Dans « L’Emprise », roman paru en avril 2014 chez Gallimard, l’écrivain Marc Dugain relate les dessous d’une élection présidentielle fictive sur fond de manipulations politiques, d’intrigues internationales et d’espionnage. Le passage ci-dessous relate l’échange entre Launay, un candidat de type « centre gauche » et son conseiller politique, Marquet…

« Il (Marquet) n’abordait jamais idéologiquement le thème de la mondialisation, considérant que les idéologies sont à l’homme ce que sa corbeille est au chien. Il définissait la mondialisation comme une perte de contrôle des gens sur leur propre vie en contrepartie de l’opportunité de consommer moins cher. La mondialisation était selon lui peu ou prou la continuation du modèle colonial. Les nations développées continuaient à se procurer des matières premières et de la main-d’œuvre à bas prix. Le consommateur au final y trouvait son compte même s’il rechignait à l’avouer. Les biens de consommation étaient à moitié prix de leur vraie valeur, celle qui résulterait d’un salaire juste. Pas celui perçu par des hommes et des femmes entassées ou alignés comme des pions dans d’interminables usines chinoises sous le regard implacable des membres du parti qui garantissaient l’ordre social aux manufacturiers étrangers. Chaque chose ayant son revers, ce qu’on pouvait gagner au niveau des prix, on le perdait au niveau de l’emploi, et la cohorte des chômeurs était grossie par une immigration à laquelle on parvenait difficilement à offrir une qualification. Et pour maintenir une paix sociale rendue déjà très artificielle par un niveau de prix anormalement bas, on subventionnait les oubliés de la mondialisation en pompant largement dans les richesses d’entreprises d’avenir, pendant que celles du passé, celles qui vivaient exclusivement du différentiel du coût du travail, rechignaient à rapatrier leurs bénéfices dans leurs pays d’origine, profitant allègrement de la mondialisation des capitaux et de la nature apatrides de ces bénéfices. Et pendant ce temps déjà long à l’échelle d’une nation déclinante, l’endettement enflait inexorablement, menace vidant de leur substance tous les discours apaisants qui exhortaient à une croissance attendue avec la sérénité des défenseurs de la ligne Maginot. Notre système de production et de consommation, basé sur l’accumulation de biens plus ou moins utiles, était pour Marquet à l’évidence obsolète, mais on n’en connaissait pas d’autre qui soit réaliste. L’idée communiste ruinée par la mégalomanie paranoïaque des dirigeants s’était évanouie et les nations qui l’avaient endurée s’étaient précipitées dans le seul modèle qui régissait désormais la planète : l’avidité. Ce qui, pour Marquet, rendait l’avenir encore plus sombre, c’était que la Chine, en contrepartie de la mise à disposition de masses laborieuses à bas prix, avait négocié des transferts de technologie qui, à terme plus ou moins long, ruinerait nos secteurs technologiques les plus pointus. Il y voyait pour le pays une menace bien plus considérable que celle des islamistes sur les nations « civilisées ». Celle-ci monopolisait les débats et l’intention de nos services secrets. Et il se plaisait à répéter à Launay : « L’islamisme est une problématique de pauvres, qui ont vécu sur le pétrole pendant un siècle et qui se préparent à retourner violemment dans l’obscurantisme que La Mecque déguisée en derrick avait fait un peu oublier. Certes, nos musulmans pauvres et sans éducation sont dangereux, mais ils ne menacent pas notre richesse. Les Chinois, eux, menacent nos équilibres fondamentaux, jusqu’à notre âme si particulière faite d’un mélange de cupidité et de surprenant désintéressement ». L’addiction aux sondages de la classe politique et des médias avait fini par lui donner le sentiment d’appartenir à un monde virtuel aussi ridicule qu’un monde, où, indifféremment, malades et bien portants vivraient en prenant leur température. (Marquet avait également averti Launay sur le clivage grandissant entre la jeunesse et les générations plus mûres. Les anciens s’étaient tout octroyés, à crédit, s’imaginant qu’ils n’auraient jamais de comptes à rendre aux plus jeunes, moins politisés qu’ils ne l’avaient été, et passablement anesthésiés par leurs habitudes de consommations aliénantes. Les jeunes s’étaient retrouvés précarisés un peu à la manière des immigrés de la première génération, sous-payés, sous-éduqués, sous-employés, quand ils avaient leur chance de l’être, aguerris très tôt à arpenter les couloirs de l’assistanat, laissant pour longtemps leur bonheur et leur fierté, victimes innocentes du passage d’une économie de production à une économie de transfert, état qu’ils finissaient de consacrer pour certains par une léthargie déroutante. Les plus privilégiés d’entre eux grossissaient désormais les bataillons de cadres dynamiques réellement libéraux au mépris de l’investissement coûteux que la nation avait consenti pour rendre gratuite leurs brillantes études. »

Toutes ressemblances avec une situation existante ne seraient que pures fictions…