Pas facile de succéder à son père… À partir de la prochaine édition du festival Paroles et Musiques, Simon Javelle est le nouveau directeur d’un festival qui nous a donné à vivre de bien belles émotions par le passé… Rencontre :
Pour la petite histoire, l’aventure de l’Agenda Stéphanois a commencé la même année que le Festival Paroles et Musiques…
Oui, je m’en souviens, c’était en 1992, Léo Ferré fut le parrain de la toute première édition du festival. À l’époque, le festival s’étalait sur 3 semaines bien qu’il n’y ait pas de concert tous les soirs, l’appellation Festival n’existait pas encore mais l’esprit était déjà là. Après, il y a eu l’arrivée du Magic Mirrors, les concerts dans les bars…
C’est donc la première édition de Paroles et Musiques sans ton père, Marc, qui a créé le festival…
Tout à fait. C’est la toute première. Le symbole est important et je crois que cela arrive au bon moment pour moi. J’ai beaucoup réfléchi avant d’accepter la succession… En tant que salarié, j’avais quitté l’équipe du festival en 2007, parce que j’avais vraiment envie de prendre mes responsabilités tout seul sans avoir compte à rendre. J’ai réfléchi longuement avant d’accepter, oui. J’avais une sorte d’obligation morale vis-à-vis de mon père et de l’équipe…
Cette filiation s’est-elle faite naturellement ?
Depuis toujours, c’est moi qui suis allé chercher ma place sur le festival. J’avais 15 ans quand le festival est né. Dès l’âge de 17 ans, j’ai commencé par coller des affiches dans les magasins de la ville, j’ai ensuite servi au bar, j’ai élaboré les dossiers de presse, j’ai été technicien plateau, peu à peu, j’ai fait en sorte de me rendre indispensable sur différentes choses à différentes étapes. Par exemple, c’est moi qui ai amené l’informatique à la salle Jeanne d’Arc et au Festival, ce fut un grand moment d’ailleurs…
Tu as contribué à l’ouverture musicale du festival, non ?
Je n’avais pas forcément les mêmes goûts que mon père… J’ai su, je pense, accompagner le renouveau de la chanson traditionnelle avec le mouvement de la nouvelle chanson Française avec Miossec, Dominique A, les Têtes Raides, la Tordue…, une ouverture qui a permis au festival de voir son image évoluer et se moderniser tout en élargissant le public. Mais il était important pour moi d’ouvrir la programmation du festival sans renier pour autant ses racines. Le Festival Paroles et Musiques s’adresse à tous les publics. L’an dernier, par exemple, nous avons programmé le groupe Fauve avec plus de 3 000 personnes, âgées de 15 à 25 ans, et la veille le festival attirait 2 000 personnes un peu plus âgées avec Juliette et Yves Jamait. C’est ça, Paroles et Musiques.
Fixons quelques données chiffrées au sujet du festival…
Le festival attire chaque année, suivant les têtes d’affiche bien sûr, entre 20 000 et 25 000 personnes sur 5 jours, avec un Festival Off qui se déroule en amont du festival. Nous partons cette année sur 9 jours de festival parce que nous avons voulu intégrer « Paroles de Zinc », une programmation musicale dans les bars de la ville au sein même du festival. Nous en profiterons pour programmer des choses originales à la Salle Jeanne d’Arc ou à l’Église Notre-Dame. Concrètement, du 5 au 9 juin, on retrouvera donc une première partie de festival dans le centre-ville de Saint-Étienne avec beaucoup de découvertes proposées dans la salle du Pax, et du 10 au 13 juin, une seconde partie au Parc François Mitterrand, au Palais des Spectacle et au Fil. Cette nouvelle formule répond au souhait de la municipalité d’animer à nouveau le centre-ville. Nous n’attendions que ça, puisque je le rappelle, nous sommes partis du centre-ville un peu à contrecœur, en 2008 parce que la Salle Jeanne d’Arc était censée fermer définitivement ses portes, et qu’il convenait d’accompagner les nouvelles salles de concerts de la plaine Achille. Mais Paroles et Musiques est né dans le centre-ville. Je me souviens avec beaucoup de plaisir du village que nous avions pu monter sur la place Chavanelle en 2007, nous irriguions alors tout le centre-ville. Et cette volonté de la nouvelle municipalité correspondait aussi avec la nôtre de réinvestir le centre.
Tu parlais de la Salle Jeanne d’Arc, qu’en est-il ?
La salle Jeanne d’Arc…personne ne sait réellement ce qu’il en est. J’imagine que lorsque la Comédie de Saint-Étienne regagnera sa nouvelle implantation plaine Achille, alors les activités traditionnelles de la Salle Jeanne d’Arc seront transférées dans les anciens locaux de la Comédie, après une rénovation au moins partielle… Ensuite, j’imagine que la salle ne fermera pas avant 2017.
Dans quel état est actuellement la salle Jeanne d’Arc ?
Si la Salle Jeanne d’Arc n’était pas en bon état, elle ne pourrait pas accueillir le moindre spectacle. La commission de sécurité passe chaque année. La salle est actuellement en parfait état de fonctionnement. Après, si l’objectif était d’assurer son bon fonctionnement sur les 20 prochaines années, un certain nombre de travaux seraient nécessaires. L’idée de revenir en centre-ville est, je crois, une bonne chose à terme pour le festival. Nous y sommes un peu poussés par rapport à l’incertitude qui touche l’avenir du Palais des Spectacles. Que va devenir le Palais des Spectacles après 2017 ? Je l’ignore. Il est difficile pour nous de prévoir des choses à court ou moyen terme sans détenir toutes les clés… J’essaie d’imaginer ce que sera le festival dans 10 ans, et ce n’est vraiment pas très simple eu égard à toutes ces incertitudes. On doit pourtant se projeter sur un site sûr et de manière définitive.
L’absence de lieu « identitaire » ne nuit-elle pas au développement du festival ?
Pour aller vers un rayonnement national auquel tu fais allusion, il nous faudrait un budget 5 fois supérieur tout simplement. En termes d’aides publiques, nous recevons environ 220 000 euros par an, les gros festivals dont tu parles, La Rochelle, Bourges, etc. tournent autour du million d’euros de subventions. C’est uniquement une question de budget. Nous avons, bien sûr, l’ambition de développer le festival, mais il faut savoir où on va. Si on veut un festival avec une audience nationale à Saint-Étienne, les aides publiques et privées doivent suivre.
Développer l’audience nationale du Festival, cela peut-il être un de tes objectifs ?
J’ai pas forcément l’ambition d’aboutir, coûte que coûte, à cette reconnaissance nationale, car je veux avant tout construire un festival qui ait du sens, c’est très important pour moi. Je veux que Paroles et Musiques ait du sens pour la ville, pour les Stéphanois. Ce n’est absolument pas un manque d’ambition que d’affirmer que Paroles et Musiques est parfaitement ancré dans sa ville et qu’il est avant tout un festival destiné aux Stéphanois. On aimerait faire venir plus de gens de l’extérieur mais il faut garder en tête ce que sont les gros festivals de musique en France : la plupart de ces gros festivals sont situés dans des villes de petites tailles où c’est l’événement de l’année… Je rêve plutôt de développer nos ateliers d’écriture dans les quartiers, de faire vivre la ville au rythme du festival.
Combien représentent les subventions sur l’ensemble du budget ?
Nous nous situons à un autofinancement à hauteur de 60 % environ. Nous étions autour des 40 % il y a peu de temps encore. Nous avons donc 136 000 euros de la ville de Saint-Étienne, nous touchons une petite aide du conseil général de la Loire, très petite…, de la Région et de la Métropole. En tout, nous touchons environ 220 000 euros de subventions publiques, pour un budget total qui se situe entre 600 000 et 800 000 euros suivant les années. La billetterie représente 60 % de notre budget ; Les subventions, 1/3 du budget environ. Cet autofinancement permet d’être un peu moins dépendant des subventions ou des collectivités mais il augmente chaque année la prise de risque également. Le tout sur un système associatif…
Les autres festivals sont-ils gérés par des associations ?
La plupart des grands festivals sont gérés par des structures privées qui se sont greffées aux associations initiales. Sur ce type de budget, c’est compliqué de rester sur le mode associatif pour gérer le tout… Nous pouvons, ici, rester dans le cadre d’un statut associatif mais à terme, il a aussi ses limites. Or, la tendance est au désengagement des collectivités publiques.
Quel est le discours de la nouvelle municipalité par rapport au festival ?
On doit se revoir prochainement avec l’adjoint à la culture. Durant toute sa campagne électorale, le Maire avait rappelé son attachement au festival. Il a tout de même assisté à la conférence de presse scellant la passation de pouvoir entre mon père et moi, c’était un signe fort. Je crois que nous faisons pleinement partis du paysage culturel stéphanois. Après, j’ai vraiment envie que le festival se développe encore, afin d’améliorer son implantation en centre-ville et d’assumer pleinement notre rôle d’animation. La mairie est aussi dépendante de son budget… On constate actuellement une sorte d’écrémage sur l’ensemble du territoire de différentes manifestations artistiques. Certaines ont déjà disparu. C’est un fait. À terme, seules les manifestations construites à grands coups de tête d’affiche pourront s’en tirer… Jusqu’à présent, nous avons toujours refusé d’entrer dans le domaine de la grande variété, les Bruel, J. Halliday, Calogero… On s’est plutôt positionné sur des artistes comme M, Bénabar, Stromae, Thiéfaine…, ce pour des critères uniquement artistiques. Mais peut-être, un jour, y sera-t-on contraint… Après, si on programme P. Bruel et qu’autour du festival, on garde des actions de terrain, de découverte ou de sensibilisation, cela garde un sens, pourquoi pas… Mais à ce jour, avec les subventions que nous avons actuellement, nous ne pouvons pas faire plus, tout juste peut-on bouger quelques lignes. Il suffit de jeter un rapide coup d’œil sur notre programmation pour vérifier que nous travaillons beaucoup sur les découvertes, chose que de moins en moins de personnes osent faire. Nous avons privilégié l’artistique au détriment du personnel, cette année encore…
Parlons de la programmation. Dick Annegarn correspond bien à l’image du festival…
Pourtant il s’agit de son premier passage à Paroles et Musiques ! D’ailleurs, nous avons cette année essentiellement des artistes dont il s’agit du premier passage dans le festival. Nous avons complètement renouvelé la programmation…
J’adore Piers Faccini…
Il est excellent, c’est vrai. Ce sera un régal à l’Église Notre-Dame. Depuis que nous nous sommes séparés du Magic Mirrors, pour des questions de budgets (je précise d’ailleurs que depuis 10 ans nous devons faire face à une baisse de près de 100 000 euros de subventions), nous cherchions un autre lieu susceptible d’accueillir toutes les découvertes. Et nous l’avons enfin trouvé avec le Pax. Le Pax est la salle idéale en centre-ville, avec une centaine de places et une belle scène… Ce sera un lieu identifié « Paroles et Musiques ». Les gens pourront retrouver les artistes après les spectacles…
On ignore souvent que le succès d’une programmation dont les engagements se fixent près d’un an à l’avance dépend du succès personnel de chaque artiste…
C’est clair, sur les grosses affiches, on doit souvent s’engager près d’un an à l’avance ! On parlait de Fauve tout à l’heure, j’ai vu un de leur tout premier concert, cette année, nous avons les Brigitte qui fonctionnent très bien aussi. Ce sont autant de paris, je pourrais également parler de Vianney, qui explose actuellement. C’est aussi pour cela que cela s’appelle un métier, programmateur. Cela ne s’improvise pas.
On retrouve des incontournables, Thiéfaine…
Dont il s’agira de la seconde participation seulement au festival, la première fois, il avait joué en acoustique, guitare – voix… Autre incontournable, Dominique A qui n’était plus venu depuis 2004. Asaf Avidan, j’essaie de le faire venir depuis des années…, Asian Dub, apporteront une touche internationale… Les Barrio Populo, je voulais leur offrir une belle scène… Ce sera le cas cette année.
En revanche, cette année, tu n’as aucune date au Zénith ?
Tout simplement parce que nous n’avions pas l’artiste qui pouvait se prêter au Zénith. Il faut savoir que tous les festivals sont dépendants de l’actualité des tournées. Tu ne peux programmer uniquement les artistes qui tournent, sinon cela coûte si cher que c’est, dans les faits, impossible. On ne programme pas un artiste qui ne tourne pas. Ce n’est pas possible. C’est la raison pour laquelle, on retrouve un peu les mêmes artistes sur l’ensemble des festivals. La différence, ensuite, se joue sur l’ensemble de la programmation et toutes les actions périphériques. C’est ce qui fait notre différence à Saint-Étienne. Nous restons populaires tout en restant assez libres de nos choix.
Vous faites toujours les interventions en prison ?
Bien sûr, dont on fêtera le 10ième anniversaire cette année. On proposera, pour la seconde année, la Chorale du festival qui réunit près de 60 personnes sur scène, une chorale qui répète tout au long de l’année et qui se produira au village du festival. La chorale correspond bien à l’esprit que nous souhaitons développer.
Pas de Hip-Hop cette année ?
Je n’ai pas trouvé LA tête d’affiche qui me plaisait cette année. Nous avons essayé de faire venir Akhénaton, cela ne s’est pas fait, nous aurons tout de même une soirée Hip-Hop au Fil avec la soirée Bold Session… Je reste toujours attentif à cette esthétique musicale, je crois que certains artistes Rap ont cet engagement que les chanteurs plus traditionnels ont un peu perdu.
Parallèlement à la direction du festival, tu travailles également sur une autre structure de promotion, C Kel Prod…
Depuis cette année, je me suis un peu dégagé de C Kel Prod justement pour me consacrer au Festival. C’est Marie, mon associée, qui gère C Kel Prod au quotidien. Je me consacre presque à 100 % au festival, j’interviens uniquement pour trouver les dates et être sur place le jour même. La séparation se fait naturellement car C Kel Prod intervient sur un créneau très grand public et pluridisciplinaire qui ne correspond pas au festival.
Comment s’est déroulée l’année 2014 pour C Kel Prod justement ?
Cela a été assez inégal… Ce fut très difficile l’automne dernier. Nous avons bien senti l’impact financier des impôts sur la population. Sur ce printemps, cela s’annonce beaucoup mieux. Après, cela reste un métier très instable et délicat. Tu auras toujours tes 2 ou 3 gros spectacles qui marchent qui doivent être compensés par les 2 ou 3 échecs que tu vas prendre. C’est notre réalité au quotidien. Nous sommes constamment sur le fil du rasoir. Nous avons fait Eric Antoine, qui a attiré 3 000 personnes, ce fut merveilleux, on a fait Paul Personne, La Rue Kétanou, nous avons réussi à programmer Shaka Ponk, Soprano… Mais cela reste un milieu très complexe.
C Kel Prod intervient sur Paroles et Musiques ?
Non. Nous avons pris soin de séparer les deux. C’est mieux pour tout le monde. Cela empêchera tout le monde de parler… Le festival est sans cesse contrôlé, nous n’avons jamais eu aucun souci. Il n’y a plus aucune relation de transaction financière ou de personnel entre les deux structures. La priorité artistique va également au festival, je veux dire par là que si C Kel Prod peut se placer sur un artiste au cours de l’année pouvant intéresser Paroles et Musiques, la priorité va au festival. Ce fut le cas notamment pour Bénabar cette année.
Tout se passe bien avec les autres structures culturelles stéphanoises ?
Oui. C Kel Prod a permis d’améliorer ces relations, notamment avec le Fil ou le Zénith, grâce aux relations quasi quotidiennes que nous entretenons avec eux. C’est grâce à C Kel Prod que nos relations sont plus efficaces. Ces structures ont pu se rendre compte de la fiabilité de notre travail et de notre engagement.
Comment s’annonce cette nouvelle édition en termes de réservation ?
Si l’on compare aux autres années, elle s’annonce plutôt bien. Soyons clairs, le festival dépend financièrement de nos 4 grosses soirées. Si ces 4 grosses soirées du Palais fonctionnent bien, tout va bien pour le festival. C’est encore un peu tôt et il faut savoir que, de plus en plus, l’essentiel des ventes se produit au mois de mai. C’est stressant, je te l’assure, mais c’est comme ça ! On a ouvert les réservations assez tôt pour se dégager du temps pour Paroles de Zinc, avec une vingtaine de concerts sur 3 jours… On va essayer de faire des choses dans les boutiques… Nous avons envie d’impliquer tous les commerçants dans le festival et pourquoi, à terme, ne pas réinvestir la place Jean Jaurès, avec une scène en plein air… On y pense. Cette année, nous amorçons cette nouvelle tendance. Avec cette prochaine édition, nous posons les premières pierres d’un projet encore plus ambitieux. L’idée étant de rapatrier le village en centre ville également d’ici 2 ou 3 ans. On a envie de revenir au cœur de la cité… Nous entrons dans cette volonté de redynamisation du centre-ville. Nous sommes tous très attachés à cette ville.
Tu as suivi le débat autour de cet article dénigrant dans Le Monde…
Bien sûr. L’article avait un parti pris évident. Ce que je retiens, c’est la prise de conscience que cet article a entraîné, j’ai été fier de la réaction de tous les Stéphanois qui se sont mobilisés pour offrir une autre image de leur ville. Il y a eu un véritable élan. Nous devons, les premiers, regarder notre ville autrement. J’ai envie que l’image de la ville change mais c’est à nous de la faire changer en premier ! Je sens une vraie volonté d’aller de l’avant et je reste très optimiste pour la ville, pour le festival. Je veux voir les choses d’une manière optimiste ! J’ai une vraie ambition pour « Paroles et Musiques ».




