La cinémathèque de Saint-Étienne créé l’événement en ce début d’année en présentant la trilogie cinématographique de Paul Morrissey, « Flesh », « Trash » et « Heat », une figure du cinéma underground des années 70. Rencontre avec Philippe Léonard, directeur de la cinémathèque de Saint-Étienne :

Paul Morrissey est méconnu du grand public, alors qu’il est une icône dans le milieu du cinéma. Comment l’expliquez-vous ?
Icône est peut-être un mot un peu fort. Disons que c’est un personnage important dans l’histoire du cinéma car il incarne le cinéma « underground ». Selon lui, avant qu’il ne collabore avec Andy Warhol, celui-ci faisait du cinéma expérimental sans trop savoir ce qu’il voulait faire ou dire. Il posait sa caméra et la laissait tourner sans s’intéresser à ce que faisaient ou disaient les acteurs (professionnels ou non) trop occupé à essayer de faire le point ! Dixit…Très vite Paul Morrissey a mis la main sur la caméra et a imposé ses vues. Andy Warhol lui a laissé signer les films en n’apparaissant plus que comme producteur.

Paul Morrissey est surtout connu pour ses trois films, que vous allez montrer à Saint-Étienne, « Flesh », « Trash » et « Heat »… Parlez-nous de ces trois films ?
En 1965 Warhol avait réalisé un film sur un gigolo « My hustler ». Quand il a apprit qu’Hollywood préparait un film sur le même thème (« Macadam Cowboy ») il a demandé à Morrissey de faire un nouveau film sur ce sujet pour le sortir juste avant. « Macadam Cowboy » est donc à l’origine du projet « Flesh » : l’histoire d’un jeune homme qui se prostitue pour payer l’avortement de la petite amie lesbienne de sa femme. La presse ayant qualifié d’ordure son film (« Trash » en anglais), Morrissey décida aussitôt d’appeler son film suivant « Trash » : Joe, un hippie, et Holly, un travesti, traînent et partagent un appartement miteux à New York. Joe, impuissant à satisfaire ses partenaires féminines, se réfugie dans des paradis artificiels et sombre inexorablement dans la déchéance.
Enfin « Heat » est le récit de la descente aux enfers de deux loosers : après deux ans de service militaire, Joey Davis, ancienne vedette d’une série télévisée, débarque dans un motel sordide. À nouveau en quête de gloire, il fait la connaissance d’une comédienne vieillissante qui va l’entraîner dans le monde décadent et délabré du show-business. La trilogie sera complétée par la diffusion d’un très beau documentaire « Paul Morrissey in the Flesh » de Karim Zeriahen, en présence du réalisateur.

D’après vous, qu’est-ce qui caractérise le cinéma de Paul Morrissey ?
C’est d’abord un cinéma qui repose énormément sur les interprètes. Morrissey recherchait des personnalités fortes dont la présence s’imposait d’elle-même, sans artifice. De ce point de vue, la découverte de Joe Dalessandro prouve qu’il avait du nez… Il leur laissait une grande liberté d’improvisation tout en les guidant vers le but qu’il avait fixé. Ensuite, c’est un cinéma de très petit budget : « Flesh » n’a coûté que 1 500 $ et a été tourné en 6 week-ends à raison de 2 heures chaque samedi !

Serait-il possible de tourner et de produire ce genre de films aujourd’hui ?
Il s’en tourne, dans des conditions financières et matérielles précaires. Qui le sait ? Qui en parle ? La première projection, interdite pour cause de censure de « Flesh » à Londres, n’avait réuni qu’une centaine de personnes. C’est parce que la police est intervenue en arrêtant les spectateurs que la presse internationale en a parlé et qui a entraîné le succès du film.

Pourquoi d’après vous P. Morrissey n’a que très peu tourné à partir de la fin des années 80 ?
Paul Morrissey est un personnage complexe et entier qui a toujours refusé de se compromettre avec Hollywood et le cinéma commercial. De plus, il a été écarté de la Factory car il déplaisait aux médias. Un grand nombre de proches de Warhol lui reprochait son caractère moraliste et réactionnaire. Ainsi, il refusait de collaborer avec toute personne se droguant ! Les producteurs ne se sont donc pas bousculés pour le financer. Après « Heat » qui est réalisé en 1972, il faudra attendre « Forty deuce » en 1982 pour retrouver un film du niveau de la trilogie.
L’affiche de « Flesh » montre le comédien Joe Dallessandro nu avec un bébé sur ses genoux… Impensable aujourd’hui, non ?
Pourquoi ? Parce qu’il est nu ou parce qu’il a un bébé dans les bras ? Pour Morrissey qui est l’auteur de la photo, la nudité de Joe n’a aucun rapport avec la sexualité mais le rapproche de la pureté du bébé. Chacun voit avec les démons qui l’habitent.

Parlez-nous des autres rendez-vous qui marqueront cet événement…
L’idée de programmer ce focus est née de la présentation à la Comédie de Saint-Étienne de « Little Joe – Première partie : New York 68 » de Pierre Maillet qui est une adaptation théâtrale de la trilogie.
Le travail de Pierre Maillet est superbe, la presse et le public l’ont encensé. Nous avons hâte de le découvrir…
Avec ce focus New York, la Cinémathèque apparaît au-devant de la scène artistique Stéphanoise. Une nouvelle ambition ?
Disons plutôt : un nouveau souffle, une envie de faire mieux connaître cette magnifique et rare institution. Envie aussi de travailler en synergie avec toutes les forces créatrices stéphanoises en multipliant les partenariats, les projets concertés.

Dernière minute : Paul Morrissey nous fait savoir par SMS que son médecin lui déconseille fortement d’entreprendre le voyage…. Il renonce donc en nous présentant ses excuses. Cela ne remet pas en cause les projections. Ce qui compte le plus c’est que les séances sont maintenues et sont toutes accompagnées d’intervenants (Karim Zeriahen, Alain Renaud, Philippe Roux et bien d’autres encore). De plus nous avons un plan B en la personne de Pip Chodorov qui sera là aux projections du vendredi.