toulon… Dans ma prochaine mise en scène, « The Gap », le projet est de travailler sur « ce qui fait de nous une société ». J’ai été étonné de constater à Los Angeles que les Américains utilisent sans aucune difficulté le mot « race ». Ils parlent de couples biraciaux notamment. En France, c’est impossible. C’est connoté. Lorsqu’on dit aux Américains que les statistiques ethniques sont interdites en France, ils hallucinent. L’idée de « The Gap » est de travailler autour de ce qui fait le vivre ensemble, le sentiment de vivre quelque chose collectivement, de travailler un peu le mythe de la Tour de Babel.
Je crois que chez nous en France, une partie de nos élites et dirigeants est persuadée des bienfaits de la colonisation…
Bien sûr. Tu as même certains progressistes qui pensent qu’au fond la France a raté non pas la colonisation mais cette union méditerranéenne. Que si la France avait abandonné le statut d’indigène et donné la nationalité française aux musulmans comme ce fut fait pour les juifs, cela aurait été différent…
De Gaulle a mis fin à la colonisation parce qu’il ne voulait pas justement que les musulmans colonisés deviennent Français…
Tu as raison sur le fait qu’il y a beaucoup de gens qui pensent avant tout que les colons ont créé les routes, les services publics, les hôpitaux… Quand tu creuses un peu, tu t’aperçois que la réalité des peuples colonisés était très différente. Ils n’ont pas eu la sensation de bénéficier pleinement de ces bienfaits de la colonisation.
Tu as accordé une grande importance à la classe préparatoire proposée par la Comédie pour intégrer les écoles dramatiques…
Nous en sommes à la seconde promotion. Nous obtenons le même résultat, 4 candidats sur 5 ont été admis dans une école dramatique. Nous avons cette année une fierté supplémentaire, puisque les 5 ont eu au minimum deux admissibilités. C’est une très belle réussite. Même la jeune étudiante qui a échoué avait bénéficié de deux admissibilités. Nous sommes un peu responsables de leur futur parcours. Sur la prochaine promotion, nous passerons de 5 à 8 élèves en classe préparatoire. Nous mettons en place la parité avec 4 hommes et 4 femmes. C’est un vrai pari car on sait statistiquement que les hommes ont plus de chance que les femmes de réussir les concours. Mathématiquement, les femmes ont deux fois moins de chance d’intégrer une école que les hommes, elles sont deux fois plus nombreuses au départ…
Pendant la dernière cérémonie des Molières, en recevant un Prix, Charles Bierling a conclu en souhaitant « voir plus de noirs et d’Arabes » sur scène… Dans cette histoire, il y a toujours ceux qui parlent et ceux qui agissent. Toi, tu as choisi d’agir…
Et ce sera encore plus vrai sur la prochaine saison. Alors, pour comparer avec les États-Unis, là-bas, ils ont la discrimination positive qui est réelle, mais qui est souvent remise en cause. J’ai compris une chose c’est qu’aux États-Unis il y a une peur réelle et physique des noirs face aux policiers blancs. Ça, j’ai pu le constater réellement. L’idée que ton corps est en danger parce que ta couleur de peau est noire, c’est quelque chose de très prégnant chez chaque noir américain. En ayant fait la première partie des répétitions à Los Angeles, j’ai pu mesurer cela… Je n’avais pas compris à quel point c’était aussi fort là-bas. Et ce qui s’est passé à Dallas, début juillet, a résonné très fort en moi.
La problématique avec la police américaine est plus globale…
Ce n’est pas faux non plus, je m’en suis rendu compte lorsque j’ai été arrêté sur une route américaine pour excès de vitesse. On s’est fait arrêter par une voiture de police et j’ai vraiment eu la sensation que nous devions accepter l’humiliation que l’agent souhaitait nous faire subir. Je me suis dit, « faut surtout pas lui répondre. Dis oui »… On sent que c’est un pays de cow-boys, avec l’importance de la détention d’armes… Nous n’avons, fort heureusement, pas la même culture à ce niveau.
Les causes sont différentes mais le sentiment d’humiliation se ressemble entre les descendants des esclaves et les descendants des colonisés…
Ce qui est vrai, c’est que la question raciale est posée aux États-Unis avec beaucoup d’acuité. Elle ne l’est pas chez nous. Ici, on fait les autruches.
Cette même peur de la police existe aussi chez nous dans certaines populations. Les bavures policières, les contrôles au faciès ne sont pas un mythe en France…
C’est sûr. J’ai l’impression qu’il arrive en France ce qui est déjà en place aux États-Unis depuis 10 ou 20 ans. Il y a une association qui s’appelle « décoloniser les arts » qui est très active et qui a fait le bazar aux Molières justement… Cela m’a permis de discuter d’ailleurs avec le directeur de la cérémonie pour dénoncer le nouveau fonctionnement des votes qui a favorisé ce cloisonnement. Aujourd’hui, tout le monde vote pour tout le monde alors qu’on sait pertinemment que les bataillons d’artistes issus de la diversité, qu’elle quelle soit, sont du côté exclusivement du théâtre public et non du théâtre privé…
Revenons sur la prochaine saison : Les jeunes auteurs…
Nous sommes clairement le centre dramatique qui programme le plus ces jeunes auteurs.
Te fait-on des reproches à ce sujet ?
Plus maintenant, parce qu’on se débrouille toujours pour garder trois aux quatre grands classiques dans la saison. L’année dernière, on avait « Lucrèce Borgia », la saison à venir, « Les Fourberies de Scapin ». On aura Brecht… M. Cruciani travaillera à partir d’Andromaque. Nous n’avons aucune haine du théâtre classique, évidemment. Ma programmation est majoritairement portée par des auteurs vivants, et je crois c’est bien accepté par tout le monde aujourd’hui. Je pense que le public comprend aussi que les pièces que nous proposons sont créées chez nous, comme « Chapitre de la chute ».
Tu es celui qui a révélé tout le talent de Stefano Massini, justement…
C’est une vraie fierté. C’est le cas aussi pour Vekermans qui a écrit « Truckstop ». S’il est une chose dont je suis fier, c’est bien ça, permettre à ces auteurs toute la reconnaissance que leur talent mérite. De cela, je suis fier, oui.
Es-tu chanceux de tomber sur ces auteurs ?
Je crois que cela vient certainement de mon goût pour la découverte et la lecture de nouveaux textes et d’auteurs vivants. Mon goût aussi pour la commande d’écriture, car nous devons être le centre dramatique qui commande le plus de pièces aux auteurs. C’est un vrai engagement. Je m’étonne, par exemple, que pour « Chapitre de la chute » qui est mis en scène dans le monde entier, qui a été une commande d’écriture de la Comédie de Saint-Étienne, il n’y ait aucune mention obligatoire disant que cette pièce a été créée à Saint-Étienne. Après, je crois aussi un peu aux hasards de la vie. Le texte de Vekemans, par exemple, c’est par le théâtre Nouvelle Génération de Lyon que j’ai découvert cette auteure.
Aurais-tu un feeling particulier ?
J’aime le théâtre d’aujourd’hui qui parle d’aujourd’hui…
Tu as une culture aussi différente des autres artistes. Tu es passé par Sciences Po…
C’est vrai. Je peux aimer les pièces qui abordent des sujets paraissant complexes ou différents. J’aime lorsque des auteurs parlent de la mondialisation, de ces grandes routes européennes, des no-man’s land singuliers où on peut élever des cochons en Pologne pour les vendre chez nous parce que ça coûtera toujours moins cher, c’est de cela dont parle Vekemans à travers une sorte de polar social. Cette pièce m’a plu parce qu’elle n’est pas classique dans sa construction mais aussi par son histoire et son propos qui nous touche.
Toujours plus de danse contemporaine dans la saison prochaine ?
Une tendance que nous allons réaffirmer. L’idée, dans la future Comédie, sera de devenir également un lieu de création pour la danse contemporaine en invitant directement un ou plusieurs chorégraphes à résidence. Maintenant que les lignes artistiques se sont clarifiées pour tout le monde, je crois qu’à Saint-Étienne, nous bénéficions d’un boulevard concernant la danse contemporaine. L’Opéra Théâtre s’est recentré sur le lyrique et le ballet en termes de danse contemporaine, nous pouvons saisir cette ouverture d’autant que j’ai pu constater localement de vrais talents.
La danse contemporaine stéphanoise a souvent été le parent pauvre des orientations politiques artistiques locales…
C’est tout à fait vrai. Dans le cadre du Festival des 7 Collines, nous avons accueilli la compagnie Parc, je trouve leur démarche très intéressante. Dans la perspective de notre nouveau projet, j’aimerais accentuer notre effort sur la danse contemporaine et l’international également.
Parlons également de cette génération de jeunes metteurs en scène que tu mets en avant…
Cela correspond bien au projet que j’essaie de mettre en place ici. Qu’est-ce qu’un théâtre populaire ? C’est un état de la création théâtrale d’aujourd’hui. On doit pouvoir y trouver des grandes références, des sortes de repères. Quand tu programmes « Lucrèce Borgia » avec Béatrice Dalle, viennent chez nous des spectateurs qui habituellement ne viennent pas, c’est évident. C’est important de faire venir ce type de public. La démocratisation culturelle doit inclure ceux qu’on appelle pudiquement « les Bourgeois ». Dans les milieux culturels, on entend souvent parler des classes sociales défavorisées. Mais je constate aussi une forme d’a-culturation de nos élites.
C’est un mouvement global…
C’est vrai, dans certains lycées, la filière L, littéraire, a totalement disparu. Les classes théâtre ferment aussi malgré tous les beaux discours que l’on entend… On privilégie les filières scientifiques, professionnelles et économiques, au détriment de l’enseignement artistique.
Parmi toutes les défaillances de la Gauche, celle-ci n’en est-elle pas une encore plus évidente ?
Sans doute, oui. J’ai eu récemment l’occasion de prendre la parole publiquement. J’ai fait part de mon étonnement quant au décalage permanent entre les discours et les actes de nos hommes politiques. Dans les discours, on met toujours en avant l’importance des pratiques artistiques à l’école, dans les faits, c’est une toute autre histoire. Tout recule dans le quotidien. Cela crée une forme de désespoir grandissant… D’un point de vue plus global encore, je suis frappé de constater dans mon entourage immédiat que l’école publique est complètement abandonnée au profit de l’école privée. C’est ahurissant. C’est le signe d’une dégradation de notre enseignement publique.
Souvent dit-on que la culture est mieux traitée par les hommes politiques de droite que par les hommes politiques de gauche, qui, eux, l’imaginent acquise d’emblée… Qu’en est-il réellement ?
Je connais cette théorie… Je vois surtout une différence dans les actes qui est directement liée aux hommes, aux gens, plus qu’aux partis politiques. Je me rends compte qu’il s’agit avant tout d’une histoire de sensibilité personnelle.
Cela veut-il dire que tu as pu le constater ici à Saint-Étienne ?
Pour dire clairement les choses, je m’entends très bien avec Gaël Perdriau. Je trouve qu’il fait un très bon boulot à nos côtés. Il doit savoir que je ne suis pas, a priori, un électeur captif de son courant politique, objectivement, cela se passe extrêmement bien entre nous.
Est-ce que cela se passerait si bien si tu n’avais pas la reconnaissance dont on a parlé ?
Je l’ignore. L’un nourrit l’autre, certainement…
Tout le monde ne peut pas dire la même chose, à Saint-Étienne, non ?
En même temps, je le sens attentif à tous les acteurs culturels, quels qu’ils soient. Je l’ai vu réagir pour d’autres lieux, non institutionnels. Il est venu à la première de « Truckstop » à Avignon, c’est un signe. Et lors de son déjeuner avant le spectacle, M. Perdriau nous a invité Alain Besset et moi-même. J’ai l’impression qu’il est très pragmatique à cet égard. Peut-être est-ce aussi une histoire de génération, nous avons le même âge… Nous partageons sincèrement la même ambition de faire bouger la ville, oui. Nous y sommes attachés tous les deux.
Ce n’était pas le cas avant lui ?
Je ne le dirais pas comme ça, j’en reviens aux différences de personnalités.
Concrètement, tu avais moins d’atomes crochus avec Maurice Vincent ?
Je ne dirais pas ça, non. Je dirais que l’approche de M. Vincent était différente. Je ne m’entendais pas mal avec lui… En tout cas l’arrivée de la droite n’a pas entaché la qualité de notre relation avec la mairie. C’est une question de pragmatisme. Si je n’avais aucun résultat positif, je crois que le Maire réagirait différemment, sans doute aurait-il raison. Mais au-delà de ce pragmatisme, je sens à notre égard, de l’intérêt positif et de la chaleur humaine.
As-tu la même sensation avec le nouveau Président de Région ?
(rires)…. C’est une très bonne question à laquelle je ne répondrai pas… Je peux seulement te confirmer que nous avons eu de très grosses inquiétudes, elles sont de notoriétés publiques. Et depuis le 7 juillet dernier, nous avons l’assurance que nos subventions, qui avaient un temps été remises en cause, ont été votées. Le dialogue renaît. Sans doute, nous n’étions qu’une partie du puzzle dans cette histoire.
La saison 2017/18 sera ta septième saison. Il te restera donc…
Encore trois saisons pour utiliser au mieux ce nouvel outil… C’est frustrant !
Mais ce sont les règles, non ?
C’est vrai. Laurent Fréchuret a fait construire une nouvelle salle à Sartrouville, lorsqu’il y dirigeait le CDN, qu’il n’a jamais utilisé… C’est la règle, en effet.
Te projettes-tu dans l’après ?
Oui.
Dans quel état d’esprit es-tu ?
Mon état d’esprit est de dire que j’aime diriger des théâtres. C’est évident. Je pense que je sais le faire.
Tu as donc un peu changé d’état d’esprit par rapport à nos derniers entretiens. À un moment donné, tu réaffirmais ton envie de revenir à ta vie de compagnie pourtant…
C’est vrai. Je crois que j’ai un peu évolué à ce sujet. Je crois que je fais partie des gens qui aiment diriger les théâtres et qui savent le faire. Humblement. Si je devais retrouver ma vie de compagnie, je le ferai volontiers. Cela ne m’effraie pas. Au terme de cette sixième saison à Saint-Étienne à la tête d’un CDN, eu égard à nos résultats, nous sommes devenus le 6e CDN. Je pense que nous rentrerons avec la nouvelle Comédie dans le Top 5 des CDN… C’était mon objectif. Cela peut paraître idiot de le dire mais c’est important de l’affirmer pour rompre avec le fameux complexe stéphanois, la « beauseigne » attitude. On voit au contraire que cette ville possède beaucoup d’atouts. Saint-Étienne est une ville de tous les possibles. C’est ça qui me frappe. Il faut toujours croire en nos chances…
C’est très américain aussi…
Dans une autre façon, oui. Just do it. Je reconnais aux Américains cet esprit d’envisager l’impossible. Rien ne leur paraît impossible. C’est très fort. Je crois qu’en France, nous avons un potentiel extraordinaire, nous avons un réseau de théâtres publics inégalables enviés à travers le monde. Cet ensemble est extraordinaire. Tous les artistes étrangers rêveraient de bénéficier de tels équipements. Nous avons en France de vraies forces. Cette ville, Saint-Étienne possède aussi des capacités extraordinaires, elle doit en être consciente, plus encore. J’ai fait ici des rencontres humaines très différentes les unes des autres, toujours très fortes.
Tu parlais de L. Fréchuret, il a été soulagé de retrouver sa vie de compagnie, avec plus de risque mais plus d’indépendance aussi…
Tout à fait. Je parle souvent avec lui. En ce qui me concerne, j’ai l’impression, à l’inverse, que mon travail en tant que directeur de cette institution nourrit mon processus créatif. Je me nourris à travers tous les projets que nous accompagnons ici. Je me nourris des auteurs que nous soutenons. Je me nourris des rencontres que je fais ici. Tout cela enrichit ma créativité. Entre nous, j’ai plus de fierté à faire émerger les projets d’autres metteurs en scènes ou auteurs qu’au regard de ma réussite personnelle. Rendre les choses possibles, c’est énorme. Je me nourris dans la réalisation du travail des autres créateurs…
Tu parlais de Los Angeles, on t’a vu en Chine, tu vas aller au Brésil : c’est sympa comme métier, non ?
J‘avoue… Cette confrontation avec les cultures étrangères fait partie de mon ADN aussi. C’est une chance inouïe.
Toutes ces contraintes t’enrichissent donc ?
Oui mais je ne suis pas tout seul dans la barque, je te rassure.
Cela veut aussi dire que tu es parvenu à déléguer…
C’est vrai. Ma grande fierté par rapport à la comédie, c’est que j’ai su y insuffler cet esprit de compagnie au détriment de l’esprit institution. Il y a chez nous une forme d’horizontalité très forte. Parfois un peu trop d’ailleurs, il faut également savoir remettre les choses et les responsabilités en place. Mais la qualité de notre dialogue social à la Comédie est impressionnante et exemplaire. Je remercie d’ailleurs l’équipe qui m’épaule et me soutient.
Toutes les villes moyennes françaises sont en souffrance. On voit apparaître de grands centres urbains au détriment de ces villes dites moyennes…
J’ai quand même l’intuition que nous arrivons à une saturation du bassin lyonnais, si tu veux parler de ce grand centre urbain. Et face à cette saturation, Saint-Étienne a sa carte à jouer. C’est mon intuition. Il me semble t’en avoir parlé il y a quelques années, j’avais souligné l’opportunité que nous aurions à nous tourner aussi vers l’Auvergne… Je suis heureux de voir que je ne me suis pas trompé sur ce point…
Voudrais-tu signaler que tu as souvent raison ? Il faut faire attention car à force d’avoir raison, on peut penser détenir la vérité…
(rires)… Un ami m’a surnommé mini-Jack (par rapport à Jack Lang ndlr)…Plus sérieusement, je crois à cette ouverture vers l’Auvergne, il nous faut tourner la tête du côté Auvergnat et jouer la carte de cette saturation de l’agglomération lyonnaise. Reste la question des transports… L’autoroute résoudra-t-elle cette question ? Je n’en sais rien. Je suis plus intéressé par la question des transports en commun et sur ce sujet, nous sommes encore très loin du compte pour les liaisons vers Lyon. Je passe beaucoup de temps dans les trains et la liaison entre Saint-Étienne et Lyon est un véritable cauchemar.
Sans doute conviendrait-il de développer le ferroviaire plutôt que le routier…
Nous y viendrons, irrémédiablement. Ce sera l’étape d’après…
…D’après dans 30 ans ?
J’espère moins, 10 ou 15 ans. L’autoroute n’empêche pas le développement du ferroviaire.
Eu égard aux financements concernés et au désengagement de l’État, j’ai bien peur que nous ne puissions pas assumer une nouvelle autoroute et une refondation de l’axe ferroviaire entre les deux villes…
Il le faudrait. Il faut que l’État fasse pour Saint-Étienne et d’autres villes, ce que l’Allemagne a fait avec la Ruhr. Investir massivement. Je suis désolé de constater que les gens aient pu aussi facilement accepter ce désengagement plus global de l’État. Il faut sans cesse se battre contre la résignation.
Comment vois-tu l’émergence de mouvements alternatifs citoyens, parfois violents…
J’y vois plutôt un signe intéressant. C’est intéressant lorsque le peuple se réapproprie la question politique. Je trouve intéressant que surgissent de nouveaux lieux d’expression, de débat. Je trouve déplorable que ce gouvernement ait totalement capturé le débat démocratique et d’avoir eu peur de son propre parlement. Je suis inquiet de constater qu’ici ou là certains pensent qu’au fond pour s’en sortir il faudrait arrêter de discuter avec les syndicats, avec le parlement… Il y a une forme d’autoritarisme qui s’affiche et qui m’effraie. Par ailleurs, j’ai aussi peur de l’archaïsme de certains syndicats. Dans nos milieux culturels, je le constate cet archaïsme. Et j’incite beaucoup les comédiens à se syndiquer pour prendre en main leur parole syndicale. On ne peut discuter avec des gens qui sont, à ce point, coupés d’une certaine réalité et de nos métiers. Certains représentants ignorent tout de la façon dont fonctionnent nos maisons mais nous devons tout de même discuter avec eux. Ils défendent parfois un point de vue qui date de l’après-guerre. C’est un véritable drame. Je dénonce l’impasse dans laquelle nous sommes au niveau du dialogue syndical…
Certains, à droite surtout mais aussi à gauche, préconisent un passage en force…
Surtout pas. Ce n’est jamais la solution. Passer en force crée des clivages et de la haine. Les gens de dialogues abandonnent les uns après les autres, car les gens de dialogue ne sont pas des gens de pouvoir, c’est ça qui m’effraie… Quand je suis arrivé ici, la question du dialogue social n’était pas gagnée par avance. Ce n’était pas une petite affaire. Beaucoup de sujets étaient problématiques. Avec mon administrateur, les délégués du personnel et syndicaux, nous avons su instaurer un climat de confiance et fonder ce dialogue social. Nous avons ensuite signé un accord d’entreprise, signé des accords de participation à un intéressement. Nous devons être le seul CDN dans ce cas… Maintenant, le climat est apaisé, même si parfois des tensions existent. Un théâtre, c’est une utopie concrète. Dans ce même lieu se côtoient des gens d’horizons différents, de formations, des métiers, des profils, et de niveaux différents. Et tout le monde doit apprendre à vivre et à travailler ensemble. Il ne faut surtout pas croire que les théâtres sont des repères de gauchistes, la réalité est bien plus contrastée… Si tu rajoutes à tout cela nos élèves utopistes, contestataires, fougueux… C’est un vrai laboratoire humain. Je me demande comment d’ailleurs un tel système pourrait être modélisable. Lors de ma première saison, j’avais monté une pièce autour du « 11 septembre ». Ce projet avait pu être produit grâce à un chef d’entreprise qui nous avait avancé l’argent. Il vit maintenant à New York et nous échangeons encore souvent. Cette personne était présente lors des répétitions. Il m’a avoué avoir modifié son mode de management après avoir assisté à nos répétitions. Les entreprises artistiques sont des laboratoires sociaux passionnants. Il faut savoir que l’intermittence, c’est la flexi-sécurité dont rêvent tous les ultra-libéraux… L’intermittence du spectacle n’est ni plus ni moins cette flexi-sécurité mise en œuvre au quotidien. Je crois qu’il serait très intéressant de se pencher sur nos fonctionnements. Les entreprises fonctionnent autour de projets, nous nous fonctionnons autour de spectacles. Les entrepreneurs devraient plus s’intéresser aux fonctionnements de nos théâtres…
C’est ton côté HEC ?
Non, je n’ai pas fait HEC, c’est D. Benoin qui avait fait HEC. J’ai fait Sciences Po. Je n’ai pas fait commerce. Je n’étais pas un crac en éco, loin de là. Mais je constate une vraie résonance entre le fonctionnement des entreprises et le nôtre. Seul diffère au fond, le facteur de motivation qui chez nous n’est pas l’argent mais l’art. Et la passion. Chez nous, même la femme de ménage aime travailler dans le théâtre. Il faut, je crois, retrouver de la reconnaissance, de la fierté et de la passion au travail.




