Depuis presque 20 ans déjà, Tryo parcourt les routes de France et d’Europe sans aucun soutien médiatique (ou presque). Une aventure musicale et humaine sans aucune fausse note, ce qui est rare dans ce milieu. Rencontre avec Guizmo (alias Cyril Célestin), guitariste charismatique et chanteur, auteur et compositeur du groupe redevenu quatuor pour cette nouvelle tournée. Récit :

À l’automne 2008, nous nous étions vus lors du lancement de la tournée à Clermont-Ferrand qui suivait votre 4e album « Qui sème le vent »…
Je crois d’ailleurs que nous étions en résidence de création à la Coopérative de Mai à Clermont…

Connais-tu l’association Free Mômes qui organise le concert à Firminy et pour laquelle vous allez jouer ?
Je la connais bien, pour cause, j’en suis le parrain ! Depuis le début de l’association, je connais bien Bertrand (Chargros N.D.L.R.), l’un des membres fondateurs qui fêtera d’ailleurs ses 10 ans à l’occasion de notre venue et de celle de Manu Chao. Nous soutenons bien évidemment leurs actions…Nous étions venus jouer pour l’association avec le projet Désert Rebel auquel j’avais participé il y a quelques années déjà.

Que s’est-il passé pour vous depuis notre rencontre en 2008 ?
Malheureusement, par rapport à la situation actuelle, j’ai l’impression que les choses n’ont pas beaucoup évolué malgré le changement de président et les nombreuses promesses de campagne. J’ai autour de moi beaucoup de gens de Gauche qui ont voté à Gauche pour espérer une politique de Gauche. Or, il s’avère que ce n’est pas du tout le cas. Notamment sur tout ce qui touchait la banque, la spéculation boursière… Sur ces sujets, de vraies promesses ont été faites pourtant. C’est pour cela que je suis assez critique à propos de ce gouvernement. On voit simplement que tout le monde continue à faire ses petites magouilles alors que ce gouvernement a choisi de taper sur les classes moyennes pour notamment augmenter les impôts. Certains ne payaient pas d’impôt avant et en payent maintenant, je parle essentiellement des personnes âgées. Je crois plutôt qu’il serait temps de taxer Mac Donald’s, Google, Amazon, Total ou toutes ces entreprises qui défiscalisent chaque année des milliards d’euros. Voilà, on aurait aimé de telles mesures…Je pourrais également parler de la politique d’immigration de ce gouvernement qui se situe dans la suite logique du précédent. Ce n’était pas du tout ce qu’on attendait !

2008, on entrait tout juste dans cette nouvelle crise financière dont on n’est toujours pas sorti…
Nous, au sein de Tryo, nous avons une situation privilégiée, et cette crise, on la passe dans un certain confort, même s’il est relatif. Ce qui n’est pas le cas de tout le monde malheureusement. À notre niveau, nous avons réellement senti la crise du disque ces dernières années. On assiste à un véritable changement de comportement dans la manière d’écouter et d’acheter la musique. Nous venions d’une époque qui était un peu « les Glorieuses années du disque », du coup, le changement est rude. Nous traversons encore une fois avec un confort tout relatif ce changement et cette crise, même si on sent également que du côté de nos amis et de nos familles la situation est encore plus tendue.

Vos albums se vendent bien, malgré tout ?
Oui mais la baisse de vente d’albums se situe à plus de la moitié de ce qu’on vendait avant. Après, pour Tryo, le disque a toujours été un prétexte pour la scène, notre premier métier, c’est la scène : on a commencé en jouant dans la rue et dans les bars, faut pas l’oublier. Heureusement, de ce côté-là, tout se passe toujours bien. Malgré tout, nous devons tout revoir à la baisse, produire nos albums différemment et s’adapter au changement d’ère. Nous devons faire de manière un peu différente, la grosse fiesta est derrière nous !

N’est-ce pas encore plus difficile pour ceux qui débutent aujourd’hui ?
Pas sûr… C’est une autre façon de fonctionner aujourd’hui. En 2 secondes, tu peux avoir 2 millions de clics sur internet, c’est vraiment une autre façon de faire. Avant, tu mettais 10 ans à toucher le grand public, aujourd’hui, tu peux être populaire du jour au lendemain. Faut juste se rappeler que nous avons commencé en jouant dans les bars, dans la rue, c’était une autre façon de faire et nous devons nous adapter tout simplement.

Dans « Ladilafé », vous évoquez cette nouvelle ère numérique… ?
Oui. Ce qui me tracasse ou m’interpelle, à travers le comportement de mes enfants surtout, c’est le rapport que certains jeunes ont avec internet, que nous utilisons par ailleurs pour communiquer, personnellement ou au niveau du groupe. En fait, j’ai l’impression que Facebook, Twitter et tous les sites poussent les gens à ne s’intéresser qu’à leur petite personne. Il y a une forme d’égocentrisme prononcé qui se développe à travers tous ces sites dits pourtant sociaux. Ce sont mes amis, moi, mon image, mes photos… J’ai peur qu’on oublie un peu la dimension de la communauté, du lien social… Tout cela me paraît un peu narcissique, oui. C’est la sensation que j’ai… On perd un peu l’envie de la rencontre, des soirées cartes, de la discussion…

Ce narcissisme, on le retrouve aussi à la télé…
C’est vrai avec toutes les émissions de télé réalité. Mon premier gamin a 14 ans, il est en plein dedans… Après, il y a des choses très bien aussi sur internet, en tant que parent, j’essaie de les encourager à entretenir une vraie vie sociale. C’est le plus important.

Tu évoquais le projet Désert Rebel avec des musiciens Touaregs… Les choses ont bougé là-bas aussi, au Mali, au Niger…
Je suis souvent allé au Niger, c’est vrai. En ce moment, on ne peut plus aller au Niger, c’est trop dangereux. Je pense forcément aux Touaregs qui se retrouvent au beau milieu de cette affaire, on a fait beaucoup d’amalgames sur leur sujet.

On leur a reproché une alliance avec les islamistes…
Certains d’entre eux, peut-être, une minorité sûrement. Cela concerne précisément certains mouvements Touaregs, il ne s’agit pas des Touaregs dans leur ensemble, j’ai bien d’autres souvenirs avec Abdallah, le chanteur à l’initiative du projet Desert Rebel avec qui j’étais à Agadès notamment. Lorsqu’il me parlait des femmes voilées, il me disait que cela n’était en rien des coutumes Touaregs. Ce n’était pas leur truc ! Il faut faire attention aux amalgames. Les Touaregs ont leur propre histoire, leurs traditions. Ces gens, ce sont des gens simples et souvent très pauvres.

Dans une chanson, tu évoquais l’uranium et la position française au Niger…
Le pire dans tout ça, c’est qu’eux, les Nigériens, ne profitent absolument pas de leur richesse minière. Ce ne sont même pas eux qui travaillent dans ces usines…

Le drame de l’Afrique n’est-il d’être trop riche d’un point de vue minier ?
Le drame de l’Afrique, c’est nous, je crois ! Nous leur piquons toutes leurs matières premières, notamment au Niger.

On vous sait passionnés par l’écologie : au sein de Tryo, n’êtes-vous pas déçus par les représentants écologiques du gouvernement ?
Je dirais que la désillusion est mondiale. À un moment donné, nous aurons tous le couteau sous la gorge et il sera trop tard. Avec Tryo, on ne lâche pas l’affaire, il y a peu, nous étions encore avec nos amis de Greenpeace et Sea Shepperd. Nous faisons du Lobbying, on essaie d’essaimer, de sensibiliser. Ce qui est désolant, c’est que ce sont les citoyens qui se bougent plus que nos représentants politiques. Mais, faut pas lâcher. Le peuple paraît plus concerné par ces problèmes écologiques que nos gouvernements. Le scandale du diesel en France est à ce sujet frappant. On continue à produire des voitures qui fonctionnent au diesel en empoisonnant la population.

On parle de ça depuis près de 30 ans, rien ne change vraiment…
Je ne suis pas d’accord, au début de Tryo, on nous prenait pour une joyeuse bande de babas cool qui jouait dans des champs. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas, du moins, j’ai l’impression. La protection de la planète, c’est une idée qui est rentrée dans la tête des gens et des choses se font. On a pu constater de grandes avancées au sujet de l’environnement, le problème, c’est que tout cela prend beaucoup de temps. C’est long… Nous avons à faire à de grosses machines capitalistes qui avancent à toute vitesse et qui broient tout sur leur passage. Je crois qu’on a atteint le seuil d’exploitation de la planète, on est droit dans le mur, va falloir faire autrement si on veut encore laisser quelque chose à nos enfants. On leur laisse les restes, bref la merde…

Avec cette tournée, vous revenez à l’essentiel, à quatre et en formation acoustique…
C’est exactement ça et cela correspond à une envie commune. L’idée est née d’une série de concerts que nous avions donnés en Allemagne. On s’est dit qu’il était temps de se retrouver sur scène à quatre et qu’il fallait revenir à une forme de simplicité. Nous venions de faire une grosse tournée dans les Zéniths, Bercy, etc., avec une grosse logistique dans la mesure où nous produisons tous nos concerts et nos albums. En se retrouvant à quatre, on renoue avec une certaine forme de légèreté, on aborde le public de manière différente aussi. Là, tout est plus simple. Le concept est différent lorsque tu joues dans des salles plus modestes.

Était-ce aussi un moyen de vous retrouver ?
Complètement : pendant 10 ans, on a joué avec toutes sortes de musiciens sur scènes, des cordes, des cuivres, des djs…, on a tout essayé jusqu’au cirque… On a donc eu l’envie de retrouver l’essence du groupe.

Dans votre public, on retrouve 3 générations, les 40-50 ans, les ados et les enfants de vos premiers fans…
C’est vrai, on joue devant des mômes. C’est le bonheur suprême de toucher différentes générations. De pouvoir toucher un public plus jeune, d’être audible et crédible à leurs yeux. Cela nous permet aussi de rester gamin dans nos têtes…

Est-ce que cela implique une autre façon d’être sur scène ?
On fait attention à ne pas trop sortir de conneries sur scène, c’est vrai ! Après, nous n’avons jamais été dans l’excès avec Tryo. Cela reste bon enfant.

Même pas un coup de vieux ?
Même pas ! Avec le renouvellement du public, on a l’impression que tout a commencé, hier. Non, le plus dur, c’est d’enchaîner quatre dates dans la semaine, là, tu sens que les années ont passé, oui…

« Excusez-moi pour hier soir… J’ai fini à l’envers… ». C’est fini ?
Je n’irais pas jusque-là. Mais c’est moins souvent, c’est sûr.

Qui a eu l’idée d’écrire « le croisement d’un Pokémon et de Jackie Sardou » ?
Cela sort du cerveau de Mali, parfois on se demande ce qui lui passe à travers la tête, c’est sûr.

Prochain album dans deux ou trois ans ?
Je crois qu’on mettra un peu moins de temps pour le prochain album… Entre-Temps, nous aurons aussi le besoin de ne pas être systématiquement les uns avec les autres. Chacun de nous développe son propre univers avant de se retrouver, avec joie et plaisir. C’est nécessaire, oui, de prendre du temps pour soi. On se connaît tellement bien maintenant qu’on sait comment se parler et s’écouter. Le plus dur est derrière nous (rires).

Lorsque tu découvres ce qu’écoutent tes enfants, il se passe quoi ?
Cela dépend vraiment ce qu’ils écoutent… Parfois j’aime bien, parfois moins. Nous n’avons pas les mêmes centres d’intérêt, heureusement. Les ados ont aussi besoin de mettre un peu de distance avec leurs parents, sur leurs centres d’intérêt notamment. Nous arrivons toutefois à nous entendre sur certains goûts. Je ne suis pas chiant pour cela, je le laisse faire.

Est-il musicien ?
Le grand nom, le petit vient de se mettre au piano, il a 8 ans. Le grand, qui a 14 ans, est plus dans les mix, le skate…

2015, les 20 ans ! Alors ?
On y pense un peu, oui… 20 ans de carrière pour un groupe comme nous, ce n’est pas rien. Nous avons construit une belle histoire de musique et d’amitié. Nous ne sommes pas si nombreux, lorsqu’on regarde autour de nous. Ça se fêtera, c’est sûr, en grande pompe ou en petit comité, on l’ignore encore. Si on fait les choses en grand, il faudra alors le faire comme il faut.

C’est à 40 ou 50 ans qu’on apprécie encore plus de faire la fête, non ?
Nous avons toujours aimé faire la fête. Tout cela est passé à une vitesse folle. Surtout, je crois que nous n’avons aucun regret. La vie peut être très difficile, elle l’est pour certains, nous avons toujours su apprécier notre histoire et surtout avoir pleinement conscience de la chance que nous avions. Nous faisons ce qu’on a toujours aimé, c’est un privilège. Après on a beaucoup bossé et nous faisons toujours des sacrifices, notamment autour de la vie de famille. Nous avons amené avec ce groupe beaucoup d’amour, de joie et d’amitié. Nous faisons un beau métier, un métier qui donne du plaisir et de la joie au public. C’est géant ! Tous les jours, nous sommes conscients de cela et c’est parce que nous en sommes conscients que cela fonctionne encore aujourd’hui. Nous avons toujours eu des rapports sains et sincères entre nous et avec notre public.