Originaire du sud de la France, Samira Sedira a suivi les cours de l’École de la Comédie de Saint-Étienne avant d’embrasser une belle carrière de comédienne. Après avoir connu un passage à vide inexpliqué, Samira Sedira a écrit un premier roman, autobiographique, intitulé « L’odeur des planches » qui la propulsa de nouveau sur les devants de la scène théâtrale et littéraire. « Majda en août » est son second roman. Rencontre :

Avec le recul, comment avez-vous vécu le succès de « L’odeur des planches », votre premier ouvrage plutôt autobiographique (l’ouvrage racontait votre « traversée du désert » théâtrale…) ?

Je ne sais pas si on peut parler de succès. J’utiliserais plutôt le mot accueil. Ce fut un merveilleux accueil ! Auquel je ne m’attendais pas. Je dois avouer que les quelques jours précédant la sortie du livre, j’ai eu de fortes suées nocturnes. J’étais terrifiée ! J’avais l’impression d’être à poil ! Ce que je racontais dans « L’odeur des planches » était si personnel… ! Ce n’était pas aussi simple que je l’avais imaginé… Et puis, les retours chaleureux et enthousiastes m’ont peu à peu apaisé ; je n’ai plus ressenti d’appréhension.

Ce texte a été adapté au théâtre et mis en scène par Richard Brunel. C’est Sandrine Bonnaire qui a interprété le rôle sur les planches… Comment s’est déroulée cette rencontre avec S. Bonnaire ?

Lorsque Richard Brunel et moi avons évoqué le nom de Sandrine Bonnaire pour interpréter le texte, cela paraissait plus qu’évident. Richard lui a envoyé le texte, elle l’a lu, l’a aimé, et a très vite accepté de participer au projet. Lors de la première rencontre, j’étais très intimidée ! Mais Sandrine est une personne très attachante, simple, chaleureuse, humaine… Mes appréhensions se sont vite envolées. Richard et moi avons adapté le texte pour la scène, puis nous nous sommes retrouvés tous les trois pour une période de répétitions au cours de laquelle nous nous sommes très bien entendus. Aucun conflit. Aucune réticence de la part de Sandrine. Un contexte idyllique.

Cette « renaissance artistique » n’a-t-elle pas accentué votre attachement à la ville de Saint-Étienne, sachant que votre pièce a été jouée à la Comédie dont est issu également Richard Brunel… ?

J’aime Saint-Étienne depuis le jour où j’y ai posé un pied. Je lui serai toujours fidèle.

Dans quel état artistique vous êtes-vous retrouvée après la fin de la pièce ?

J’avais envie de passer à autre chose. Un nouveau projet littéraire. Quelque chose qui ne soit pas directement autobiographique.

Ce second roman est-il né avant, pendant ou après « L’odeur des planches » ?

L’idée d’un nouveau roman a justement commencé à germer à la fin de la tournée de « L’odeur des planches », c’est-à-dire un an après sa parution.

Comment définiriez-vous « Majda en août » ?

« Majda en août » est un roman sur l’une des plus grandes faillites humaines : la faillite du langage. Cela en constitue le thème central. Autour de ce dernier, d’autres thèmes émergent : les dérives du communautarisme, le repli sur soi, la suprématie masculine, la place des femmes, le trouble identitaire, la folie… Le langage, c’est ce qui nous distingue des autres espèces vivantes. Sans langage, il y a mort de l’humanité. Et la mort, c’est ce qui touche le cœur même de cette famille, puisque ni l’amour, ni les joies, ni les douleurs ne parviennent à se dire. On crève littéralement sous le silence.

Comme tout roman, on imagine aisément qu’il puise quelques éléments autobiographiques… ?

(Rires !) Je crois que derrière cette question se cache une autre question. Vous voulez savoir si je suis Majda ! Eh bien non, au risque de vous décevoir, Majda ce n’est pas moi. Elle l’est devenue au fil de l’écriture du roman puisque j’ai appris à la connaître, en la créant, en l’inventant, mais je ne suis pas Majda. Je me suis laissée guider par elle. La seule chose à faire quand on écrit, c’est ne pas tricher, et donc, d’être d’une grande vulnérabilité… C’est comme ça que les personnages vous laissent vous faire triturer !

Bien qu’il soit décalé dans le temps, ce roman n’entre-t-il pas en résonance avec le film de Régis Faucon, « Fatima » ?

Ce n’est pas du tout le même thème. Je n’y entends pas de résonance.

Les émigrés de la première génération, qu’ils soient maghrébins ou européens, ne sont-ils pas les grands oubliés de l’histoire contemporaine française ?

Il me semble que ce sont deux mouvements migratoires différents. On attendait des immigrés européens qu’ils se fondent dans la masse française. Et c’est exactement ce qui s’est passé. C’était forcément plus simple, l’Europe est un continent, il y a beaucoup de similitudes entre les différentes cultures le constituant. Pour les Maghrébins, c’était plus complexe. La culture est autre, les coutumes, les traditions le sont également, sans parler des blessures de l’histoire… Et puis, rien n’a été pensé pour leur « implantation » définitive. On a fait venir les hommes en premier, pour pallier le manque de main-d’œuvre. On ne s’est pas soucié de leur logement, ni de leur vie familiale. Ils vivaient dans des bidonvilles, des baraquements, des hôtels insalubres… Un immigré était défini par son espace de travail : la mine ou l’usine. Rien de plus. Des femmes et des enfants, on ne parlait pas, ils n’entraient pas dans les représentations collectives. Ces hommes ont été humiliés. Niés. Je ne sais pas si ce sont les grands oubliés de l’histoire contemporaine, mais de « grands blessés », oui, sans aucun doute.

Cet oubli, ce silence ou cette occultation historique, n’a-t-il pas au fond de lourdes conséquences sur les générations suivantes ?

Ce qui pèse sur les générations qui ont suivi, et qui suivront, c’est la place laissée vacante par nos pères et nos mères. Dans « L’odeur des planches », je parlais de « taiseux lamentables ». Ils se sont faits si petits qu’ils en laissaient disparaître leurs ombres. Mais aujourd’hui, je comprends ce silence. Ils avaient tout simplement peur. Et c’est plus vrai encore pour les Algériens, qui eux, avaient un rapport meurtri à la France. Je dirais que tout avait très mal commencé. Rien n’avait été anticipé. C’est désolant… On ne fait pas venir des hommes sans savoir où ils vont loger, on ne fait pas venir des familles entières en espérant les voir repartir au plus tôt, on n’intègre pas des enfants dans les écoles sans penser qu’un jour, ils seraient citoyens français, travaillant et cotisant en France ! Oui, tout avait très mal commencé. Aujourd’hui, la France est multiple de par ses origines diverses, mais la paupérisation et la relégation spatiale que subissent les banlieues sont des fractures vécues de plein fouet. Les attentats récents n‘ont rien arrangé ! Avec le regain du terrorisme, un climat de suspicion semble s’être installé. La société française est écartelée entre sa réalité multiculturelle et la tentation d’un repli national.

Vous abordez le sujet de cette émigration algérienne avec beaucoup de pudeur, d’évocation et de sensibilité… Une nécessité ?

Oui, puisque j’en viens. Je suis inscrite dans cette histoire. Ce sont justement ces silences meurtriers que je veux, à travers l’écriture, faire résonner.

C’est bien la situation des femmes au sein de toutes les sociétés méditerranéennes (européennes ou maghrébines d’ailleurs) que vous évoquez ?

J’évoque plutôt la situation des femmes issues de l’immigration maghrébine. C’est la configuration que je connais le mieux puisque j’ai grandi au sein d’une famille de ce type. J’évoque également une époque : les années quatre-vingt. Cette situation était assez commune. Les femmes vivaient sous surveillance, dans un système social liberticide, centré sur la question de l’honneur familial (la virginité étant le nœud gordien de la problématique de ce fameux honneur familial). Aujourd’hui, sans vouloir généraliser, je ne pense pas que les choses aient beaucoup changé. Je dirais même que tout s’est durci. Oui, il y a de toute évidence (à cause d’une évolution très complexe que je ne suis pas en mesure d’analyser) un durcissement des mentalités.

Quelle est votre approche de la folie ?

Pour écrire Majda, je me suis beaucoup documentée. J’ai lu, j’ai visionné des documentaires, j’ai rencontré des personnes « habitées » par cette étrangeté qu’est la folie. C’est assez fascinant la folie. C’est un terreau fertile pour la création littéraire.

Dans la fin du livre, on assiste à une sorte de réconciliation familiale, comme si rien ne s’était passé ou si tout avait été oublié ?

Rien n’a été dit, rien n’est dit, et rien ne sera jamais dit. Cependant, la fin reste ouverte. Certains (comme vous) y voient une sorte de réconciliation. Pour d’autres la vision est plus sombre. Je crois qu’on y voit ce qu’on a envie d’y voir. Ce qui soulage notre conscience. C’est ce qui est beau dans la littérature, il y a deux auteurs nécessaires à l’écriture d’un livre : l’écrivain et le lecteur.

Vous évoquez le drame que subi Majda de manière presque détachée, sans émotion débordante… Pourquoi ?

J’imagine que vous parlez de la scène charnière… Il est important, lorsqu’on décrit ce genre de scène, d’alléger la charge émotionnelle. Sinon, on risque de tomber dans le pathos, ou dans une forme de sentimentalisme vulgaire. Le détachement est intéressant pour l’auteur, car il n’enlève rien à l’investissement émotionnel du lecteur, bien au contraire, il le sublime !

Tout allait si bien pour Majda, ses études, sa réussite sociale… Un peu comme pour vous, non ?

(Rires !) Non, non, je ne suis pas Majda ! Mais bon, il est vrai que les parcours se recoupent, du moins dans ce que vous évoquez. Mais c’est à peu près tout ce qui nous rassemble.

On sent, dans votre écriture, le souci du style et votre amour pour la poésie. L’écriture a-t-elle été aisée ou très travaillée, ou les deux… ?

Oui vous avez raison, je soigne le style, c’est essentiel pour moi. Louis Ferdinand Céline disait que des idées pour un roman, il y en avait plein le caniveau, qu’il suffisait de se baisser pour en trouver, mais que le style… c’était autre chose. Il avait raison.

Mais c’est un long chemin !

Me concernant, l’écriture n’est jamais aisée, c’est énormément de travail ! D’ailleurs, lorsque j’écris, je sens que la langue française n’est pas du tout la première langue que j’ai entendue en venant au monde. Écrire ne va pas de soi. Il y a des tournures (pourtant évidentes) qui ne me viennent pas du premier coup. Je suis parfois obligée de réinventer autre chose, de façonner la langue, de la tordre. J’obtiens ce que je veux « au forceps » ! C’est peut-être ce qui donne un style particulier à mon écriture, je ne sais pas.

Faut-il être, au fond, toujours acteur de sa vie, de sa carrière, de son parcours… ?

Dans la mesure du possible, oui, bien sûr, il est préférable d’être acteur de sa vie, plutôt que d’en être le spectateur. Mais parfois la vie nous joue de mauvais tours ; On est pas toujours apte à maîtriser son destin.

Que souhaitez-vous qu’on retienne de ce second roman ? « Majda en août » aura-t-il aussi un avenir au théâtre ?

J’espère qu’on dira de moi : Voilà, elle est inscrite dans l’écriture. Je ne sais pas si « Majda en août » aura un avenir au théâtre… Ce serait bien. Un avenir au cinéma, ce serait pas mal non plus.

Comment vous sentez-vous aujourd’hui en tant qu’auteure française, femme issue de l’immigration et mère ?

Ces « trois femmes en une » sont heureuses d’avoir trouvé leur place en ce monde !