Béatrice Bompas, directrice de la Compagnie de la Commune, met en scène « Reconnaissances » à la Salle Louis Daquin dans le cadre de la saison culturelle de la Ricamarie. Une création ambitieuse autour de trois textes de William Shakespeare. Rencontre :

Après un cursus universitaire en lettres, vous avez incorporé l’École de la Comédie de Saint-Étienne en 1992.

L’envie de faire du théâtre a-t-elle toujours été présente chez vous ?

Ce n’était pas une envie : faire du théâtre a été une évidence à partir du lycée, quelque chose où je libérais mon énergie comme d’autres pratiquent un sport. Une nécessité. Par contre, je ne pensais pas du tout en faire mon métier, je ne voyais pas cela comme une certitude.

Que retenez-vous de ces années de formation à la Comédie ?

À l’époque, c’était Prosper Diss qui en était le directeur : l’enseignement que nous avons reçu est teinté de sa personnalité. D’abord, c’était dur : le premier des jalons de cette formation était l’humilité, ça s’apprend, puis un sens du collectif extrêmement présent. J’ai appris à travailler avec les autres, avec l’univers artistique des autres…Le contraire de l’individualisme. Je suis très fière d’avoir fait cette école à cette époque-là.

En 1996, vous créez votre propre compagnie. Pourquoi ?

J’avais besoin d’explorer mon propre langage scénique. J’avais envie aussi de travailler avec certains comédiens, des compagnons de création, ma famille artistique. J’étais animée d’une sorte d’énergie qui ne pouvait pas se contenter du métier de comédien. Un comédien dépend du désir de l’autre, il doit sans cesse être choisi pour pouvoir travailler. Fonder une compagnie c’était l’inverse, créer un outil de travail toujours présent, un possible au service de ma nécessité de création..

Comment définiriez-vous le travail de votre compagnie ?

Je ne sais pas trop en fait, parce que le travail de la compagnie est en constante mutation… Parce que chaque projet est un nouveau paysage. Ce qui m’intéresse à chaque fois, c’est d’éclairer un petit bout de notre humanité. Et à chaque fois c’est unique. Je peux dire que ce qui m’intéresse en priorité c’est l’acteur, qu’il est le centre, qu’il est le porteur de sens et que tout le théâtre doit être au service de son jeu.

Et que le sens, celui des mots bien sûr, mais plus encore ce que l’on ne peut pas dire, se raconte par le langage du corps, comme une communication bien plus directe.

Vous créez, plus ou moins, un spectacle par saison : un rythme qui vous convient ?

C’est plutôt un spectacle pour deux saisons, sauf exception. Il y a un temps de gestation très important. Moins s’il s’agit d’un texte, d’une pièce comme le spectacle précédent « Funérailles d’hiver » de Hanokh Levin. Là, c’est une pensée déjà construite par quelqu’un d’autre qu’il suffit de suivre en quelque sorte, le chemin est balisé. Pour la plupart des spectacles que j’ai montés, tout est à construire, ça prend du temps. En général, je pars d’une question…Et je construis la pensée, le texte, la dramaturgie, je creuse.

20 ans plus tard, quel regard portez-vous sur votre parcours ?

Je me dis que c’était le bon métier.

En 2004, vous avez monté « La Tempête » de W. Shakespeare. Pourquoi revenir aujourd’hui à cet auteur ?

Cela tient beaucoup à la thématique… La reconnaissance. C’est sûr que je pouvais la trouver avec d’autres auteurs mais dans les pièces de Shakespeare, il y a cette grandeur de l’âme humaine qui côtoie la noirceur, en une seule phrase. C’est comme un microscope, un révélateur…

Comment croire que les textes de cet auteur, datant de près de 5 siècles, soient toujours aussi contemporains ?

Parce qu’il y a vraiment toute notre humanité. Et nous sommes les mêmes 5 siècles après, nous avons les mêmes élans, les mêmes désirs, les mêmes pulsions, les mêmes mensonges…

Pouvez-vous nous parler d’André Markowicz ?

Nous avions tous les deux envie de retravailler ensemble. Nous nous sommes rencontrés pour « La Tempête » qu’il avait traduit pour la création. Que dire ? Il y a des gens extraordinaires et il en fait partie, il est un mélange d’intelligence et de malice, le tout est irrésistible.

Pouvez-vous nous présenter cette création, « Reconnaissances » ?

Pour interroger les notions de reconnaissance, j’ai travaillé sur trois pièces de Shakespeare : » Hamlet » et « Le roi Lear » qui parlent de la reconnaissance liée à la filiation et « Timon d’Athènes » qui parle de la reconnaissance sociale et des mensonges qui lui sont rattachés. Je raconte les trois pièces en même temps, le public étant accompagné par un système scénique très efficace (l’ardoise magique de notre enfance) et par la parole d’un narrateur que joue Fabien Grenon. Je voulais que le public sorte en connaissant ces trois histoires. Parce que ce sont de belles histoires.

L’homme peut-il vivre sans cette reconnaissance, paternelle notamment ?

Non. Je ne crois pas. Il me semble que la notion de reconnaissance est vraiment un poids, une douleur et une frustration. Le contraire de la liberté dont chacun a besoin pour exister pleinement.

La reconnaissance, a-t-elle un lien avec l’estime de soi ?

Oui, bien sûr. La reconnaissance que nous estimons nous être due est celle que nous ne pouvons pas nous accorder seuls. Comme si le regard de l’autre était le seul qui nous légitimait. L’idée de sagesse serait de réussir à s’en affranchir, il y a un long chemin entre l’idée et sa réalisation, une vie sans doute.

Pourquoi « piocher » dans trois œuvres de l’auteur ?

Je n’ai pas pioché en fait, les trois histoires sont racontées. J’ai creusé l’idée de reconnaissance qui est le centre de chacune de ces pièces. Chacune d’elle éclaire la problématique, pour « Hamlet » c’est ce que l’on doit à son père, pour « Le roi Lear » c’est ce que le père doit à ses enfants, quant à « Timon d’Athènes » c’est ce que le monde qu’on a construit nous doit… J’avais besoin de croiser les regards pour approfondir l’analyse de la notion de reconnaissance.

Comment faites-vous cohabiter les textes de Shakespeare et votre parole, en tant qu’auteur et narrateur ?

Le texte que j’ai écrit est au service du propos. Il s’efface derrière les textes de Shakespeare. Il est comme des charnières de sens très simples, très direct, l’équivalent d’une respiration, d’une pause, d’un temps. Mon texte fait le lien entre les scènes uniquement lorsque c’est nécessaire, il précise, résume, présente, bref nous accompagne dans la construction des histoires racontées.

Pouvez-vous évoquer la scénographie de la pièce ?

La scénographie est au service du jeu des comédiens. Elle est en mouvement. J’avais besoin d’un signe clair pour montrer que nous changions de pièce. C’est, et je ne sais plus comment, l’idée de l’ardoise magique que nous avons choisie. Un écran blanc traverse le plateau et nous sommes ailleurs. Au sol, il y a une carte dessinée à la craie, d’une manière plus symbolique, c’est notre géographie intérieure, où nous nous situons en nous-mêmes. Et elle s’efface au fur et à mesure que les personnages se débattent avec la reconnaissance qui les perd…

Avant la finalisation de cette création, vous avez tenu à la confronter au public. Pourquoi ?

C’est dans la construction même du travail que j’avais besoin du regard du public. Ma contrainte était de ne pas perdre les gens, mais c’est une idée, j’avais conscience que raconter trois pièces en même temps comportait un gros risque de mélange… Alors j’avais besoin d’un public cobaye pour réinterroger le système de narration si cela ne fonctionnait pas. Et puis j’aime travailler comme cela, j’aime ouvrir le travail en cours au public quel qu’il soit, ça m’aide toujours.

Cette création a-t-elle été simple à monter ?

C’est de moins en moins simple de monter des projets. La culture a moins de place notamment dans les budgets…Néanmoins, nous avons la chance d’avoir des complices de création, comme l’Espace le Corbusier à Firminy, Le Centre Culturel de La Ricamarie pour ce projet et le Centre Culturel de la Buire à l’Horme qui nous a accueillis sur un très long temps de répétition dans ses murs. Les conditions étaient optimales, techniquement et humainement.

Devant la crise qui s’accentue, les politiques qui se cristallisent ou se durcissent, comment voyez-vous, à plus ou moins long terme, l’avenir des compagnies indépendantes ?

Je crois qu’il y aura toujours des compagnies indépendantes, une sorte de résistance qui met la création et l’art au centre. Par contre c’est un métier où il y a de moins en moins d’argent, et malheureusement l’argent qui soutient la culture s’attache bien plus au consensus qu’à la recherche ou la nécessité de création. Alors la vraie question serait, comment continuer à vivre de ce métier… À en vivre seulement ?

Qu’attendez-vous de cette création ?

Ce que j’en attendais lorsque j’ai voulu la faire : je voulais que le public rencontre l’univers de Shakespeare et qu’il en sorte avec un apprivoisement joyeux. Je voulais aussi que chaque personne se demande, « et moi ? J’en suis où de la reconnaissance, quelle place tient-elle dans ma vie ?.. ». C’est déjà quelque chose d’important pour moi que de se questionner.